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Armes chimiques en Syrie : la fameuse "ligne rouge", une menace hypocrite ?

DÉCRYPTAGE - Depuis des années, Paris menace d'intervenir en Syrie si la "ligne rouge" de l'utilisation d'armes chimiques contre les civils est avérée. D'après Emmanuel Macron, la France en a désormais la preuve.

Bachar al-Assad, président syrien, en juin 2009
Bachar al-Assad, président syrien, en juin 2009 Crédit : Louai Beshara / AFP
Ceciledeseze75
Cécile De Sèze
Journaliste RTL

Si la France "a des preuves avérées que des armes chimiques proscrites sont utilisées contre les civils" en Syrie par le régime, "nous frapperons". Voilà ce qu'a promis Emmanuel Macron le 13 février dernier. Jeudi 12 avril, deux mois après, il a affirmé, interrogé sur TF1, que Paris était désormais en possession de ces "preuves". 

La fameuse ligne rouge brandie de nombreuses fois depuis son élection, et même avant par son prédécesseur, a donc bel et bien été franchie. Au moins une fois. "On a laissé franchir plusieurs fois sans intervenir", confirme Marie Peltier, historienne, spécialiste de la propagande en Syrie, jointe par RTL.fr. Cette absence de réaction à ce franchissement de la ligne rouge traduit, selon elle, "une certaine hypocrisie, ou en tout cas, un manque de volonté politique très clair". Aujourd'hui, Emmanuel Macron est coincé à force "d'avoir de l'avoir dit", il va devoir agir. 

Christophe Castaner, secrétaire d'État chargé des relations avec le parlement, l'a encore répété vendredi 13 sur BFM TV. "Si les conditions sont réunies, les frappes auront lieu, a-t-il affirmé. Il y a des discussions internationales, il (Emmanuel Macron ndlr) a eu hier encore le président des États-Unis (au téléphone), parce qu'il faut des frappes coordonnées s'il doit y avoir des frappes."

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Si les frappes sont décidées le président ne vous le dira pas

Christophe Castaner, secrétaire d'État en charge des relations avec le parlement
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Et le délégué général de La République En Marche d'ajouter : "Si les frappes sont décidées je ne vous le dirai pas, le président de la République ne vous le dira pas. Cela n’a pas vocation à être public, car ce serait mettre en risque la qualité de l’opération et les femmes et les hommes qui doivent intervenir."

Une décision doit tout de même être prise "sous peu" en accord avec Donald Trump, dont dépend Emmanuel Macron, comme François Hollande de Barack Obama en 2013. La Grande Bretagne aussi a estimé qu'il était "nécessaire de prendre des mesures" contre ces attaques à l'arme chimique. Après avoir annoncé sur Twitter l'arrivée de missiles sur la Syrie, Donald Trump s'est rétracté précisant qu'il n'avait pas encore décidé. 

Les Russes tentent de dissuadé l'Occident de répliquer. Vendredi 13 avril, Vladimir Poutine met une nouvelle fois en garde Emmanuel Macron contre "tout acte irréfléchi et dangereux" qui pourrait, selon Moscou, risquer de déclencher une "guerre" avec la Russie. Ce à quoi la France a répondu, à l'ONU, qu'il fallait "arrêter l'escalade chimique syrienne".

La crédibilité internationale de Macron en jeu

Ne pas réagir après avoir maintes fois érigé les armes chimiques comme cette fameuse ligne rouge à ne pas franchir sous peine de bombardements occidentaux, c'est risquer de se décrédibiliser sur la scène internationale et nationale et "entamer la crédibilité des réponses futures", analyse Stéphane Taillat, enseignant-chercheur en relations internationales et études stratégiques aux Écoles de St Cyr Coëtquidan. 

Il poursuit : "Ne pas agir peut aussi encourager les contrevenants à aller plus loin ou à continuer". Marie Peltier partage cet avis et prévient du risque d'un sentiment "d'impunité" chez le dictateur syrien en cas d'inaction et de "surenchère dans le franchissement des limites".

Mais Emmanuel Macron "n'a pas envie d'intervenir contre Assad", rappelle Marie Peltier en citant le président : "Assad n'est pas notre ennemi, c'est celui du peuple syrien", avait déclaré le président de la République en janvier dernier. 

La grande majorité des morts tués par des frappes classiques

"L'immense majorité des victimes ont été tuées avec des armes conventionnées", rappelle aussi l'historienne. C'est là le deuxième point dénoncé par certains observateurs du conflit syrien. Avec "cette obsession technique sur les armes chimiques, on oublie les autres victimes", condamne-t-elle encore. 

Ce qui contribue à alimenter un "sentiment d'injustice en Syrie qui va pousser une frange de la population vers l’extrémisme, comme en 2013", ajoute Axel Joly, observateur du conflit syrien, joint par RTL.fr.

La guerre qui sévit en Syrie depuis 7 ans a déjà fait plus de 350.000 mortsLe siège d'Alep avait déjà ému la communauté internationale fin 2016, puis les intensives frappes menées contre la Ghouta orientale début 2018. Sans qu'aucun pays n'envisage d'intervenir. Marie Peltier explique ainsi qu'il y a toute une "symbolique historique" de l'utilisation des armes chimiques en Occident mais qui mène à une "technicisation du débat", qu'elle regrette.

Une intervention dans quel but ?

Dans le cas où la France décide d'honorer ses menaces et d'intervenir, Emmanuel Macron a énuméré les priorités lors de son interview à TF1 : lutter contre le terrorisme, s'assurer que "le droit international est respecté", "permettre l'accès humanitaire", "enlever les moyens chimiques au régime" et "préparer la Syrie de demain". Sans préciser à chaque fois avec quels moyens Paris entendait réaliser ces ambitions. 

Maintenant que presque toutes les poches rebelles ont été reprises par le régime syrien, "c'est trop tard" pour se préoccuper des convois humanitaires répond Axel Joly. "Il fallait le faire il y a trois quatre ans", ajoute-t-il. De plus, comment le président de la France entend-il "sécuriser la région ?" "C'est impossible, la Syrie est dans un pire état que la Libye", poursuit l'observateur du conflit.

Pour Marie Peltier, il faut également éviter une intervention purement "répressive" et "punitive". Dans un article publié sur l'Institut Montaigne, Michel Duclos, conseiller spécial en géopolitique, met aussi en garde contre une offensive sans suivi. Il reprend l'exemple des missiles envoyés par Donald Trump en avril 2016 sur une base syrienne, qui, d'après lui, n'ont pas eu "d'effet dissuasif durable". Il ne faut toutefois pas "céder à l'intimidation". La Syrie a d'ailleurs prévenu l'Occident qu'elle se défendra en cas d'attaque. "Je pense qu'il faut y aller pour protéger la population civile et faire baisser le niveau de violence et réfléchir aux suites", conclut ainsi Marie Peltier.

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