4 min de lecture Chine

Chine : peut-on parler d'un génocide des Ouïghours ?

ÉCLAIRAGE - L'Institut ouïghour d'Europe demande à la France d'utiliser ce terme au sujet de la situation au Xinjiang. Pour l'heure, seuls quelques pays parlent de "génocide".

Une manifestante pour la libération des Ouïghours en Turquie (illustration)
Une manifestante pour la libération des Ouïghours en Turquie (illustration) Crédit : OZAN KOSE / AFP
Coline Daclin Journaliste

Des experts estiment que plus d'un million de Ouïghours sont ou ont été détenus dans des camps de rééducation politique dans le Xinjiang, en Chine. Les membres de cette minorité ethnique turcophone et principalement musulmane sont persécutés par le régime chinois, qui parle de son côté de "centres de formation professionnelle" destinés à aider la population à trouver un emploi et l'éloigner ainsi de l'extrémisme. 

L'Institut ouïghour d'Europe, basé à Paris, a appelé ce jeudi 22 avril le président français Emmanuel Macron et le chef de la diplomatie Jean-Yves Le Drian à "reconnaître le caractère génocidaire" des politiques de Pékin visant cette minorité du nord-ouest de la Chine. 

"Les violences politiques extrêmes et systématiques, organisées, planifiées et perpétrées par les autorités chinoises contre les Ouïghour·e·s témoignent d'une intention de détruire, y compris biologiquement, les Ouïghour·e·s en tant que groupe à part entière. Elles sont constitutives d'un génocide selon les critères mis en avant dans la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide de 1948, dont la Chine est un État signataire", écrit l'organisation de défense de la culture ouïghoure dans des courriers, transmis à l'AFP et adressés au président et au ministre des Affaires étrangères. 

Cinq critères pour qualifier un génocide

Selon cette Convention, le génocide est défini juridiquement comme l'acte de détruire intentionnellement toute ou une partie d'un groupe national, ethnique, racial ou religieux. Cinq critères permettent de qualifier le génocide : le meurtre de membres du groupe, une atteinte grave à leur intégrité physique ou mentale, une soumission intentionnelle à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle, des mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe et des transferts forcés d’enfants du groupe à un autre groupe.

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"Pour de nombreux experts, historiens et juristes spécialisés, il existe une base juridique solide pour attester du crime de génocide", assure à RTL.fr le chercheur Marc Julienne, responsable des activités Chine à l'Institut français des relations internationales (IFRI). 

À l'été 2020, comme l'explique le quotidien Libération, le chercheur allemand Adrian Zenz a démontré à partir des données chinoises que le pays était engagé dans une campagne de stérilisation forcée des Ouïghours, après avoir démontré l'existence de camps de rééducation. "On peut considérer qu'il y a une atteinte à leur intégrité physique et mentale, puisque les Ouïghours subissent la menace au quotidien d'être déporté ou interrogé dans un commissariat. Et puis on sait que certains Ouïghours déportés ne reviennent jamais", indique Marc Julienne. "Il existe aussi des transferts forcés d'enfants, puisque les enfants de déportés sont envoyés dans des orphelinats gérés par le parti."

Un rôle important de la politique

Pour qualifier ou pas la situation de génocide, la solution la plus évidente serait de demander à un juge de trancher. La Cour pénale internationale (CPI) est par exemple capable de juger ce type d'affaires. "Sauf que la Chine n'est pas membre de la CPI, qui ne juge que ses membres. Elle est aussi membre permanent au Conseil de sécurité de l'ONU, ce qui rend très improbable toute décision sur le sujet", relève le chercheur de l'IFRI. Quant à un jugement de la part d'une autre cour arbitrale, il serait certes symbolique, mais pas forcément contraignant.

Face à la situation, le politique pourrait donc se saisir du sujet. D'où la demande de l'Institut ouïghour d'Europe à Emmanuel Macron et Jean-Yves Le Drian. Le Parlement néerlandais l'a déjà fait, comme les députés canadiens et l'exécutif américain ont déjà décidé de reprendre la qualification de "génocide". 

Pour l'heure, la France semble plus frileuse. "À chaque fois que l'exécutif a critiqué la Chine sur le sujet, c'était en réaction à un scandale médiatique ou à une question du Parlement", soutient Marc Julienne. En juillet 2020, au lendemain de la parution d'une une de Libération intitulée "Ouïghours, génocide en cours" qui revenait notamment sur les stérilisations forcées, Jean-Yves Le Drian avait ainsi fustigé devant l'Assemblée nationale des "pratiques inacceptables". En février, il a dénoncé devant le Conseil des droits de l’homme de l’ONU un "système de répression institutionnalisé", avant de réclamer en mars, après la question d'une sénatrice, "une mission d’experts internationaux" en Chine "le plus vite possible".

"Tout peut aller très vite"

L'Union européenne a aussi fait le 22 mars dernier un grand pas dans la reconnaissance de la situation des Ouïghours, en prenant des sanctions vis à vis de quatre responsables chinois accusés de "graves atteintes aux droits de l’homme". Elle ne parle toutefois pas de génocide. "À 27, il n'est pas évident de prendre une position commune, surtout que certains États ont bloqué", avance le chercheur Marc Julienne, qui voit dans ces sanctions "une pression politique non négligeable".

Selon lui, il paraît aujourd'hui difficile qu'Emmanuel Macron parle de génocide, au risque de détériorer très fortement les relations de la France avec la Chine. "Néanmoins, on l'a vu avec l'action de l'Europe, tout peut aller très vite. D'autant que les relations avec la Chine sont déjà très affectées", soulève-t-il, en évoquant la question de la responsabilité du pays d'Asie dans la crise du coronavirus, la "diplomatie des masques" ou encore la loi sur la sécurité nationale à Hong Kong. En France en particulier, le dialogue diplomatique est particulièrement complexe, avec un ambassadeur de Chine connu pour ses coups d'éclats et convoqué deux fois par le quai d'Orsay.

Pour le chercheur, qui vient de publier avec 24 autres experts une étude sur le soft-power chinois, il n'y a pas de doute : "Plus la Chine pousse la France dans ses retranchements, plus le qualificatif de 'génocide' peut être utilisé comme un levier de pression contre elle."

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