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D'où vient vraiment le terme "islamo-gauchisme" ?

ÉCLAIRAGE - La ministre de l'Enseignement supérieur a demandé une enquête sur "l'islamo-gauchisme" à l'université. Mais qu'est-ce que cela signifie ?

Frédérique Vidal à l'Assemblée nationale le 12 janvier 2021 (illustration)
Frédérique Vidal à l'Assemblée nationale le 12 janvier 2021 (illustration)
Crédit : CHRISTOPHE ARCHAMBAULT / AFP
Coline Daclin

Selon la ministre de l'Enseignement supérieur Frédérique Vidal, il "gangrène la société dans son ensemble". L'université non plus n'y serait "pas imperméable". Le terme d'"islamo-gauchisme" est employé ces dernières années par de nombreux acteurs de la politique et de la pensée française. 

Le ministre de l'Education Jean-Michel Blanquer avait déjà fustigé en octobre dernier l'"islamo-gauchisme" à l'université. Avant lui, Gérald Darmanin avait déjà utilisé l'expression. Plus tôt encore en 2017, c'était Manuel Valls qui accusait la France insoumise d'"islamo-gauchisme" sur RTL. La même année, Marine Le Pen utilisait le même qualificatif pour parler de Benoît Hamon. 

Mais que se cache-t-il en vérité derrière ce mot ? En France, il semble que ce soit le sociologue Pierre-André Taguieff qui ait utilisé pour la première fois le terme dans son livre La Nouvelle Judéophobie (Mille et une nuits, 2002). Comme l'explique Libération, il est alors actif au sein de la Fondation du 2-Mars, souverainiste chevènementiste. Pour Pierre-André Taguieff, l'"islamo-gauchisme" décrirait une tendance chez certains mouvements de gauche à se retrouver dans les mêmes combats que des mouvements propalestiniens, parfois aux côtés des islamistes.

Des significations multiples

L'expression est ensuite largement reprise. "Dans les sphères d'extrême-droite, elle désigne deux ennemis : l'islam et la gauche", commente auprès de RTL.fr Albin Wagener, enseignant-chercheur en analyse du discours à l'université Rennes II et à l'Institut National des Langues et Civilisations Orientales (Inalco). 

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En parallèle, le terme est repris par de nombreux penseurs français, comme le romancier et essayiste Pascal Bruckner, la philosophe Elisabeth Badinter ou encore la journaliste et essayiste Caroline Fourest. Pour cette dernière, l'"islamo-gauchisme" a encore un tout autre sens : "Il désigne ceux qui, au nom d'une vision communautariste et américanisée de l'identité, combattent le féminisme universaliste et la laïcité", explique-t-elle dans Libération

La signification du mot est d'autant plus floue qu'elle est rapidement opposée à la notion d'"islamophobie". Un terme qui désigne une hostilité envers l'islam et les musulmans, mais qui fait lui aussi polémique. "Le terme islamophobie est mal choisi s'il doit désigner la haine que certains tarés ont des musulmans. Il n'est pas seulement mal choisi, il est dangereux", écrivait ainsi le dessinateur Charb dans Lettre aux escrocs de l'islamophobie qui font le jeu des racistes (Les Echappés). 

Mot "mis à toutes les sauces" ou "faux concept" ?

Autant de polémiques qui poussent l'auteur de l'expression Pierre-André Taguieff à clarifier sa position dans une tribune à Libération en octobre 2020. "L'expression 'islamo-gauchisme' avait sous ma plume une valeur strictement descriptive, désignant une alliance militante de fait entre des milieux islamistes et des milieux d'extrême gauche, au nom de la cause palestinienne, érigée en nouvelle cause universelle. [...] Que, mise à toutes les sauces, l’expression ait eu par la suite la fortune que l’on sait, je n’en suis pas responsable", écrit-il, tout en soutenant qu'il demeure "un véritable problème" avec "la collusion entre des groupes d’extrême gauche [...] et des mouvances islamistes de diverses orientations".

Pour le géopolitologue Pascal Boniface, l'"islamo-gauchisme" est carrément un "faux concept". "Ceux qui sont dénoncés comme islamo-gauchistes ont lutté soit contre l'occupation de la Palestine [...] soit pour défendre le droit des minorités. Ils n'ont jamais plaidé pour la complaisance à l'égard du terrorisme, c'est une lourde accusation", explique-t-il dans une vidéo Youtube.

"Le problème avec ce type de mot-valise, c'est qu'on a l'impression que les deux mots se contaminent. L'islam et le gauchisme - qui ne veut pas dire grand-chose dans la mesure où il existe de nombreuses déclinaisons de la gauche - seraient liés, et mauvais", analyse le linguiste Albin Wagener. Comme l'historien israélien Shlomo Sand, il rapproche d'ailleurs l'expression de celle de "judéo-bolchevisme", utilisée notamment au siècle dernier par les nazis. "Parce que des Juifs avaient soutenu le bolchevisme, l'extrême-droite avait trouvé cette expression pour mépriser les Juifs et la gauche", rappelle l'historien, très critique de la vision française de la laïcité, auprès de RTL.fr.

Une "guerre" envers les sciences sociales ?

Dans sa tribune à Libération, Pierre-André Taguieff se défend en assurant que sa vision de l"islamo-gauchisme" ne signifie pas "que le gauchisme est un phénomène musulman ni que les gauchistes sont en fait des islamistes".

Le problème avec les mots, c'est qu'il peut y avoir une différence entre l'intention avec laquelle ils sont utilisés, et leur compréhension. "Le terme 'islamo-gauchisme' n'a pas perdu sa connotation d'extrême-droite", avertit Albin Wagener, qui estime que l'utiliser revient à "encourager un fantasme d'extrême-droite". Sans nier qu'il peut exister du militantisme à l'université, il regrette que l'expression soit utilisée pour cibler une partie de la recherche en sciences humaines et sociales. 

"Les vrais sociologues n'utilisent pas ces termes d''islamo-gauchisme' et d''islamo-fascisme'. On est dans une époque de confusion où on fait la guerre aux sciences sociales", estime dans sa vidéo Pascal Boniface. "Il faut au contraire réhabiliter les sciences sociales : expliquer un phénomène ce n'est pas le légitimer, c'est au contraire le combattre."

Reste à savoir si le terme sera réutilisé dans une éventuelle enquête du Centre national de la recherche scientifique (CNRS) sur le sujet, que la ministre Frédérique Vidal appelle de ses vœux. Pour l'heure, le CNRS assure être seulement "en discussion avec le cabinet de la ministre" après son annonce.

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