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Des infirmières s’occupent d’un patient Covid-19 sous assistance respiratoire dans l’unité de soins intensifs de l’hôpital privé à Antony, le 2 avril 2021. (Illustration)
Crédit : CHRISTOPHE ARCHAMBAULT / AFP
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Licenciée après sept ans de service à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière dans le 13ᵉ arrondissement de Paris, Majdouline B. est devenue malgré elle le symbole d’une politique qui agite les hôpitaux. En cause : le port d’un couvre-chef, pourtant courant dans les services de soins. Derrière cette décision disciplinaire, les syndicats dénoncent une chasse visant prioritairement des soignantes issues de la diversité ou musulmanes, ou du moins perçues comme telles.
Selon des révélations de Mediapart, l’infirmière a été licenciée le 10 novembre dernier, à l’issue d’une procédure disciplinaire longue de plusieurs mois. Convoquée à de nombreuses reprises par sa hiérarchie, elle a finalement comparu devant un conseil de discipline, qui a décidé de son licenciement, et ce dans l'ensemble des hôpitaux de Paris. Le motif retenu : le port d’un calot en dehors des situations où celui-ci serait strictement requis pour les besoins du service.
Sollicitée par RTL, Blandine Chauvel, élue syndicale Sud Santé à la Pitié-Salpêtrière, a dénoncé cette procédure. Elle a rappelé que Majdouline B. "est une infirmière excellente" qui a exercé depuis plusieurs années au sein des hôpitaux de Paris. Ses compétences professionnelles n’ont jamais été remises en cause, y compris par la présidente du conseil de discipline, qui l'a reconnu durant son conseil.
Blandine Chauvel a insisté : "Tout le monde est pour la laïcité, comme Majdouline, qui a signé la charte de la laïcité. Ce n’est pas le sujet. La collègue n’a pas été révoquée pour la laïcité, elle a été révoquée pour l’hygiène." Lors du premier entretien disciplinaire, la question aurait pourtant été posée directement : sur quels éléments la direction se base-t-elle pour affirmer que le calot était porté pour des raisons religieuses ? Une question restée, selon elle, sans réponse par les membres du conseil.
Selon la syndicaliste, la direction aurait modifié à plusieurs reprises les griefs retenus contre l’infirmière au cours de la procédure.
C’est parce qu'ils se sont sentis fragiles sur le terrain de la laïcité et ils sont partis sur le terrain de l’hygiène, qui est un argument absurde.
Blandine Chauvel, élue syndicale Sud Santé à l'hôpital Pitié-Salpêtrière
Une bascule révélatrice de l’absence de fondement clair pour justifier la sanction, selon elle. Depuis, l'infirmière a déposé un recours contre cette décision.
Contactée par RTL, l’Assistance publique – Hôpitaux de Paris (AP-HP) a, d'abord, assuré que "la décision de révocation de cette agente n’a pas été fondée sur le principe de laïcité" avant de corriger à RTL que "la décision n'a pas seulement été fondée sur le principe de laïcité".
Avant de rappeler les précédents concernant le port des couvre-chefs : "La jurisprudence administrative est venue rappeler, à plusieurs reprises, que tout signe peut devenir religieux par la volonté de celui qui le porte et ainsi être considéré comme un 'signe religieux par destination'. Dès lors, l’administration peut, même en l’absence du port d’un signe manifestement religieux, procéder à la qualification de ce qui est religieux en tenant compte des circonstances et notamment du caractère permanent du port de ce signe et de la persistance et de l’intransigeance dans le refus d’y renoncer". Le conseil de discipline n'aurait été saisi qu’une seule fois depuis juin 2023, le respect de la laïcité n’était en l’occurrence que l’un des quatre motifs de cette saisine.
Le port d’équipements de protection individuelle est encadré et soumis à des règles d’hygiène et de sécurité précises. Leur utilisation doit être adaptée aux situations nécessitant leur port durant les activités de soins, et un refus répété de s’y conformer peut constituer un motif de sanction.
AP-HP
Selon la syndicaliste, "souvent les collègues se sentent très isolées, elles sont quelques unes par service à être visées . Donc, soit elles partent, soit elles l’enlèvent et elles partent très mal. L’enjeu aujourd'hui est que les collègues ne soient pas seules".
Ce dimanche 14 décembre, l'affaire a engendré une vague de soutiens sur les réseaux sociaux. Sur TikTok, une vidéo publiée par une infirmière se présentant comme "Française, non musulmane et portant un calot" a cumulé près de deux millions de vues et près de 170.000 mentions "j’aime". Une autre vidéo, exprimant un "soutien total aux infirmières virées parce qu’elles sont musulmanes", a rencontré un succès similaire. Au total, 2 millions de vues et plus de 167.000 "j’aime".
Pour les syndicats, cette mobilisation est porteuse d’espoir. "Ça fait des mois qu’on se bat sur cette question-là avec les collègues", a confié Blandine Chauvel, qui se réjouit de voir la parole se libérer. "J’en suis très contente, vraiment". Des rassemblements, des journées de soutien et une pétition avaient déjà accompagné le conseil de discipline de Majdouline B., mais l’écho était jusqu’ici resté limité, hôpital par hôpital.
Selon Blandine Chauvel, Majdouline B. est loin d’être un cas isolé. À la Pitié-Salpêtrière, l'élue a affirmé avoir recensé vingt cas similaires depuis janvier, dont six se sont soldées par des départs volontaires ou contraints. Des situations comparables auraient été recensées dans 17 hôpitaux parisiens, mais aussi dans d’autres métropoles comme Marseille et Lyon.
Et pour cause : un durcissement de la politique liée aux bonnets médicaux a été observé ces dernières années. En octobre 2023, la direction de l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière avait diffusé un "guide de laïcité" qui estimait que "le port d’une charlotte, en dehors des situations dans lesquelles elle est requise pour les besoins du service, peut constituer l’expression d’une appartenance religieuse et, ainsi, un comportement professionnel fautif". Un an plus tard, en décembre 2024, la direction de l’hôpital va plus loin, en faisant signer une "Charte de la laïcité dans les services publics" au personnel soignant. Plus récemment, ce fut au tour du centre de cancérologie Gustave-Roussy, à Villejuif en Île-de-France, de renforcer ses politiques sur les tenues professionnelles avec un nouveau livret indiquant que "les coiffants ne doivent pas être portés en dehors de l’activité de soin".
Et les conséquences de ces politiques ont des répercussions directes, notamment une diminution des effectifs, sur les hôpitaux déjà en difficulté. Blandine Chauvel a évoqué un service de pédiatrie en Île-de-France contraint de fermer des lits après le départ de deux infirmières concernées par ces mesures. "Des services se dégradent par manque d’infirmières", a-t-elle alerté, dénonçant une décision qui affecte plus globalement la prise en charge des patients.
Un article de Politis, publié en mai dernier, faisait déjà état de cas similaires dans ce même hôpital, la Pitié-Salpêtrière. Deux salariées, Maïwenn* et Inès*, toutes deux racisées, y racontaient des parcours marqués par des convocations et des remarques répétées sur leur couvre-chef.
Inès*, attachée de recherche, souffre d’alopécie, une pathologie provoquant la chute des cheveux. Lors d’un entretien, la directrice l’a interrogée sur son calot en l’invitant à se conformer aux principes de la laïcité et lui a demandé de l’enlever. Sous le choc, elle a accepté. Mais elle a confié son incompréhension face à une suspicion fondée, selon elle, sur son apparence et son nom, sans prise en compte de sa situation personnelle.
De même, Maïwenn*, infirmière en CDD depuis plusieurs années, a été convoquée à cinq reprises en quatre mois. Il lui a même été demandé de raccourcir son bandeau, puis de veiller à ce qu’il ne dépasse pas une certaine largeur. Un rapport a finalement été rédigé, lui reprochant de couvrir "la quasi-totalité de ses cheveux avec des accessoires de mode différents". Si la sanction finale a pris la forme d’un blâme, la référence explicite à la laïcité a disparu au profit d’un motif plus large : le "non-respect de la tenue vestimentaire professionnelle".
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