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Comment Instagram continue de censurer les corps des femmes

TÉMOIGNAGES - Ces derniers jours plusieurs comptes Instagram prônant la libération du corps des femmes se sont fait menacer de suppression par la plateforme. Leurs propriétaires dénoncent des règles opaques et aléatoires.

Le logo d'Instagram aux États-Unis (illustration)
Le logo d'Instagram aux États-Unis (illustration) Crédit : LOIC VENANCE / AFP
Marie Zafimehy
Marie Zafimehy

"Je ne sais jamais si ce que je vais poster va être bien reçu ou pas." Carlotta Saracco est tatoueuse et, chaque fois qu'elle le peut, elle publie ses créations sur Instagram. Problème : le réseau social lui a déjà signalé que plusieurs de ses photos enfreignaient les conditions d'utilisation de la plateforme. Il lui reproche trop de nudité. Un comble pour celle qui gagne sa vie grâce à son art et la manière dont elle travaille avec le corps et sa réappropriation par les femmes qu'elle tatoue.

Comme elle, ces derniers jours plusieurs comptes de tatoueuses se sont vu signaler des contenus jugés inappropriés. C'est le cas du profil @les.levres.rouges, connue pour ses dessins aux pointes de couleur écarlate et ses silhouettes féminines, ou de @coco_vagina qui tatoue des vulves sur le corps de ses clients et clientes. Toutes sont accusées de faire la promotion de la nudité, et d'aller à l'encontre des règles de la communauté d'Instagram. 

Le double-standard de la nudité

Pourtant, d'autres comptes peuvent continuer de poster librement des corps d'hommes et de femmes nus sans se faire inquiéter. C'est précisément ce que dénoncent Céline et Margaux, créatrice d'Entre nos lèvres. Ce podcast propose des entretiens intimes avec des personnes parlant de leur rapport au corps et à la sexualité. Les illustrations de leur compte Instagram représentent souvent des corps aux morphologies et aux couleurs de peaux différentes. Selon Céline, là est le problème : Instagram est laissé seul juge de ce qui représente de la nudité ou pas, et entretient les stéréotypes.

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Aujourd’hui, on a envie de gueuler. Même que pour une fois, on va faire bref en légende parce qu’on a écrit dans notre tout premier carrousel de toute la vie. Note #1 : On espère que vous partagerez ce post et qu’on pourra se faire entendre. Note #2 : Notre autre compte Instagram si celui-ci est supprimé : @enl.atelier. Note #3 : Voici les comptes auxquels nous faisons référence (bien qu’il en existe encore beaucoup d’autres) : @perfectass88 & @danbilzerian. Note #4 : On avait repéré ces comptes à l’époque de la censure de @jouissance.club, avec l’aide de : @mariebongars / @lecul_nu / @mercibeaucul_ / @justine.bond / @jemenbatsleclito / @orgasme_et_moi / @_laprediction / @clitrevolution / @cecile_hoodie et forcément @jouissance.club. ••• #EntreNosLèvres #Censure

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Après s'être fait signaler un post qui contrevenait aux conditions d'Instagram, Céline et Magaux se sont rendu compte que d'autres étaient tolérés. "On voyait partout des filles à poil et ça posait pas de problème", s'indigne Céline auprès de RTL.fr. Les deux présentatrices ont publié un post pour dénoncer la censure d'Instagram et ce double-standard opposant les corps nus se situant hors des normes de beauté (gros, ou non-blancs par exemple) et ceux, hypersexualisés, correspondant à une image jugée "acceptable" des femmes. Elles citent l'exemple du joueur de poker Dan Bilzerian qui poste régulièrement des photos de femmes nues, sans que celles-ci ne soient censurées.

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@ignite

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Entre nos lèvres a une visée d'éducation sexuelle et se veut vecteur d'un message féministe. En 2019, plusieurs propriétaires de comptes Instagram similaires étaient déjà montées au créneau pour dénoncer le fait qu'Instagram n'autorisait pas ce genre de contenu au profit de ceux postés par des personnes comme Dan Bilzerian. Parmi elles : Jüne Pla du compte @jouissance.club ou encore Camille de @jemenbatsleclito. Une pétition avait même été lancée à l'initiative de l'association Meufs Meufs Meufs. 

Dans une culture assez grossophobe par exemple, un corps nu gros ça ne passe pas

Céline, "Entre nos lèvres"
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Depuis, certaines créatrices de contenus ont pu discuter avec des représentants d'Instagram... sans succès, comme l'explique Céline qui a pu discuter avec elles. "Ils ont expliqué que 88% des signalements sont faits par une machine et les signalements des utilisateurs ne conduisent jamais à la suppression d'un compte. Pour cela, c'est forcément un modérateur humain." Les algorithmes seraient responsables de la plupart des signalements, mais qui sont les modérateurs et modératrices de la plateforme ? "Ce qu'on sait par quelqu'un qui travaillait chez eux c'est qu'ils sont précaires, facilement virés... alors ils préfèrent taper dans le large quand il s'agit de signaler... Et comme on est dans une culture assez grossophobe par exemple, un corps nu gros ça ne passe pas". 

Que dit Instagram ?

Les conditions d'utilisation d'Instagram sont au premier abord claires : "nous n'autorisons pas la nudité". Seules "les photos de cicatrices post-mastectomie et de femmes qui allaitent activement sont autorisées", précise le réseau social. "La nudité sur les photos de peintures et de sculptures est également acceptable." Sont interdites les images de "rapports sexuels, des organes génitaux et des gros plans de fesses entièrement nues". Cela "comprend également des photos de mamelons féminins". Pour cette raison, la tatoueuse Carlotta Saracco fait attention à cacher les tétons de ses clientes qui se font tatouer la poitrine et à ne pas les photographier totalement dénudées. Mais parfois cela ne suffit pas.

En deux secondes tout ce que j’ai fait depuis deux ans peut disparaître

Carlotta Saracco, tatoueuse
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Dernier incident en date : "C'était le tatouage sous la poitrine d’une jeune femme, raconte-t-elle. Elle a une malformation de naissance, elle est venue me voir parce qu’adolescente elle s'est faite opérer. En grandissant elle a eu d’autres opérations et elle m'a dit 'je veux accepter mon corps tel qu'il est'". Pour la traditionnelle photo de fin de session, Carlotta Saracco lui a demandé de poser pour la photographier de manière rapprochée. Elle portait un collant et couvrait ses seins de ses mains. Mais c'en était déjà trop pour Instagram qui a interdit le post et a menacé la tatoueuse de supprimer son compte. "Ça fout un coup moral, j’ai envie de travailler avec des femmes qui veulent se réapproprier leur corps, comment ça peut se développer alors qu’Instagram n'est pas prêt à les accepter ?"

L'épée de Damoclès de la censure l'angoisse. "Ça fait deux ans et demi que j’essaie de faire connaître mon nom et en deux secondes tout ce que j’ai fait depuis deux ans peut disparaître, déplore-t-elle. J’ai personne en face, c’est un peu déprimant". Chaque fois qu'un de ses posts est supprimé, elle écrit des e-mails qui restent sans réponse. Parfois, elle a seulement la surprise de voir une photo réapparaître. De même lorsqu'elle essaie de sponsoriser ses posts en versant de l'argent. "On ne m'autorise à mettre en avant que mes tatouages floraux, jamais mes silhouettes féminines", explique-t-elle. Pourtant, comme l'énoncent les règles d'Instagram, "la nudité sur les photos de peintures et de sculptures" est "acceptable", alors pourquoi pas sur les tatouages ?

Une application des règles opaque

Céline et Margaux ont également remarqué que le réseau social les empêchait de mettre en avant leur travail... sans l'expliciter. "Quand on a un post qui marche bien on gagne 200 abonnés, là ça fait quelques semaines où on lâche 20 euros et personne ne voit le truc", s'indigne Céline. Depuis qu'elles ont publiquement dénoncé la censure dont elles sont victimes dans une publication, elles n'ont pas eu de nouvelles d'Instagram. "Les abonnés qui l'ont partagé se sont vus signaler leurs stories, mais nous notre post est resté en ligne", s'étonne-t-elle même. Au cas où, Margaux et elle ont créé un "compte back-up" (un "compte de secours") auquel les utilisateurs et utilisatrices peuvent s'abonner si leur premier compte est supprimé.

Car personne ne sait vraiment à partir de combien de signalements un compte peut être censuré : contactées par RTL.fr, les équipes d'Instagram n'ont pas donné suite à nos sollicitations. "Moi j'ai eu des signalements 10 ou 15 fois, raconte Marie Albert, et puis j'ai fait un truc jugé vraiment 'grave' et mon compte a été supprimé". Journaliste féministe, elle poste souvent au sujet de la misandrie et de sa vie sexuelle, ce qui lui vaut d'être régulièrement alertée. Mais elle doute du fait que ce soit les signalements à répétition qui aient eu la peau de son compte Instagram. "En février j'ai fait une vidéo qui s'intitulait 'Ma première sex-tape' mais qui n'avait rien à voir avec le titre, je l'ai mis dans ma bio et après je ne pouvais plus me connecter. Je ne sais pas s'ils ont un filtre ou si j'avais déjà trop de signalements..."

Après deux mois et demi de bataille pour récupérer son compte, Marie Albert a réussi à le faire réactiver grâce à sa profession. "Un jour pendant le confinement, une femme qui travaille aux relations presse à Instagram France m'a enfin répondu et ma demandé ma carte de presse, raconte-t-elle. Mais ça veut dire que quand tu n'as pas de carte de presse tu ne peux pas récupérer ton compte ?!" Elle aussi a depuis un compte back-up qui lui permet de rester en lien avec sa communauté en cas de suppression.

Carlotta Saracco a le projet de s'en créer un, elle aussi, mais pour le moment, elle souhaite surtout rendre ce combat public, tout comme Céline et Margaux d'Entre nos lèvres. "Il faudrait créer des actions en justice, faire valoir qu'on se fait censurer pour rien, explique Céline, mais il faudrait que beaucoup de personnes se motivent parce que ça prend beaucoup d'énergie..." regrette-t-elle. Attaquer Instagram, qui appartient à Facebook, donnerait du fil à retordre : l'entreprise est régulièrement condamnée à des amendes records qu'elle s'arrange toujours pour payer.

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