4 min de lecture Mort de Chirac

Jacques Chirac et Alain Juppé, une amitié comme la politique en connaît peu

RÉCIT - 40 ans d'amitié faite d'admiration, de loyauté et de complicité. C'est ainsi que l'on peut résumer la relation politique entre Jacques Chirac et Alain Juppé. Une amitié rarissime en politique qui restera intacte.

Entre Jacques Chirac et Alain Juppé, une longue amitié rare en politique
Entre Jacques Chirac et Alain Juppé, une longue amitié rare en politique Crédit : AFP
Marie-Pierre Haddad
Marie-Pierre Haddad
et AFP

De l'émotion et de la pudeur. Alain Juppé a rendu hommage à Jacques Chirac, décédé à l'âge de 86 ans, jeudi 26 septembre. Au micro de RTL, il confiait sa "très forte émotion personnelle". Ce n'est pas un secret, les deux hommes politiques entretenaient une "relation unique", comme la qualifie l'ancien maire de Bordeaux. 

Quelques heures plus tard, sur France 2, Alain Juppé a adressé un nouvel hommage à son mentor et son ami. Cette fois-ci, il peine à cacher son émotion. Avec des trémolos dans la voix, ce compagnon politique de Jacques Chirac évoque avoir "beaucoup de peine". 

"Je ne sais pas trouver les mots. Jacques Chirac était plus qu'un ami, pas tout à fait un père. Mais un homme politique avec lequel j'ai entretenu pendant 40 ans, une relation de confiance, de compréhension, de fidélité réciproque, qui, je crois, est assez unique dans la vie politique", a confié Alain Juppé. Pour raconter Jacques Chirac et sa vie, il est donc aussi nécessaire de raconter son amitié avec Alain Juppé, qu'il considère comme "le meilleur d'entre nous".

La première rencontre

L'histoire commence en mai 1976. Jacques Chirac, alors Premier ministre, est à la recherche d'un énarque sachant écrire. On lui présente alors un jeune homme mince au front déjà dégarni, venu des Landes, Alain Juppé. Leur premier entretien dure cinq minutes : "On me dit que vous voulez faire de la politique ? J'espère au moins que vous savez tâter le cul des vaches", lance Jacques Chirac. 

Commentaire ultérieur d'Alain Juppé : "Je m'attendais à tout, sauf à ce genre de questions. Mais j'étais heureux". "Je me suis vite aperçu qu'il était à la hauteur", dira Jacques Chirac à propos de ce jeune normalien, sorti de l'ENA 5e sur 72, appelé à devenir son "fils préféré". Lorsqu'il rompt avec le président Valéry Giscard d'Estaing en claquant la porte de Matignon, Juppé l'accompagne dans l'aventure du RPR, créé fin 1976

Le "soldat Juppé"

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C'est ainsi qu'Alain Juppé s'installe au cœur du système chiraquien et devient indispensable. Il est tour à tour conseiller au cabinet du maire de Paris, directeur des finances de la ville, secrétaire général puis président du RPR, ministre et Premier ministre de 1995 à 1997. Les deux compères sont aux antipodes l'un de l'autre. Rare point commun, la pudeur. "Chirac ne pouvait pas être cérébral et cultivé. Juppé l'était pour deux. Juppé ne pouvait pas être sympathique. Chirac l'était pour deux", écrit la journaliste Anna Cabana dans un livre sur le maire de Bordeaux.

Ils vont pourtant entamer un compagnonnage politique de près de 40 ans, l'un au service de l'autre, en dépit d'inévitables bouderies et tensions. Une rareté en politique. En 1989, Juppé ne participe pas à la fronde des rénovateurs que mènent d'autres quadras au sein du RPR, et l'année suivante, il contribue à repousser l'offensive lancée par Philippe Séguin et Charles Pasqua pour renverser la direction du parti. Jacques Chirac lui en sait gré.  

En 1995, il soutient Chirac à la présidentielle, alors que beaucoup à droite, comme Nicolas Sarkozy, se pressent chez Édouard Balladur. Et, malgré l'échec de la dissolution de 1997, largement dictée par la volonté élyséenne de "sauver le soldat Juppé", le président continue à ne pas lui économiser sa confiance. 

Une admiration... et des affaires

En 1993, Chirac désigne Juppé, "probablement le meilleur d'entre nous", lors de journées parlementaires du RPR pour en faire son successeur à la tête du parti. La formule va faire florès et Juppé susciter de la jalousie ! Le cadet n'est pas en reste. En 1994, il revient sur l'émotion qui l'a envahi lors de la création du RPR, bien des années avant : "J'écoutais cette voix qui ne m'était pas encore familière: la vôtre. Je me suis dit : 'Cet homme-là est différent. Son verbe communique l'enthousiasme'. Je vous ai suivi, je ne l'ai pas regretté". 

Leur relation père-fils - d'ailleurs, Alain Juppé n'a jamais pu tutoyer son aîné, même si seulement 13 années les séparent - est assombrie par sa condamnation en appel en 2004 à 14 mois de prison avec sursis et une année d'inéligibilité. Adjoint aux Finances lorsque Jacques Chirac était maire de Paris, il assume devant la justice un système opaque d'emplois de complaisance, payés par la municipalité au profit du parti présidentiel. Il paye seul. Il est meurtri mais sa fidélité au président ne se dément pas.  

"Chirac aurait pu revendiquer la responsabilité des faits. Il a choisi de se taire", a écrit le journaliste Alain Duhamel selon lequel Alain Juppé "se sent abandonné par son chef de file". De son côté, le président, très affecté, lui renouvelle alors "son amitié, estime et respect". 

Une amitié intacte

Dans ses Mémoires, sorties en 2011, Jacques Chirac enlève l'adverbe "probablement", prononcé en 1993, et écrit : "Il reste pour moi, quoiqu'il arrive, le meilleur d'entre nous". En 2011, déjà affaibli, l'ancien président de la République déclare qu'il votera François Hollande à la présidentielle de 2012, "sauf si Juppé se présente"

En 2014, le vieux lion le soutient à nouveau pour la présidentielle de 2017 : "J'ai toujours su qu'il serait au rendez-vous de son destin et de celui de la France".  

Une amitié qui s'est conclue par un moment de pudeur. Alain Juppé confiait, au micro de RTL, avoir été au chevet de l'ancien président de la République mais se refusant à dévoiler les détails de "leur vie privée".

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