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Après le choc de l'affaire Duhamel, comment lutter contre l'inceste ?

ÉCLAIRAGE - Des actrices de la lutte contre l'inceste présentent à RTL.fr leurs idées de mesures contre ce drame qui toucherait un Français sur dix.

Symbole de la justice (photo d'illustration).
Symbole de la justice (photo d'illustration). Crédit : Damien MEYER / AFP
Coline Daclin Journaliste

Le politologue Olivier Duhamel est au cœur d'un scandale depuis des accusations d'inceste de Camille Kouchner. L'avocate est la fille d'Évelyne Pisier, qui était mariée avec l'ancien président de la Fédération nationale des sciences-politique. Elle assure dans son livre La Familia Grande (Seuil) qu'Olivier Duhamel a imposé à son frère jumeau des agressions incestueuses quand il était adolescent, à la fin des années 1980. Le parquet de Paris a ouvert mardi 5 janvier une enquête pour "viols et agressions sexuelles par personne ayant autorité sur mineur de 15 ans".

L'affaire, qui a eu lieu dans une famille intellectuelle parisienne, autour de laquelle gravitent de nombreuses personnalités, fait parler d'elle, mais aussi plus généralement du problème de l'inceste. Un sujet tabou, alors que ce crime est très répandu. Selon une enquête Ipsos pour l’association Face à l’inceste, un Français sur dix aurait été victime d'inceste. Mais au delà de ce chiffre qui choque, comment lutter contre l'inceste ? 

Enquêter sur le nombre de victimes

Pour Isabelle Aubry, présidente de l'association Face à l'inceste, le nombre de victimes de l'inceste est tel qu'il faudrait traiter le sujet comme un problème de santé publique. "Quand on veut lutter contre une maladie, la première chose à faire, c'est une évaluation du nombre de personnes atteintes", explique-t-elle auprès de RTL.fr. Elle demande donc des enquêtes de victimation, et des recherches universitaires pour comprendre l'inceste. 

"Pour l'instant, les seuls chiffres dont on dispose sur l'inceste en France, ce sont les nôtres", déplore la présidente de Face à l'inceste. En octobre 2019, une enquête Ipsos a également été menée à la demande de l'association Mémoire Traumatique et Victimologie. Elle s'intéressait de manière plus générale aux violences sexuelles, et indiquait que 44% de celles subies dans l'enfance étaient des incestes. Dans 9 cas sur 10, indiquait l'étude, l'agresseur était un homme.

Lancer un "dépistage systématique" de l'inceste

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L'une des principales caractéristiques de l'inceste, c'est le tabou qui l'entoure. Même quand les enfants dénoncent les violences sexuelles qu'ils ont subi, "personne ne le dit, personne n'ose déposer plainte", soutenait l'avocate Fatima Aaziz Perez mardi 5 janvier sur RTL.

Isabelle Aubry propose donc "un dépistage systématique" de l'inceste. "Quand vous allez chez le médecin, on vous demande vos antécédents médicaux, mais on ne vous demande jamais si vous avez subi des traumatismes dans l'enfance. Pourtant, ils ont un impact considérable sur la santé", développe-t-elle.

Une fois "dépisté", les enfants ou les adultes victimes pourraient être réorientés vers des spécialistes, avance Isabelle Aubry, qui met en avant l'importance du "travail en réseau".

Former des adultes à le détecter

Pour détecter l'inceste et savoir réagir face aux victimes, encore faut-il être formé. Victoria Mizrahi est thérapeute familiale, et elle est régulièrement confrontée à des victimes d'inceste. Elle propose des formations pour les "professionnels de l'écoute" sur l'inceste, mais constate que peu d'entre eux sont intéressés. "Beaucoup ne voient pas la nécessité de se former sur le sujet", déplore-t-elle auprès de RTL.fr. 

Pour Victoria Mizrahi comme pour Isabelle Aubry, former des professionnels aux problématiques de l'inceste est essentiel. "On ne peut pas porter plainte quand on est complètement dézingué par l'inceste. D'abord, il faut soigner ses conséquences", notamment psychologiques, soutient Isabelle Aubry. Or, les victimes "se retrouvent souvent dans une sorte d'errance thérapeutique parce que les professionnels de santé ne savent pas toujours détecter qu'elles ont été incestées", poursuit-elle, avant d'ajouter : "On envoie les professionnels au front, mais on ne leur donne pas d'armes."

Victoria Mizrahi propose quant à elle de former aussi les enseignants, et de faire de la prévention dans les écoles. "Il faut que les jeunes puissent se signaler, qu'ils puissent se sentir écoutés, alors même que l'inceste rend très difficile pour eux de faire confiance aux adultes."

Changer la qualification juridique

Le mot "inceste" est entré dans le Code pénal en 2016. La notion de famille est assez large : elle comprend les parents, frères, sœurs, oncles mais aussi tous les conjoints. Mais l'inceste n'est pas une infraction en tant que telle. C'est une "surqualification". En clair, il n'existe pas de peine spécifique pour les crimes incestueux. "Conformément aux exigences constitutionnelles, cette surqualification pénale ne crée aucune nouvelle incrimination, n'emporte aucun effet sur les peines encourues", indique un rapport d'information du Sénat de 2018.

Face à l'inceste demande donc de créer "une infraction spécifique". L'idée derrière, c'est que "les mineurs ne soient plus traités comme les adultes, et qu'ils n'aient pas à prouver leur non-consentement aux abus sexuels qu'ils ont subis", explique Isabelle Aubry. Une proposition de loi a été déposée en ce sens par la députée PS Isabelle Santiago, début janvier.

"Quand un enfant parle de ce qu'il a subi, il ne parle souvent qu'une fois", précise Victoria Mizrahi. "On ne peut pas lui demander de répéter son histoire devant les différents acteurs de la Justice", ajoute-t-elle.

Rendre l'inceste imprescriptible

Au sujet de la qualification de l'inceste, l'avocate Fatima Aaziz Perez va encore plus loin. Elle estime qu'il faudrait "qu'on qualifie ce crime comme un crime contre l'humanité". Cela permettrait selon elle de "le rendre imprescriptible".

Cette idée de supprimer la prescription est soutenue par Isabelle Aubry et Victoria Mizrahi, et par de nombreux acteurs de la lutte contre l'inceste. Dans l'inceste, "la culpabilité ou la peur de détruire la famille en parlant, fait qu'on attend soi la mort du parent, soit la prescription des faits", expliquait ainsi sur RTL la psychologue Marie-Estelle Dupont, mardi 5 janvier. Or, à ce moment-là, il est trop tard pour que le coupable soit puni.

"La prescription, c'est un véritable passeport pour le viol d'enfant", insiste même Isabelle Aubry.

Le délai de prescription pour les crimes sexuels sur les mineurs a déjà été allongé en 2018 de 20 à 30 ans après la majorité de la victime. "Il y a des victimes qui ne parlent pas avant leurs 50 ans, voire plus tard", argue Victoria Mizrahi. "J'ai même une patiente qui n'a parlé qu'à 80 ans, parce qu'elle ne voulait pas mourir avec ça sur le cœur", poursuit-elle.

La prescription est pourtant un principe important du droit. L'idée, c'est qu'à partir d'un certain temps après un délit ou un crime, il deviendra trop complexe d'assembler des preuves tangibles. Derrière la prescription, il s'agit aussi d'accorder une forme de droit à l'oubli.

En parler plus, et mieux

Pour lutter contre l'inceste, il apparaît aussi important de le nommer, et d'en parler. "Contrairement à d'autres crimes, on sort de l'entendement humain", explique Marie-Estelle Dupont. "Cette difficulté à penser l'innommable rend l'inceste d'autant plus indéboulonnable", poursuit la psychologue.

Isabelle Aubry met ainsi en avant le rôle des médias dans ce travail pour parler de l'inceste. "Quand j'ai cherché pour la première fois le mot 'inceste' sur un moteur de recherche, il y a plusieurs années, je suis tombée sur de la pornographie", raconte-t-elle. Selon elle, les médias devraient s'intéresser au fond du sujet, "à l'omerta, aux raisons du tabou", plutôt que seulement "à l'aspect faits divers".

"Il faut en parler, pour que les victimes réussissent à en parler", insiste Victoria Mizrahi. Selon la thérapeute, ces dernières subissent souvent "une amnésie traumatique". "Les événements comme #MeToo ou la sortie du livre La Familia Grande peuvent les aider à comprendre ce qui leur est arrivé", poursuit-elle.

En décembre, le gouvernement s'est saisi du problème de l'inceste en lançant une commission indépendante sur le sujet. Objectifs : recueillir la parole des victimes ou encore soutenir des appels à projet de recherche. Une "initiative intéressante", selon Isabelle Aubry mais dont les contours "restent flous". La commission est présidée par Elisabeth Guigou, ancienne ministre de la Justice sous Chirac. "Je ne suis pas sûre qu'elle soit la plus à même à parler de ce sujet", glisse la présidente de Face à l'inceste. Elisabeth Guigou était en effet une proche d'Olivier Duhamel, et a dû s'en expliquer auprès du média en ligne Loopsider.

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