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Karl Lagerfeld : "Je ne tombe jamais amoureux"

PODCAST - Karl Lagerfeld n'a jamais été l'arrogant "Kaiser de la mode", un aristocrate empâté portant un monocle, ou encore ce dandy à catogan au corps de petit garçon. Sous ces masques successifs, il ne cherchait pas à se cacher. Il voulait juste ignorer qui il était vraiment.

Karl Lagerfeld apparaissait à chaque fin de défilés Chanel
Karl Lagerfeld apparaissait à chaque fin de défilés Chanel
Crédit : PATRICK KOVARIK / AFP
Karl Lagerfeld : "Je ne tombe jamais amoureux", confiait le "Kaiser" de la mode
27:29
Jean-Alphonse Richard
Jean-Alphonse Richard
Animateur

Karl Otto Lagerfeld a vu le jour à Hambourg, en Allemagne, à une date que lui-même disait ignorer. Il avança longtemps l'année 1938. Avant d'opter pour 1935, sa mère ayant volontairement falsifié les registres. La seule et véritable date, figurant sur un acte de baptême officiel exhumé par un journal allemand, est en fait celle du 10 septembre 1933. Fils de Otto Lagerfeld, que le couturier va présenter comme un baron suédois ou le gouverneur de la région de Westphalie, et de Elisabeth Bahlmann, qui apparaîtra comme une violoniste virtuose ou une aviatrice. Jusqu'à son dernier souffle, Lagerfeld passera ainsi son temps à noyer son enfance dans un épais brouillard peuplé de silhouettes furtives.

Karl Lagerfeld grandit pourtant dans un décor inoubliable. Une belle maison à Blankenese, le quartier résidentiel de Hambourg. Les fenêtres de la demeure laissent voir au loin les bateaux qui remonte l'Elbe en direction de la Mer du Nord. Le petit garçon potelé a une demi-sœur, Théa, née du premier mariage de son père, et une sœur Christiane, qu'il perdra de vue à l'adolescence, et dont il effacera une bonne fois pour toutes l'existence. Les Lagerfeld ne manquent de rien. Le père, Otto Lagerfeld, aventurier de la finance, a fait fortune en travaillant avec les Américains. Il a importé à Hambourg les premières fabriques de lait concentré. La guerre ne changera pas le train de vie familial, Otto Lagerfeld donnant des gages au parti nazi pour que les affaires continuent. Sa mère, partageant le goût de l'ordre du Reich, prendra elle ses distances avec le régime après avoir assisté à la déportation des Juifs de Hambourg. "Je ne sais rien du passé de mes parents", assurera le couturier, coupant court à toute question sur le sujet.

Karl Largerfeld ne ressemble pas aux garçons de son âge. Il est solitaire, fuit les bagarres, lit et dessine quand ses camarades jouent au foot. Habillé de façon extravagante et précieuse, il attire les moqueries, se fait traiter de fille. A sa mère, il demande un jour ce que signifie le terme "homosexuel",  entendu sur son passage. Celle-ci répond du tac au tac : "Homosexuel, c'est comme une couleur de cheveux, certains sont bruns, d'autres sont blonds, quelle importance?" A 16 ans, la guerre terminée, sa mère l'entraîne à Hambourg pour assister au premier défilé de la maison Dior. Karl est émerveillé et subjugué. Dès lors, il ne va cesser alors de rêver aux lumières de Paris, capitale mondiale de la mode. "Je n'ai plus eu alors qu'un désir, sortir d'ici au plus vite", confiera t-il au journal Le Monde. A cette époque, sa sœur Christiane quitte l'Allemagne pour être jeune fille au pair aux Etats-Unis. Elle fera sa vie à Boston, suivra à distance la réussite d'un frère qui fera comme si elle n'avait jamais existé. Karl part de son côté pour la France, chaperonné par une amie de sa mère. Il a 19 ans et est bien décidé à s'inventer une nouvelle vie.

Lagerfeld le mirifique

Karl Lagerfeld fait ses premiers pas dans les grandes maisons parisiennes : Pierre Balmain, Jean Patou, Chloé… A 32 ans, il se met à son compte, styliste indépendant. Il dirige la ligne de prêt à porter de Fendi. Aux cinq filles Fendi qui sont venues le chercher depuis Rome, il a répondu d'accord à condition de s'amuser pour tout révolutionner. Lagerfeld est alors inconnu du grand public. Dans l'ombre d'un Saint-Laurent qui commence à rayonner sur les sixties et à bâtir un empire. Les deux hommes ont un jour consulté une voyante, rue de Maubeuge. A Saint Laurent, elle a prédit un succès fulgurant mais qui se termine vite. A Karl, elle a annoncé le contraire. Il faudra qu'il attende. Tout commencera quand ça se terminera pour les autres. Pour le moment, on ne sait pas si ce Lagerfeld a du génie - même s'il est un dessinateur hors pair - mais tout le monde salue le bourreau de travail. "Karl a l'énergie et la force de vingt cinq éléphants", dit une critique de mode. "Lagerfeld n'est pas un créateur, c'est un mercenaire", avance celui qui ne l'aime pas, Pierre Bergé, le mentor de Saint-Laurent.

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Karl Lagerfeld passe le plus clair de son temps à travailler. "Je ne tombe jamais amoureux, je suis seulement amoureux de mon travail", assure t-il. Même si en cet été 1972, à 38 ans, son destin emprunte - pour la première et peut-être dernière fois - la route des sentiments. Rencontre au Nuage, une minuscule boite de nuit parisienne. Jacques de Bascher, est un fils de bonne famille. Dandy raffiné de 21 ans qui comme Lagerfeld joue avec le trouble des apparences. Il se fait appeler Jacques de Bascher de Beaumarchais et s'invente des ancêtres illustres. L'exact opposé de Lagerfeld. Il boit, multiplie les rencontres et consomme héroïne et cocaïne. Qu'importe. Karl le prend sous son aile, l'habille, le loge et lui fait faire le tour du monde. De Basher va participer, pendant dix huit ans, à la légende Lagerfeld. Gigolo pour les uns, inspirateur de génie pour les autres. Il va même créer le scandale en devenant l'amant de l'éternel rival, Yves Saint-Laurent, qui sombrera bientôt dans la drogue et la dépression. Quand il mourra en 1989, victime du sida, Karl Lagerfeld sera dévasté. "Il était tout ce que je ne pouvais pas être, tout ce que je voulais être, ce que je devais être", déclarera t-iI, s'abandonnant à la boulimie jusqu'à peser un jour 110 kilos…

Karl Lagerfeld a ainsi attendu la cinquantaine pour devenir quelqu'un. Il rattrape le temps passé. Travaille pour Chanel, Fendi et la ligne de prêt à porter Bidermann. Il est le Stakhanov de la couture : pas moins de huit collections par an. Le grand rival, Yves Saint-Laurent, s'étiole, lui scintille. Lagerfeld le mirifique… L'argent lui glisse entre les mains. Il déteste, dit-il, les riches qui vivent en dessous de leur moyens. Amis, réceptions, jet privés, maisons. Deux appartements à Monaco, une villa à Roquebrune Cap Martin, un château en Bretagne et une maison somptueuse près de Hambourg, sa vile de naissance. Il a rebaptisé cette demeure la villa Jako, en hommage à son amour disparu, Jacques de Bascher. Il regrettera ce retour aux sources. Il ne dormira en tout et pour tout que dix nuits dans ce palais bucolique.

A l'aube des années 2000, le nom de Lagerfeld quitte pour quelques mois les pages des journaux de mode pour celles des affaires judiciaires. Le kaiser est rattrapé par le fisc. Il y a quelques années, Bernadette Chirac, admiratrice du couturier, lui a obtenu un dégrèvement. Cette fois, le fisc perquisitionne son appartement parisien et lui réclame des dizaines de millions d'euros. L'ardoise a été réduite après intervention du ministre des Finances, Dominique Strauss-Kahn, mais Lagerfeld est bel et bien obligé de se séparer des joyaux de sa couronne d'empereur. Une partie de son mobilier, sa collection de 700 toiles de maître qui a elle seule a l'allure d'un petit musée ou encore le château breton de Penhoët et son parc à la Française où la Reine mère d'Angleterre est venue prendre le thé.

L'invité "Confidentiel"

Raphaëlle Bacqué, grand reporter au Monde.

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