4 min de lecture Violences conjugales

Violences conjugales : la ligne d'écoute du 3919 en danger ?

DÉCRYPTAGE - Le gouvernement souhaite créer un marché public pour administrer le numéro d'écoute destiné aux femmes victimes de violences. Les associations féministes, dont Solidarités Femmes en charge actuellement du numéro, s'inquiètent de voir cette mission confiée à une organisation incompétente.

Dans les locaux du Centre d'appel 3919
Dans les locaux du Centre d'appel 3919 Crédit : Tristan Reynaud/SIPA
Marie Zafimehy
Marie Zafimehy

"Sauvons le 3919". Dans une pétition adressée à la ministre de l'égalité femmes-hommes Élisabeth Moreno, la Fondation nationale Solidarités Femmes (FNSF) s'inquiète : le gouvernement s'apprête à ouvrir un marché public pour administrer le numéro d'écoute des femmes victimes de violences et permettre qu'il soit accessible 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7. 

Avec cette procédure, l'association, qui gère elle-même la plateforme depuis 1992, craint d'être mise en concurrence et de devoir céder son expertise au profit d'une organisation moins compétente et obéissant à une logique de rentabilité économique, comme une entreprise privée avec des écoutantes mois bien formée.

"Un marché public réduirait la qualité du 3919 qui apporte écoute, soutien psychologique, conseils, premières informations juridiques et sociales au service des appelantes et de leurs proches", explique la FNSF dans cette pétition signée par plusieurs personnalités féministes dont la militante Caroline De Haas, l'ancienne ministre Najat Vallaud-Belkacem ou la comédienne Julie Gayet.

Un marché public ne devrait surtout pas concerner une mission d’intérêt général

Françoise Brié
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"Pour nous un marché public ne devrait surtout pas concerner une mission d’intérêt général, et la lutte contre les violences faites aux femmes, c'est une question d'intérêt général", insiste auprès de RTL.fr Françoise Brié, directrice générale de la FNSF. C'est pourquoi l'association demande au gouvernement de renoncer au marché public et, à la place, de lui verser une subvention complémentaire pour continuer son travail tout en ouvrant la ligne d'écoute 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7.

Une promesse du Grenelle

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Ouvrir le 3919 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 était une volonté de la FNSF et une promesse faite par le gouvernement il y a un an, à l'issue du Grenelle des violences conjugales. "À l'époque on nous avait parlé d'un appel à projets, explique Françoise Brié à RTL.fr, c'est ensuite en 2020 qu'on a appris que ce serait un marché public". Une annonce qui change l'esprit de cette mesure selon l'association : avec un appel d'offres (qui laisse moins de marge de manœuvre aux organisations candidates), elle craint l'introduction d'une logique financière dans l'assistance apportée par le 3919.

Dans une tribune publiée dans Le Monde, la FNSF et ses soutiens dénoncent ainsi "une décision qui pourrait aboutir tôt ou tard à confier le 3919 à un opérateur plus soucieux de la rentabilité économique que de la qualité du service rendu aux femmes". Les signataires s'inquiètent des conséquences directes de ce choix : "Dans cette logique, cela pourrait conduire à réduire le temps d’écoute." 

De son côté le cabinet d'Élisabeth Moreno, ministre de l'égalité femmes-hommes, tient à rassurer. "Le Ministère et ses services seront particulièrement vigilants à la qualité des projets présentés, notamment concernant la formation des écoutantes et écoutants en matière de violences faites aux femmes, afin de renforcer l’écoute et l’accompagnement des victimes de violences conjugales", affirme-t-on.

Le 3919, bientôt un service public ?

L'ouverture d'un marché public est une nécessité, insiste par ailleurs le ministère. Le 25 novembre dernier, le Premier ministre Édouard Philippe avait annoncé qu'en plus d'être disponible 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, le 3919 devrait être accessible aux personnes malentendantes et souffrant de troubles du langage. Pour ce faire, le ministère veut rendre la plateforme téléphonique "publique", explique-t-on au cabinet d'Élisabeth Moreno. L'objectif est que ce nouveau 3919 "nationalisé" soit disponible d'ici l'été 2021.

Cette procédure est "très encadrée par le droit" et nécessite le recours à une commande publique selon l'exécutif. "Recourir à la subvention, comme le demande la FNSF dans sa tribune, compte tenu de cette ambition, fait courir un fort risque de requalification en commande publique ou d’annulation par le juge, retardant la mise en service voir la mise en danger du service actuel", explique-t-on encore du côté du ministère.

Une expertise déstabilisée

Quoi qu'il en soit, Françoise Brié craint de voir l'expertise de la FNSF abandonnée au profit d'organisations moins compétentes. "Un marché public c’est la mise en concurrence avec d’autres opérateurs qui vont aussi pouvoir se positionner sur cette réponse aux femmes victimes de violences qu’on a nous-même construite depuis trente ans !" s'indigne-t-elle auprès de RTL.fr. "Cela risque de déstabiliser tout notre dispositif."

Car l'expertise de la FNSF repose sur un réseau d'associations spécialistes de thématiques aussi précises que l'excision, les violences conjugales ou le viol : après un service d'écoute, Solidarités Femmes orientent les femmes victimes vers les structures adaptées à leurs besoins. "Mettre en concurrence le 3919, c’est prendre le risque de faire vaciller un réseau national d’associations de terrain et de leurs partenaires, capables de prendre en charge les femmes qui appellent, que ce soit pour un accompagnement à l’hébergement ou un soutien psychologique, juridique et social…" écrivent les signataires de la tribune du Monde.

Pour venir en soutien à la FNSF, le collectif #NousToutes appelle chacun et chacune à se mobiliser avec le hashtag #Sauvonsle3919. "Interpellez le gouvernement sur les réseaux sociaux en leur demandant de renoncer à ce projet complètement contreproductif pour les femmes victimes de violences", encourage-t-il dans un message posté sur Twitter et Instagram. Un combat qui vient s'ajouter aux revendications du collectif à quelques jours de sa mobilisation annuelle, samedi 21 novembre. À cette occasion, les militantes ont prévu de se mobiliser tout au long de la journée sur les réseaux sociaux pour alerter les pouvoirs publics sur la prise en charge des femmes victimes de violences.

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