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"Islamo-gauchisme" à l'université : 5 questions sur l'enquête demandée par Vidal

ÉCLAIRAGE - La ministre de l'Enseignement supérieur et de la recherche a annoncé lundi 15 février qu'elle souhaitait enquêter sur "l'islamo-gauchisme" à l'université. Des propos qui ont indigné le monde universitaire.

Nommé par Edouard Philippe, Frédérique Vidal reste ministre de l'Enseignement Supérieur, de la Recherche et de l'Innovation.
Nommé par Edouard Philippe, Frédérique Vidal reste ministre de l'Enseignement Supérieur, de la Recherche et de l'Innovation. Crédit : Bertrand GUAY / AFP
Marie Zafimehy
Journaliste

"Moi je pense que l’islamo-gauchisme gangrène la société dans son ensemble, et que l’université n’est pas imperméable, l’université fait partie de la société." D'une phrase prononcée dimanche 14 février, Frédérique Vidal a provoqué une levée de bouclier du monde académique et de la gauche française.

Invitée de CNews ce jour-là, la ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche était interrogée par Jean-Pierre Elkabbach sur l'islamo-gauchisme, terme décrit par le journaliste comme désignant "une sorte d’alliance (...) entre Mao Zedong et l’Ayatollah Khomeini". C'est là que Frédérique Vidal a annoncé "demander notamment au CNRS de faire une enquête sur l’ensemble des courants de recherche sur ces sujets dans l’université". Une séquence repérée par le site The Sound of Science.

Le lendemain, la ministre a confirmé sa position devant l'Assemblée nationale. "Je vais demander à ce que l’on fasse un bilan des recherches qui se déroulent dans notre pays que ce soit les recherches sur le postcolonialisme…" a-t-elle répondu à la question de Bénédicte Taurine, députée de la France insoumise, sans finir son énumération. Mais quel est l'objet de cette enquête ?

1. Qu'est-ce que l'"islamo-gauchisme" ?

Le terme "islamo-gauchisme" est né sous la plume de l'écrivain Pierre André-Taguieff en 2000. Il le définit alors comme une association entre les mouvements de gauche et les mouvements pro-palestiniens. Cependant, comme l'explique le linguiste Albin Wagener à RTL.fr, ce terme a très vite été repris par l'extrême-droite pour désigner "deux ennemis : l'islam et la gauche". 

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Aujourd'hui, son utilisation s'est démocratisée au point de se faire une place dans les éléments de langage du gouvernement et de la gauche elle-même, dans la bouche de Manuel Valls. Ainsi, le terme controversé qualifié même de "faux concept" par le chercheur Pascal Boniface, désigne aujourd'hui une supposée collusion entre les mouvements islamistes et certains mouvements de gauche

Pour Philippe Marlière, chercheur et auteur d'une tribune publiée dans Mediapart au mois de décembre, la trajectoire de ce terme est inquiétante. ""L’islamo-gauchisme' est un mot grossièrement codé qui désigne un ennemi (l’islamisme) et ses porteurs de valise (les intellectuels de gauche critiques), explique-t-il. Ce vocabulaire d’extrême droite crée et entretient un climat de guerre civile. Il ne nourrit pas le débat, il prend les personnes pour cible." 

Le CNRS, lui, affirme dans un communiqué que le terme ne revêt "aucune réalité scientifique" quand la conférence des présidents d'université (CPU) parle de "pseudo-notion".

2. Qu'est-ce que le CNRS ?

L'acronyme CNRS désigne le Centre national de la recherche scientifique. Placé sous la tutelle du ministère de l'Enseignement supérieur et de la Recherche dirigé par Frédérique Vidal, il est l'organisme de référence de la recherche universitaire française. Plus particulièrement, l'enquête demandée par la ministre s'intéresse aux sciences sociales, c'est-à-dire des disciplines comme la sociologie, l'histoire ou la science politique.

Dans ses propos devant l'Assemblée nationale, Frédérique Vidal cite ainsi l'alliance Athéna présidée par le CNRS en alternance avec la Conférence des Présidents d'Université (CPU). Sur son site, cette institution est décrite comme réunissant "les principaux acteurs de la recherche publique française en sciences humaines et sociales", plus communément désignées sous le sigle SHS.

3. Quel est le type de recherche visé ?

Dans ses propos tenus sur CNews, Frédérique Vidal a justifié sa décision de mener une enquête sur "l'islamo-gauchisme" au sein de ces champs disciplinaires pour "distinguer de ce qui relève de la recherche académique de ce qui relève justement du militantisme et de l’opinion". 

Le CNRS a répondu mercredi soir à la ministre de l'Enseignement supérieur dans un communiqué désapprobateur. "Le CNRS condamne, en particulier, les tentatives de délégitimation de différents champs de la recherche, comme les études postcoloniales, les études intersectionnelles ou les travaux sur le terme de 'race', ou tout autre champ de la connaissance", écrit le centre de recherche.

Une réponse claire et nette aux nombreuses attaques ciblant ces champs disciplinaires qualifiés parfois de "racialistes" par leurs détracteurs qui se multiplient ces derniers mois. En octobre, Jean-Michel Blanquer avait par exemple explicitement cité "les ravages" de l'islamo-gauchisme comme ayant joué un rôle dans l'assassinat de Samuel Paty

"Il y a un combat à mener contre une matrice intellectuelle venue des universités américaines et des thèses intersectionnelles, qui veulent essentialiser les communautés et les identités, aux antipodes de notre modèle républicain qui, lui, postule l’égalité entre les êtres humains, indépendamment de leurs caractéristiques d’origine, de sexe, de religion, expliquait-il au Journal du Dimanche dans des propos décryptés par L'Obs. C’est le terreau d’une fragmentation de notre société et d’une vision du monde qui converge avec les intérêts des islamistes. Cette réalité a gangrené notamment une partie non négligeable des sciences sociales françaises."

4. Postcolonialisme, intersectionnalité... De quoi parle-t-on ?

Théorisée par la juriste américaine Kimberlé Crenshaw à la fin des années 1980, l'intersectionnalité permet d'étudier un phénomène sociologique en appliquant une réflexion multiple, au carrefour de plusieurs parts d'identité comme le genre, la classe et la race (au sens de race sociale perçue par la société, pas de la race biologique qui n'existe pas). Son objectif n'est donc pas d'essentialiser mais de prendre en compte différentes caractéristiques sociologiques pour mieux comprendre les dynamiques à l'œuvre dans les situations de discrimination. Par exemple, une femme noire ne vivra pas seulement d'un côté le sexisme et de l'autre le racisme, mais l'intersection des deux.

Quant aux théories décoloniales et postcoloniales, elles permettent d'étudier la société contemporaine au regard des dynamiques historiques et du racisme qui découle de périodes telles que l'esclavage et la colonisation. Ce sont ce type de recherches qui révèlent les inégalités sous toutes leurs formes (sociologiques, économiques, politiques, historiques...) qui sont visées lorsque les ministres parlent d'"islamo-gauchisme" à l'université.

5. Comment le monde universitaire réagit-il ?

Au-delà de condamner les propos de Frédérique Vidal, dans son communiqué, le CNRS  regrette une "instrumentalisation de la science" et rappelle qu'il existe des voies de "l’approfondissement des recherches, de l’explicitation des méthodologies et de la mise à disposition des résultats de recherche". "C’est dans cet esprit que le CNRS pourra participer à la production de l’étude souhaitée par la ministre de l’Enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation visant à apporter un éclairage scientifique sur les champs de recherche concernés", conclut l'organisme.

La veille, la conférence des présidents d'université (CPU) publiait elle aussi un communiqué dans lequel elle s'étonnait de "l'instrumentalisation du CNRS dont les missions ne sont en aucun cas de produire des évaluations du travail des enseignants-chercheurs, ou encore d’éclaircir ce qui relève 'du militantisme ou de l’opinion'". "La CPU réclame, au minimum, des clarifications urgentes, tant sur les fondements idéologiques d’une telle enquête, que sur la forme, qui oppose CNRS et universités alors que la recherche est menée conjointement sur nos campus par les chercheurs et les enseignants-chercheurs."

Contacté par RTL.fr, le ministère de l'Enseignement supérieur, de la recherche et de l'innovation n'a pour l'heure par répondu aux sollicitations.

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