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Blocage des sites porno en France : "On ne fermera pas", annonce TuKif.com

INTERVIEW - Ciblé par deux procédures visant à bloquer l'accès aux sites porno, l'éditeur du site TuKif.com, septième plateforme la plus visitée du pays, partage le constat du gouvernement mais estime que les solutions apportées ne sont pas adaptées à la situation.

Le site Tukif.com est menacé de fermeture par deux procédures
Le site Tukif.com est menacé de fermeture par deux procédures
Crédit : Capture d'écran
Benjamin Hue
Benjamin Hue

L'accès aux principaux sites pornographiques pourrait bientôt être coupé en France. Ces dernières semaines, la lutte contre l'exposition des mineurs à la pornographie en ligne a connu une accélération à la faveur de deux procédures réglementaires distinctes répondant à la même volonté affichée par Emmanuel Macron depuis la fin d'année 2019.

La première a été initiée cet été par deux associations de protection de l'enfance en lien avec le ministère de la Justice. Six fournisseurs d'accès à Internet ont été assignés en référé pour bloquer les noms de domaine de neuf sites pornographiques parmi les plus populaires en France. La demande a été rejetée début octobre par le tribunal judiciaire de Paris mais les associations étudient la possibilité de faire appel de la décision.

La seconde initiative découle de la loi sur les violences conjugales de juillet 2020. Trois associations ont saisi le CSA mi-novembre pour faire bloquer huit sites pour adultes jugés trop facilement accessibles aux mineurs. Mais la procédure était suspendue à la publication du décret d'application de la loi, intervenue très récemment, le 7 octobre. Elle devrait être enclenchée dans les prochaines semaines.

Visés par ces deux procédures, les sites Pornhub, YouPorn, Redtube ou Xvidéos sont accusés de laisser les mineurs accéder trop facilement à leurs contenus en ligne. Les associations ciblent tout particulièrement leur système de filtrage, jugé trop laxiste, avec une simple case à cocher pour attester de sa majorité. Mis en cause à côté de ces plateformes mondiales, le site TuKif.com, septième site porno le plus visité du pays, explique par la voix de son éditeur en quoi les mesures prises par le gouvernement ne sont pas adaptées à la situation.

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"On est d'accord sur le constat des associations et du gouvernement, il y a un problème  avec la pornographie chez les mineurs. Mais les solutions proposées ne sont pas réalistes. Ils nous transmettent la responsabilité de faire la vérification alors qu'on est peut-être les sites Web dans lesquels les internautes ont le moins confiance", regrette Jérôme, joint par RTL.

Le casse-tête de la vérification de l'âge

Le décret publié le 7 octobre au Journal officiel précise les modalités de blocage des sites X laissant trop facilement les jeunes accéder au porno. Le président du CSA peut adresser une mise en demeure à la plateforme l'enjoignant de prendre toute mesure de nature à empêcher l'accès des mineurs au contenu incriminé. Le site visé dispose alors d'un délai de quinze jours, faute de quoi, l'instance peut saisir le tribunal judiciaire de Paris pour mettre fin à l'accès du service en bloquant son nom de domaine pour renvoyer le trafic vers une page d'information du CSA.

Le texte indique aussi que le CSA doit prendre en compte "le niveau de fiabilité du procédé technique" déployé pour protéger les mineurs et qu'il peut donner "des lignes directrices" aux plateformes. Problème : aucune dialogue n'a encore été initié en ce sens, laissant les sites pornographiques seuls décisionnaires des solutions à mettre en œuvre. "On est susceptible de recevoir la mise en demeure dès demain matin et d'avoir quinze jours pour mettre en place le filtre sans savoir le niveau de filtrage que le CSA attend. Nous attendons des directives techniques claires et rapides ainsi qu'un délai raisonnable pour les mettre en place", explique Jérôme.

Pour l'heure, aucune solution satisfaisante n'a été trouvée pour vérifier correctement l'âge des internautes. L'utilisation d'une plateforme publique comme FranceConnect a été exclue en juin 2020 par le gouvernement. Dans un avis rendu sur le sujet, la Cnil a aussi écarté la possibilité d'utiliser la reconnaissance faciale ou d'envoyer une pièce d'identité aux sites porno, car ces dispositifs présenteraient des risques pour les personnes concernées en raison des liens qui pourraient être faits avec leurs habitudes de consommation. 

Les sites porno dans l'attente d'un cahier des charges du CSA

À la place, la Cnil suggère la mise en place d'un tiers de confiance qui validerait l'âge des internautes pour le compte des sites sans leur transmettre de données personnelles. Un rôle qui pourrait être dévolu aux buralistes, déjà tenus de vérifier l'âge de leurs clients avant de vendre des cigarettes ou des magazines porno. 

Pour l'heure, le site TuKif envisage de s'appuyer sur le système AgeVerif. Développé par une autre entreprise du groupe, cet outil peut valider l'âge des internautes à partir d'un selfie, en extrayant la date de naissance d'une carte d'identité ou à partir d'un numéro de carte bancaire. Il a l'avantage de vérifier les données directement sur l'appareil de l'utilisateur et de ne pas les faire transiter sur les serveurs des sites porno. Mais seules des opérations simples peuvent être effectuées ainsi. "Si on doit faire une transaction bancaire à zéro euro ou comparer la photo d'un selfie avec celle d'un document d'identité, cela va générer des coûts", souligne l'éditeur de TuKif.

Le système Age Verif
Le système Age Verif
Crédit : Age Verif

Le coût du système dépendra du niveau d'exigence du CSA. Selon la complexité des vérifications à effectuer, le site pourrait ne pas pouvoir assumer. "Tout le monde imagine que les sites porno génèrent des millions et des millions. Mais même avec un million de visites par mois, un site comme TuKif génère un chiffre d'affaires à cinq chiffres. Or, un système combinant la vérification de la carte bancaire et de la carte d'identité, comme sur Jacquie et Michel, coûte entre 25 et 30 centimes par utilisateur. Si vous multipliez ça par un million d'utilisateurs par jour, c'est la faillite en une semaine. C'est la même chose pour AgeVerif si on doit faire des vérifications plus poussées".

Les internautes iront toujours chercher le porno ailleurs

Sollicité par RTL, le CSA explique que ses équipes travaillent seulement à mettre en application le décret et que rien n'est exclu à ce stade. Interrogé le 12 octobre par la Commission des Affaires culturelles de l'Assemblée nationale, son président Roch-Olivier Maistre affirmait que "le CSA utilisera naturellement les compétences que ce texte lui confie dans les très prochaines semaines", voire "dans les prochains jours, en tous cas dans des échéances rapprochées". 

À défaut de savoir à quelle sauce il va être mangé, le responsable de TuKif se dit déterminé à trouver une issue favorable car son modèle économique ne tolèrerait pas qu'il baisse le rideau, même temporairement. "Ce qui est sûr c'est qu'on ne fermera pas. On fera le nécessaire car je ne peux pas envisager de fermer. Si le site est bloqué, en trois jours, il a disparu de Google. Et en un mois, il a disparu de la tête des internautes. C'est terminé. TuKif n'est pas une marque comme TF1 ou Canal+ qui va manquer aux gens. Des sites porno, il y en a plein", explique Jérôme. 

Le gestionnaire estime à ce propos que l'une des principales problématiques soulevées par les procédures en cours est leur non simultanéité. "Ils peuvent envoyer la mise en demeure aux principaux sites, mais c'est voué à l'échec s'ils ne prennent pas le soin de le faire pour tous les sites en parallèle. Les internautes iront toujours chercher le porno ailleurs". 

Selon les tests menés en interne par le site avec le système AgeVerif, seuls 5% des internautes sont allés au bout du processus de vérification de leur âge. "Si le CSA ne notifie que les 10 plus gros sites et qu'il ne s'occupe pas du reste, ils vont juste tuer les sites qui se conforment aux obligations légales et fiscales et faire la promotion de plus petits sites, moins bien monitorés, moins bien administrés et qui contiennent plus de vidéos illégales, comme du revenge porn ou de la zoophilie. Ça va juste empirer la situation", estime-t-il. 

La piste du contrôle parental activé par défaut

Le webmaster d'ailleurs avoir transmis au CSA une liste d'un millier de sites pornographiques représentant 98% du trafic en France afin que tous soient notifiés et sommés de mettre en place un filtre à la même date butoir. Une proposition restée sans réponse jusqu'ici.

Autre piste explorée par l'éditeur, la mise en place d'une liste blanche qui permettrait de renverser le système actuel, intenable, selon lui. "Au lieu d'avoir une liste noire à actualiser en permanence, le CSA pourrait donner une date butoir à tous les sites et passer un accord avec Google pour qu'il ne référence que les sites qui ont installé un système de vérification de l'âge validé par le CSA. Le CSA n'aurait alors plus à courir après des sites pour imposer un filtrage. Ce sont les sites qui courraient après le CSA pour valider le système et apparaître dans Google".

Le responsable du site TuKif s'interroge aussi plus largement sur le rôle des fournisseurs d'accès. "Pourquoi ne pas simplement activer le contrôle parental par défaut sur toute les connexion 4G et Box en France ? Ce faisant, en utilisant ce système déjà existant, aucun accès ne sera possible sans une action des personnes responsables du compte".

Fin 2019, Emmanuel Macron avait donné six mois aux acteurs de l'Internet pour lutter contre l'accès des mineurs au porno en ligne, promettant une loi pour activer le contrôle parental par défaut si rien n'était fait. Deux ans plus tard, la proposition de loi est toujours à l'étude et le contrôle parental n'est toujours pas automatique. "Lorsque vous achetez un téléphone à un adolescent, l'opérateur ouvre la ligne au nom du parent avec la 4G totalement débloquée pour tous les contenus pour adultes. Ce n'est pas normal", déplore Jérôme. "Nous, on n'en veut pas des mineurs sur nos sites. Ils ne dépensent pas d'argent. C'est un problème qu'on ne demande qu'à régler mais ce n'est pas à nous de le faire tout seul. C'est un problème sociétal". 

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