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Récit de campagne : le 24 janvier, l'affaire Fillon bouleverse la donne

UNE CAMPAGNE INÉDITE (2/4) - En plein cœur de l'hiver, le favori de la présidentielle et sa famille politique sont dans un engrenage, qui leur sera fatal.

"Le Grand Débat" : François Fillon
"Le Grand Débat" : François Fillon Crédit : LIONEL BONAVENTURE / AFP
Ludovic Galtier
Ludovic Galtier
Journaliste RTL

C'est le jour où tout a basculé, la date qui a fait prendre à la campagne présidentielle une toute autre tournure. Celle où les affaires ont pris le dessus sur tout le reste. Le 24 janvier 2017, Le Canard Enchaîné provoque un cataclysme en publiant une enquête choc. Selon le journal satirique, François Fillon, candidat Les Républicains désigné triomphalement deux mois plus tôt par la primaire, aurait fait bénéficier son épouse, Penelope Fillon, d'un emploi fictif pendant au moins huit ans comme attachée parlementaire.

Cette dernière aurait été rémunérée au moins 900.000 euros pour des missions d'assistante parlementaire qu'elle n'aurait, selon le journal, jamais accomplies, à la fois pour son époux mais aussi pour son suppléant, Marc Joulaud. Ces révélations, que Le Canard feuilletonne au fil des mercredis, nous apprennent qu'elle aurait également été largement rétribuée pour avoir écrit des articles pour La Revue des Deux Mondes. Là aussi, les suspicions d'emplois fictifs entourent l'affaire. Dans la foulée, une enquête judiciaire est ouverte par le Parquet national financier. Le candidat de la droite, qui avait course gagnée à en croire un certain nombre d'observateurs, voit son destin présidentiel s'assombrir.

En chute libre dans les sondages, il est sommé de s'expliquer. Au fil des jours, sa défense évolue. Dans un premier temps, le candidat de la droite fustige le journal et se dit "scandalisé par le mépris et la misogynie" de l'article sur son épouse, dont il dément le contenu. Ses proches cherchent, eux, un responsable. Valérie Pécresse dénonce "une manœuvre politique". La pression médiatique s'accentue alors sur les épaules du député de Paris.

Des explications maladroites qui sèment le trouble

Invité du 20 Heures de TF1 le 26 janvier, François Fillon dément les informations de l'hebdomadaire. "Elle travaille pour moi depuis longtemps. (...) Son travail est réel. Il n'y a pas le moindre doute. Elle a travaillé comme assistante parlementaire pour moi pendant des années", martèle-t-il. Il annonce qu'un retrait de sa candidature à la fonction suprême ne serait envisageable seulement s'il était mis en examen. François Fillon ne le sait pas encore mais sa déclaration sera fatale à son image, lorsqu'il annoncera le 17 février qu'il ira jusqu'au bout. On aura alors de cesse de lui rappeler l'allusion au passé judiciaire de son adversaire à la primaire, Nicolas Sarkozy, qu'il avait faite au mois d'août 2016. "Qui imagine le général de Gaulle mis en examen ?", avait-il interrogé.

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Son cercle de très proches ne le lâche pas. Bruno Retailleau, l'irréductible fidèle, dénonce "un acharnement", alors que les affaires se télescopent (les enfants Fillon sont eux aussi soupçonnés d'avoir été rémunérés pour des "missions" au caractère fictif) et que les sommes d'argent explosent (les indemnités de licenciement de Penelope Fillon sont estimées à 45.000 euros). Pour se défendre, François Fillon change de braquet. Il évoque au choix "un coup d'État institutionnel du pouvoir et de la gauche" et se dit victime d'une "opération de calomnie très professionnelle". François Hollande, qui chercherait, selon lui, à protéger Emmanuel Macron, et Jean-Pierre Jouyet, secrétaire général de l'Élysée avec qui les relations sont glaciales, sont dans son viseur.

Sondages pessimistes, premiers désistements

Sa défense est jugée bancale, l'argument ne séduit pas. Pour la première fois, au début du mois de février, les sondages éliminent François Fillon du second tour. Les premiers soutiens se désistent. Le député sarkozyste Georges Fenech jette un pavé dans la mare le 1er février : "Les résultats de la primaire sont caducs", lance-t-il. C'est lui qui entretiendra en partie le fil rouge du plan B Alain Juppé, censé débrancher François Fillon. Face à la fronde, le candidat de droite demande à son camp de "tenir 15 jours".

Mais devant l'ampleur que prend l'affaire, il change de stratégie à peine cinq jours plus tard, le 6 février. Ce jour-là, François Fillon communique - enfin, diront ses détracteurs -, présente ses "excuses" aux Français et reconnaît une "erreur" lors d'une conférence de presse. Pour autant, il est hors de question pour lui de renoncer, estimant que la légalité supposée de ce qu'on lui reproche prime sur la question de la moralité.

Adoucir son image malgré les casseroles

La mise au point effectuée, le candidat espère alors se relancer, en tentant de rassembler sa famille politique, enterrer l'idée du plan B mais aussi d'adoucir son image. À un peu plus de 70 jours du drapeau à damier, ce passionné des 24 heures du Mans souhaite tant bien que mal de nouveau parler du fond, qui lui a permis de remporter la primaire de la droite, pour peser de nouveau dans cette campagne présidentielle décidément compliquée. Sur France Info, vendredi 10 février, Jean-Christophe Lagarde, président de l'UDI, soutien des Républicains, a lâché que "sur la Sécurité sociale, beaucoup de choses vont changer vous allez voir (...) Vous verrez qu'il y aura un nouveau projet, oui". 

Largement contesté, le projet de réforme de l'assurance-maladie, qui prévoyait de conditionner le remboursement des soins à leur gravité, a été remis à plat à la mi-décembre, alors que jusque-là, aucun élément ne le laissait entendre. À l'époque, François Fillon, droit dans ses bottes, estimait que "pour assurer la pérennité de notre système de santé", il fallait "focaliser l'assurance publique universelle sur des affections graves ou de longue durée, et l'assurance privée sur le reste. Les moins favorisés ne pouvant accéder à l'assurance privée bénéficieront d'un régime spécial de couverture accrue". La proposition avait été retirée de son site internet. À l'aune des affaires qui rendent inaudible sa campagne, le candidat des Républicains, qui se félicitait jusque-là d'être irréprochable, ne peut plus promettre uniquement du sang et des larmes à ses électeurs. Pour lancer "la nouvelle campagne" qu'il appelle de ses vœux, François Fillon confie au Monde le 9 février qu'"il faudra arrondir", estimant qu'on "le trouve un peu raide".

Sur le terrain, sa défense et ses ajustements ne convainquent pas. Les manifestants multiplient les concerts de casseroles à chaque déplacement du candidat. La campagne devient impossible. Envers et contre tout, notamment les journalistes qu'il accuse de mener "un lynchage médiatique" à son encontre. Nicolas Sarkozy, avec qui il a déjeuné, entre alors dans la partie.

Nicolas Sarkozy, le déjeuner pour se relancer ?

Pour se sortir de cette crise face aux Français mais aussi en interne, François Fillon en appelle en effet à l'ancien chef de l'État, à qui il a proposé une rencontre rue de Miromesnil, à Paris. Avec ce déjeuner, le candidat veut faire d'une pierre deux coups : ramener les élus, certes, mais aussi la base. Les militants sont très attachés encore à l'ancien président de la République, qui reste une figure titulaire aux yeux de nombre d'entre eux.

Évidemment, les sarkozystes se réjouissent de la tournure des événements. "C'est folklorique de voir François Fillon quasiment à genou, s'amuse un député auprès de RTL, alors qu'il ne nous a pas tendu la main après la primaire". Nicolas Sarkozy se plait, en effet, à rester dans le jeu, à tirer toujours quelques ficelles. Un proche s'en délecte : "Nicolas ne refuse jamais un rendez-vous." L'hypothèse François Baroin premier ministre refait surface. L'élu de l'Aube devait devenir le locataire de Matignon en cas de victoire de l'ancien président à la primaire. Il devient le dauphin présumé du candidat LR.

Sa visite au Salon de l'agriculture annulée

S'il tente comme il peut de dérouler son programme - fin des 35 heures, suppression de 500.000 emplois publics - François Fillon se heurte au calendrier judiciaire. Alors qu'il devait visiter les allées du Salon de l'agriculture à l'aube du 1er mars, le candidat de la droite annule subitement ce rendez-vous, via un communiqué de presse. Sur place, ses principaux soutiens, à l'image de Bruno Retailleau, ne s'expliquent pas ce rebondissement. Beaucoup d'entre eux l'apprennent en direct.

Après plusieurs heures d'incertitude, François Fillon annonce, lors d'une conférence de presse au ton solennel, qu’il est convoqué le 15 mars devant des juges d’instruction en vue d’une mise en examen. Malgré "l'assassinat politique" dont il serait la victime, il indique qu'il "ira jusqu’au bout".

Un "jusqu'au-boutisme" qui suscite l'incompréhension de bon nombre de ténors de la droite, qu'il avait réussi à rassembler derrière lui après la primaire. Bruno Le Maire, représentant pour les affaires européennes et internationales de sa campagne, est le premier à se désolidariser. Patrick Stefanini, son directeur de campagne, comme Thierry Solère, l'organisateur de la primaire de la droite, quittent, eux aussi, le navire, quand l'UDI réfléchit sérieusement à l'avenir de son accord électoral avec Les Républicains. Les défections - plus de 250 - se multiplient dans ses rangs et le nom d'Alain Juppé est cité comme possible recours. 

Une démonstration de force au Trocadéro

Encore une fois, la menace du plan B refait surface. Pour l'anéantir, définitivement, cette fois, François Fillon organise un grand rassemblement sur la place du Trocadéro, à Paris, le 5 mars. En coulisses, certains élus Les Républicains s'organisent pour préparer la suite. Christian Estrosi, Valérie Pécresse et Xavier Bertrand, trois présidents de région emblématiques de la droite, prennent une initiative commune pour contrer la stratégie de François Fillon.

Mais la bataille des images plaide en faveur de l'ancien premier ministre. Plusieurs dizaines de milliers de ses partisans viennent lui déclarer son soutien. Entouré des précieux sarkozystes François Baroin et Éric Ciotti devant la tour Eiffel, François Fillon exclut de renoncer. "François Fillon a expliqué qu'il avait reçu l'onction des électeurs", raconte Olivier Mazerolle. Le lendemain, Alain Juppé met un terme "une bonne fois pour toute" aux rumeurs, selon lesquelles il incarnerait l'avenir. Le maire de Bordeaux reconnaît toutefois avoir "reçu de nombreux appels" lui demandant "de reprendre la relève", "tout au long de la semaine dernière". "Ils m'ont fait hésiter et j'ai réfléchi", ajoute-t-il.

Pas de photo Fillon-Sarkozy-Juppé

Le maire de Bordeaux n'a toutefois pas calmé le jeu, bien au contraire. "Comme l'a montré la manifestation d'hier au Trocadérole noyau des militants et sympathisants LR s'est radicalisé (...) Aujourd'hui, ce rassemblement est devenu plus difficile encore, une partie du centre que certains d'entre nous ont rudement stigmatisé nous a quittés." Est-ce une des conséquences de sa déclaration ? Un temps annoncée, la photo de famille Fillon-Sarkozy-Juppé, sensée scellée le rassemblement, n'aura finalement pas lieu.

Selon Alba Ventura, éditorialiste de RTL : "Résultat : trois échecs, en trois névroses plutôt, entre un Sarkozy qui a empêché Juppé pour placer ses amis, un Fillon empêché puis repêché (jusqu'à quand ?) et un Juppé qui s'est empêché lui-même. La grandeur de la droite dans toute sa splendeur." De la même façon, le président LR du Sénat, Gérard Larcher, annonce que "le débat est clos" et que François Fillon a "mis fin aux hésitations" sur sa candidature. 

Une fin de campagne contre Hollande et Macron

Les affaires sont incontestablement le fil rouge de sa campagne. Une semaine après sa mise en examen dans l'affaire des soupçons d'emplois fictifs concernant son épouse, François Fillon se trouve au cœur des critiques pour avoir accepté des costumes de la part de Robert Bourgi. L'ancien premier ministre dénonce un "scandale d’État" et met en cause le président Hollande sur la révélation des "affaires" dans les médias, qui serait à la manœuvre d'un "cabinet noir".

"On est dans une situation où il est probable que, compte tenu des procédures judiciaires, je sois sur écoute, quand j’apprends que le Président se fait remonter les résultats des écoutes judiciaires à l’Élysée", aurait-il confié à des journalistes en marge de ce déplacement, selon Le Figaro. "Cela veut dire que le président de la République peut potentiellement écouter un candidat à l'élection présidentielle. Mais attendez, on est dans quelle démocratie là ?", aurait même ajouté le candidat LR.

En fin de campagne, François Hollande devient une obsession pour François Fillon à tel point qu'il appelle Emmanuel Macron, "Emmanuel Hollande". "Vous avez des candidats qui proposent pratiquement tous des augmentations de dépense publique, y compris Emmanuel Hollande (...) ou François Macron, qui propose 60 milliards d'économie, 50 milliards de dépenses nouvelles, mais qui vient de rajouter en l'espace de quelques jours 40 ou 45 milliards de dépenses, avec en particulier cette aberration d'un service militaire d'un mois", attaque François Fillon sur RTL.

Éliminé au premier tour

Malgré un dernier meeting réussi à Paris le 9 avril, François Fillon, pourtant persuadé de l'existence d'un vote caché en sa faveur, est éliminé dès le premier tour avec 20,01% des suffrages exprimés. Le troisième homme a pris la mesure de sa responsabilité. Après avoir clairement appelé à voter Emmanuel Macron dès le 23 avril, il a estimé ne plus avoir la légitimité pour mener la bataille des législatives devant des ténors de la droite, qui ne font pas dans la compassion. "Je vais devenir un militant de cœur" qui va penser (sa) vie autrement", a ajouté l'ancien premier ministre de Nicolas Sarkozy. "Ce combat (des élections législatives), il est désormais entre vos mains. Je n'ai plus la légitimité pour le livrer avec vous. Je vais devoir penser ma vie autrement, panser aussi les plaies de ma famille".

François Fillon a quitté la réunion après quelques minutes, en ayant de nouveau appelé le parti Les Républicains à l'unité. "L'élection présidentielle est une chose: il s'agit d'éviter à notre pays le choc de l'extrême droite (...) Mais, avec les législatives, une autre bataille commence. J'ai la certitude que Les Républicains peuvent obtenir un score favorable, qui sera utile à la France", a-t-il conclu. Un discours d'adieu à la politique ?

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2017-05-08 16:30:00
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