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Retraites : pourquoi compare-t-on la grève du 5 décembre aux blocages de 1995 ?

DÉCRYPTAGE - En 2019, ce n'est plus Alain Juppé mais un juppéiste, Édouard Philippe, qui est chargé de mettre en application le projet de réforme des retraites souhaité par Emmanuel Macron. La grève du 5 décembre fait planer le souvenir de celle de la fin d'année 1995.

Des centaines de banderoles sont brandies par des dizaines de milliers de manifestants défilant, le 16 décembre 1995 à Paris, à l'appel de plusieurs organisations syndicales, pour le retrait du plan Juppé de réforme du système de prévoyance sociale.
Des centaines de banderoles sont brandies par des dizaines de milliers de manifestants défilant, le 16 décembre 1995 à Paris, à l'appel de plusieurs organisations syndicales, pour le retrait du plan Juppé de réforme du système de prévoyance sociale.
Crédit : STF / AFP
Marie-Pierre Haddad
Journaliste

Le spectre de 1995. À la veille de la grève RATP et SNCF contre le projet de réforme des retraites, la situation se crispe entre le gouvernement et les organisations syndicales. Un jeudi noir s'annonce dans les transports, depuis la publication des estimations mardi 3 décembre. 

Plus de 150 manifestations sont prévues à travers le pays. Philippe Martinez, le secrétaire général de la CGT, annonce que le mouvement social sera très suivi dans le public mais aussi dans le privé. De son côté, le gouvernement continue d'afficher sa détermination pour mettre en place la réforme des retraites avec un système de points.

Mais l'exécutif se prépare : la grève "sera de grande ampleur, les blocages vont être forts et longs", prédit un conseiller. "Fait exceptionnel : l'Assemblée a d'ores et déjà annoncé qu'elle ne siègerait pas jeudi", note l'AFP. Pourquoi compare-t-on la grève du 5 décembre aux grandes grèves de 1995 ? Et la France risque-t-elle d'être bloquée ?

Que s'est-il passé en 1995 ?

À l'époque environ deux millions de manifestants avaient protesté contre le plan du premier ministre de l'époque, Alain Juppé. Ce plan portait sur une réforme du système des retraites, sur les régimes spéciaux et sur une réforme de la Sécurité sociale. Les transports ferroviaires avaient été à l'arrêt et le pays paralysé pendant près de trois semaines. 

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Bernard Thibault, à l'époque secrétaire général de la CGT, raconte au Monde que "ce qui s'est passé en 1995 est un événement considérable". "Je ne rentre pas chez moi pendant trois semaines. J’oublie même de fêter l’anniversaire de mon fils, qui a alors 4 ans et s’en souvient encore. À partir de la première manifestation, le 24 novembre 1995, je passe l’intégralité de mes journées au siège de la CGT, à Montreuil, et toutes mes nuits dans un hôtel en face. C’est du non-stop. Attention, on ne part pas à l’aventure. Un mouvement de cette ampleur n’est jamais spontané. Cela fait des mois que les cheminots se battent pour les salaires et les conditions de travail", se souvient-il.

Alain Juppé affirme alors sa détermination et reste "droit dans ses bottes". Mais la mobilisation ne faiblit pas. Trois semaines plus tard, le gouvernement recule. "La suite, c’est la joie des grévistes, qui organisent des bals de victoires partout en France. Ce n’est pas banal. Dans une vie syndicale, ce qui s’est passé est même un événement considérable", se remémore le syndicaliste.

Alain Juppé vs Édouard Philippe

La comparaison entre la grève du 5 décembre et le mouvement social d'ampleur 24 ans plus tôt tient au fait que dans les deux cas, les retraites et les régimes spéciaux sont concernés. En 2019, le projet de réforme voulu par Emmanuel Macron est porté par Édouard Philippe, connu pour avoir comme mentor... Alain Juppé. 

Au plus fort des grandes grèves de 1995, quand les trains sont à l'arrêt et que les embouteillages s'accumulent, Édouard Philippe, lui, est à l'ENA et en stage à la préfecture de l'Aude. "Il observe depuis ce poste reculé la colère qui s’abat contre le projet de réforme des retraites du premier ministre, Alain Juppé", rappelle Le Monde

Édouard Philippe n'est pas encore juppéiste, mais soutient "malgré tout sans réserve le projet de suppression des régimes spéciaux", explique le journalMême poste, même sujet de réforme et même ADN politique.

Le souvenir des grandes grèves de 1995

Peut-on donc comparer ces deux événements ? Selon Michel Dreyfus, directeur de recherches émérite au CNRS et spécialiste des mouvements sociaux, "les situations ne sont jamais les mêmes. En 1995, Alain Juppé a fait l'erreur de ne faire aucune concertation sur son projet de réforme des retraites et de la Sécurité sociale. Il y a eu un énorme effet de surprise. D'autant plus que la dernière fois que la question de réformer les régimes spéciaux s'est posée, c'était en 1953. À l'époque, le projet avait échoué et plus rien n'avait été tenté jusqu'en 1995". En 2019, "le gouvernement d'Édouard Philippe a organisé plusieurs rendez-vous avec les partenaires sociaux", explique-t-il à RTL.fr .

La particularité des grandes grèves de 1995 réside dans le fait qu'à l'époque, "c'est la première grande attaque des politiques d'austérité. C'était un tournant pour la France qui tombait alors dans la rigueur budgétaire et les politiques néolibérales", estime Albert Ogien, sociologue au CNRS, contacté par RTL.fr. Ce dernier s'interroge notamment sur le fait que le 5 décembre 2019 est comparé aux blocages de 1995, et non aux manifestations de 2010.

"Négociée avec les syndicats, la réforme provoque grèves et manifestations. Elle n'est acceptée que par la CFDT ce qui provoquera le départ de nombreux adhérents", explique Le Parisien. "Dans le cas de 1995, c'est une victoire du mouvement social sur le gouvernement et de la rue sur les institutions. Dans le cas de 2010, c'est un échec total des syndicats", explique le sociologue.

La France peut-elle à nouveau être bloquée ?

Difficile de prédire l'avenir, mais certains points laissent présager un mouvement de contestation qui s'étendra au-delà du 5 décembre 2019. "En 1995, le mouvement a été d'une grande ampleur car la grève était extrêmement politisée. L'ensemble des partis politiques, des syndicats mais surtout des intellectuels s'étaient mobilisés. Près de 25 ans plus tard, on n'observe pas le même phénomène du côté des intellectuels", note Albert Ogien. 

Selon Michel Dreyfus, la mobilisation qui a duré trois semaines a eu un réel effet de blocages des grandes villes, et en particulier de Paris, les syndicats étaient puissants. "La CGT à l'époque était le premier syndicat de France. Depuis, FO a connu beaucoup de difficultés avec l'affaire Pavageau et la CFDT, plus conciliante, avec le gouvernement est devenue le premier syndicat dans le pays". 


Cependant, un élément souligné par ces deux experts des mouvements sociaux laisse présager un possible blocage du pays : le risque de jonction des luttes. En toile de fond de cette grève du 5 décembre, il y a un mécontentement palpable dans les hôpitaux, dans l'Éducation nationale, chez les pompiers, au sein de la police, sans oublier les "gilets jaunes". "La question des régimes spéciaux a toujours été explosive et cela pourrait servir de moteur à d'autres revendications", souligne Michel Dreyfus. Albert Ogien observe quant à lui le fait que les Français "manifestent contre la misère". Seule certitude pour les deux sociologues, "plus le temps passe, moins il semble que le gouvernement sache quelle direction emprunter".

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