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Une adolescente sur son téléphone (Illustration)
Crédit : Elisa Schu / DPA / dpa Picture-Alliance via AFP
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Certains créateurs de contenus semblent avoir un statut privilégié, un passe-droit pour obtenir des visas pour entrer aux États-Unis. Le visa O-1B n’a pas été conçu pour les créateurs de contenus sur les plateformes TikTok ou Instagram. Son origine remonte aux années 1970, lorsque John Lennon et Yoko Ono, menacés d’expulsion, avaient dû faire reconnaître le chanteur des Beatles comme une "personne exceptionnelle dans les arts", faute de statut spécifique pour les artistes étrangers.
Cette bataille juridique, menée par l’avocat Leon Wildes, a contribué à la création officielle du visa O-1 lors de l’Immigration Act de 1990. À l’origine, ce permis était destiné aux artistes de renommée internationale, acteurs, musiciens ou réalisateurs capables de prouver une reconnaissance critique ou commerciale hors normes.
Et dans un contexte, pourtant de répression migratoire aux États-Unis (gel de visas de 75 pays, agents ICE déployés en masse, etc) le nombre de visas O-1 - qui incluent l’O-1B pour les arts et l’O-1A pour les sciences, le sport ou les affaires - a augmenté de plus de 50% chaque année entre 2014 et 2024.
Alors que l’ensemble des visas non-immigrants n’a progressé que de 10% sur la même période, selon les chiffres du Financial Times. En 2024, moins de 20.000 visas O-1 ont été délivrés, un chiffre modeste à l’échelle de l’immigration américaine, mais en hausse constante depuis une décennie.
Dans ce contexte, les profils des candidats ont profondément changé. Michael Wildes, avocat new-yorkais spécialisé en immigration a raconté au Guardian avoir autrefois défendu des figures comme Sinéad O’Connor, Boy George ou Pelé. Aujourd’hui, ce sont majoritairement des influenceurs, des streamers et des mannequins OnlyFans une plateforme de contenus pour adultes, qui sollicitent ses services.
Cette évolution s’explique par la facilité à quantifier la notoriété en ligne. Le nombre d’abonnés, les vues, les revenus générés ou les partenariats commerciaux constituent des indicateurs chiffrés, bien plus simples à présenter qu’une reconnaissance artistique souvent subjective.
"Un profane est très facilement impressionné par un grand nombre de fidèles", a résumé l’avocate spécialisée en immigration Elektra Yao dans le Financial Times. Les critères réglementaires du visa O-1B, succès commercial, reconnaissance nationale ou internationale, participation à des productions distinguées, ont ainsi été interprétés de manière à intégrer les créateurs de contenus numériques.
Dans ce sens, un contrat de marque peut désormais valoir reconnaissance professionnelle, une audience massive établir un succès commercial, et une présence lors d’événements promotionnels être assimilée à un rôle de premier plan, expliquent plusieurs avocats spécialisés interrogés par le Financial Times.
Cette transformation a été illustrée par le cas très médiatisé de Julia Ain, une influenceuse canadienne âgée de 25 ans suivie par plus d’1,3 million d’abonnés. Dans les entretiens accordés aux journaux britanniques The Guardian et The Times, la créatrice de contenus a expliqué avoir inclus dans son dossier une courte vidéo tournée dans une célèbre charcuterie new-yorkaise, visionnée plus de 11 millions de fois.
Dans cette séquence, au contenu volontairement provocateur, elle demandait aux internautes s’ils préféraient passer une nuit avec elle ou recevoir un an de sandwiches. "Peut-être que mon talent extraordinaire, ce sont mes gros seins", a-t-elle ironisé dans The Times.
Derrière la provocation, son dossier reposait cependant sur des éléments plus solides : revenus mensuels à cinq chiffres, lettres de recommandation, sponsor officiel, notamment la plateforme Fanfix (application basée sur les abonnements des fans qui monétise les créateurs pour des contenus exclusifs) et un projet professionnel centré sur la communauté juive new-yorkaise, qu’elle souhaitait rejoindre pour développer son activité. Son visa O-1B a finalement été accordé.
Pour l’administration américaine, ces profils présentent un intérêt évident. Les influenceurs attirent des capitaux, génèrent des revenus et participent à l’économie numérique. "Qu’on aime ou non leur contenu, les chiffres prouvent qu’ils rapportent de l’argent aux États-Unis", a résumé Julia Ain dans The Times.
Mais cette logique a suscité de vives inquiétudes chez certains professionnels de l’immigration. Protima Daryanani, avocate citée par le Financial Times, a estimé que le visa est "dilué" lorsque des candidats remplissent mécaniquement les catégories sans démontrer une véritable excellence artistique.
Shervin Abachi, autre avocat new-yorkais, a, elle, redouté une standardisation du mérite basée sur les algorithmes. "Le système commence à traiter le mérite artistique comme un tableau d’affichage" a-t-elle averti dans le Financial Times.
Et la montée en puissance des indicateurs numériques ne serait pas sans conséquences. Elle pourrait pénaliser les artistes plus traditionnels, peu présents sur les réseaux sociaux, mais pourtant centraux dans l’écosystème culturel américain. Chorégraphes, musiciens contemporains ou artistes plasticiens peinent parfois à traduire leur reconnaissance en chiffres comparables à ceux des créateurs en ligne.
Pour plusieurs observateurs cités par le Financial Times, ce basculement dépasse le simple effet de mode. "C’est un changement structurel", a affirmé Shervin Abachi. "Ce qui ressemble aujourd’hui à une vague d’influenceurs pourrait annoncer une redéfinition durable de la manière dont les opportunités sont distribuées".
À l’heure où les visas H-1B pour les travailleurs hautement qualifiés sont plafonnés et de plus en plus restreints, le succès des influenceurs dans l’obtention des visas O-1B pose une question de fond : dans l’Amérique contemporaine, le talent extraordinaire se mesure-t-il désormais en "j'aime" et en vues ?
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