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Gabriel Attal pense que la France est suffisamment "tolérante" pour élire un président homosexuel : les sondages montrent que ce n'est pas aussi simple

L'ancien Premier ministre, qui ne cache pas ses ambitions pour la présidentielle de 2027, a estimé sur RTL que la France est plus "ouverte" et "tolérante" qu'elle n'y paraît. Les sondages montrent bien une évolution réelle dans l’opinion, mais qui ne garantit pas encore un passage sans heurts dans les urnes.

Gabriel Attal, à l'Assemblée le 21 octobre 2024

Crédit : Ludovic MARIN / AFP

Juliette Vignaud

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Être homosexuel est-il un frein pour accéder à l'Élysée ? "Pas du tout", pour Gabriel Attal. "Notre pays est plus ouvert et plus tolérant que ce qu'il croit lui-même", a assuré le patron des députés Ensemble pour la République (EPR), invité de RTL mercredi 22 avril. 

L'ancien Premier ministre, qui dessine sa candidature pour 2027, considère que "l'homophobie ne représente pas du tout ce que représente notre pays", Il souligne "le chemin parcouru" depuis la loi du mariage pour tous en 2013, qui avait ravivé les clivages politiques : voté par la majorité de gauche, le texte avait été largement combattu à l'époque par l'UMP, ancêtre des Républicains.

"Il y avait (à l'époque) une forme de déchirure dans le pays sur ce sujet-là", estime-t-il. "Quand je suis devenu Premier ministre et que j'étais le premier chef de gouvernement à assumer son homosexualité, j'ai vu aussi à quel point c'était devenu quelque chose de banal." "Être Français en 2024, c’est pouvoir être Premier ministre en étant ouvertement homosexuel", avait-il dit après sa nomination à Matignon, en clôture de sa déclaration de politique générale, le 30 janvier 2024. 

Une acceptation en progression dans l’opinion

Depuis son discours qui a marqué les esprits, l'ex-chef du gouvernement prend régulièrement la parole sur ce sujet. Dans son livre En homme libre (L'Observatoire), sorti en librairie ce jeudi 23 avril, il se confie en longueur sur sa relation avec Stéphane Séjourné, ancien ministre et aujourd'hui commissaire européen. Une démarche qu'il présente comme "une question de transparence".

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Il a également témoigné dans le documentaire Homos en politique, le dire ou pas ? de France télévisions. Face au journaliste Jean-Baptiste Marteau, il affirmait déjà que les électeurs pourraient choisir un président ouvertement gay ou une présidente ouvertement lesbienne, estimant que la France a "extraordinairement progressé" sur la question.

C'est bien le cas, à en croire les sondages : en 1981,  61% des Français trouvaient encore "choquante" la potentielle homosexualité d'un président de la République. Un chiffre tombé à 52% en 1997, et trois fois plus faible en 2023, où ils n'étaient plus que 20%, selon une enquête Ifop réalisée en 2024 pour Fayard, à l'occasion de la sortie du livre Sortir du placard, LGBT en politique.

"Ce que nous disent les sondés, c'est qu'ils considèrent que la vie privée ne doit pas entrer sur le terrain politique", estime Sonia Tir, auteure de l'ouvrage, à RTL.fr. "Ils considèrent que ce n'est pas un sujet important."

Des réticences persistantes, y compris dans les intentions de vote

Mais sont-ils vraiment prêts à voter pour un prétendant LGBT ? La question n'apparaît pas totalement réglée. En 2024, 35% des Français se disaient encore plus ou moins gênés à l'idée de soutenir un candidat qui ne cacherait pas son homosexualité à la présidentielle 2027.

"Il y a aussi une partie des Français qui se dit contre en raison de leurs convictions", analyse Sonia Tir. "L'homosexualité est contre leur dogme religieux et donc, de fait, ne doit pas rentrer dans le champ politique." D'après l'enquête, 57% des électeurs de religion musulmane seraient ainsi gênés de voter pour un candidat à l'Élysée ouvertement homosexuel. Plus généralement, 45% des personnes se considérant "croyantes et religieuses" étaient sur la même ligne.

Pour Sonia Tir, affirmer qu'il n'existe plus de frein est "un peu déconnecté de la réalité", voire "hors sol". "On l'a vu récemment avec Lucie Castets, les insultes sexistes, homophobes... (...) On en fait toujours un peu un événement du fait d'être homosexuel." Au moment de faire son coming out dans Paris Match, en août 2024, la candidate désignée du Nouveau Front populaire à Matignon disait déjà recevoir des messages d'"haters d'extrême droite" à ce sujet.

Affirmer que ce n'est pas un frein pour 2027, c'est vivre dans un autre monde

Sonia Tir, auteure de Sortir du placard, LGBT en politique

La situation dans le monde du travail illustre également ces limites : 36% des salariés LGBT+ disent avoir été victimes d'au moins une agression sur leur lieu de travail, une hausse de 8 points par rapport à 2024, selon une enquête Ifop menée début 2026 pour l'association L'autre cercle, qui défend l'inclusion des personnes LGBT+ dans les milieux professionnels.

Une banalisation réelle

"Globalement, on est sur une acceptation plus large depuis une vingtaine d'années", estime pour sa part François Kraus, directeur du pôle Politique/Actualité à l'Ifop, interrogé par RTL.fr. Pour François Kraus, cette évolution s’explique notamment par le "degré de progressisme et de féminisme" en France, ainsi que par un "fort niveau de sécularisation", processus par lequel la religion perd de son autorité, transformant une vision du monde principalement fondée sur la raison et la science, plutôt que sur la foi. 

Selon l'expert, la prise de parole de Gabriel Attal illustre une "certaine banalisation" en comparaison "à l’époque de Bertrand Delanoë". L’ancien édile socialiste de Paris fait partie des premiers hommes politiques à s'être déclaré publiquement homosexuel, en 1998, en pleine bagarre parlementaire sur le Pacs. "Je pensais que ça me coûterait la mairie de Paris", confiait-il dans le documentaire Delanoë Libéré. La suite des événements lui a donné tort.

"C'est certainement l’un des coming out qui a le plus marqué ces dernières années", avance Jean-Luc Romero-Michel, dans Homos en politique, le dire ou pas ?. En 2000, l'ex-secrétaire national de l'UMP a été le premier homme politique français à avoir été victime d'un outing, la révélation publique de son homosexualité, sans son consentement. Il est également le premier à avoir révélé sa séropositivité au VIH, en 2002.

"Je suis d'une génération qui a connu la dépénalisation de l'homosexualité en 1982, quand j'étais à l'université", confie le militant, ancien adjoint à la mairie du 12e arrondissement de Paris, à RTL.fr. "Je suis l'un des premiers à avoir posé avec mon compagnon de l'époque dans VSD. On ne se tenait même pas la main et j'ai reçu des horreurs et des insultes jusqu'à mon domicile. Les choses ont évolué et les Français sont prêts à élire un président LGBT."

Contrairement à d’autres pays, comme les États-Unis, "la vie privée n’est pas un critère qui pèse beaucoup en France", surtout pour des candidats progressistes, estime même François Kraus. Reste que cette acceptation sociale ne se traduit pas encore clairement dans l’offre politique. En dehors de Gabriel Attal, "si on regarde les candidats putatifs, ce ne sont que des hommes hétérosexuels, mariés, avec des enfants. On est loin des personnalités qui portent le sujet LGBT", souligne Sonia Tir. "Il y a même des candidats qui n'ont pas voté le mariage pour tous." 

Un pari toujours risqué, surtout à droite

Le patron des Républicains Bruno Retailleau s'est notamment opposé à l'union pour les couples de même sexes - désormais il ne souhaite pas revenir sur le mariage pour tous. "La loi est passée, elle doit être appliquée", estimait-il septembre en 2024. À droite, la question continue ainsi de peser davantage dans un électorat plus âgé et conservateur sur les enjeux de société : selon le sondage mené par l'Ifop, 31% des électeurs de Valérie Pécresse à la présidentielle de 2022 se disaient ainsi gênés à l'idée de voter pour un candidat homosexuel, 30% pour ceux de Marine Le Pen et 41% pour ceux d'Eric Zemmour.

"L'électorat du Rassemblement national est souvent moins conservateur que celui LR", affirme Jean-Phillipe Tanguy, député du parti à la flamme, dans le documentaire de France télévisions. Plusieurs membres du RN ont dévoilé publiquement leur homosexualité, à l’image de Sébastien Chenu. 

"Ce ne sont que des cadres, jamais ils ne seront candidats à la présidentielle. Ce n'est pas possible dans leur logiciel car leur électorat ne le souhaite pas", nuance Sonia Tir, pointant l'officialisation "très hétéronormée et peu moderne" du couple formé par Jordan Bardella avec Maria Carolina de Bourbon des Deux-Siciles, une princesse italienne, en Une de Paris Match.

Historiquement, le FN de Jean-Marie Le Pen était coutumier des attaques homophobes, son fondateur ayant été condamné pour avoir lié homosexualité et pédocriminalité. Aujourd'hui, Marine Le Pen est peu disserte sur le sujet : lors de la campagne pour la présidentielle de 2022, elle avait déclaré vouloir un moratoire de trois ans sur tous les sujets sociétaux. "Elle laissera ce flou s'entretenir pour ne pas perdre sa base et quand même gagner des électeurs", juge Sonia Tir.

Dans les faits, l’orientation sexuelle demeure donc encore un paramètre politique - en tout cas plus que ne le laissent penser les propos de Gabriel Attal. "Je trouve que c'est assez surprenant de (sa) part de pouvoir affirmer cela compte tenu des chiffres récents", insiste Sonia Tir. Si la société semble ne plus commenter l’orientation sexuelle des responsables politiques, l’élection d’un président ouvertement homosexuel reste, à ce stade, moins une évidence qu’un pari.

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