4 min de lecture Guyane

Guyane : en quoi le mouvement social symbolise-t-il la rupture avec Paris ?

INTERVIEW - Quand Bernard Cazeneuve annonce l'envoi d'une délégation ministérielle sous condition, Ericka Bareigts est critiquée.

Bernard Cazeneuve et Ericka Bareigts, respectivement premier ministre et ministre de l'Outre-mer, lundi 27 mars 2017.
Bernard Cazeneuve et Ericka Bareigts, respectivement premier ministre et ministre de l'Outre-mer, lundi 27 mars 2017. Crédit : Jacques DEMARTHON / AFP
109127536140888961261
Ludovic Galtier
Journaliste RTL

La révolte gronde en pleine période électorale en Guyane. Depuis une dizaine de jours, un groupe, majoritairement composé de citoyens et baptisé "Les 500 frères", se fait entendre pour dénoncer "l'insécurité" persistante dans le département. Face à la fronde citoyenne, le gouvernement marche sur des œufs. "Il a été long à la détente", souligne l'éditorialiste de RTL, Alain Duhamel. "Manifestement, il n'avait pas très envie de s'y précipiter." Ses appels au calme répétés ne parviennent pas à apaiser la population, qui répond par l'amplification de son mouvement social. Le syndicat Union des travailleurs guyanais (UTG) était allé jusqu'à appeler à la grève générale pour le lundi 27 mars.

Depuis le début de la révolte, le dossier est géré par la ministre des Outre-mer, Ericka Bareigts. Les adversaires politiques du gouvernement - de Marine Le Pen à Jean-Luc Mélenchon en passant par Nicolas Dupont-Aignan et François Baroin - se sont donné le mot pour lui reprocher son retard à l'allumage et surtout le fait qu'elle n'envisage pas de se rendre sur place. Au contraire, la ministre avait d'abord proposé aux parties prenantes du mouvement de prendre l'avion pour Paris. L'accueil très hostile réservé par la population le 18 mars à Ségolène Royal, contrainte d'avancer son retour en métropole et d'annuler sa présence à l'inauguration du pont reliant la Guyane au Brésil, est symptomatique, lui aussi, de la rupture entre les Guyanais et Paris...

Des ministres sur place avant la fin de la semaine ?

Sur place, 13 des 22 maires de Guyane ont réclamé de concert "la venue des ministres". Une venue qui se fait donc aujourd'hui encore attendre. En réponse à la crise qui agite le département, seule une délégation interministérielle, pilotée par Jean-François Cordet, conseiller maître à la Cour des comptes et ancien préfet de Guyane, a été déployée par le gouvernement vendredi 24 mars. Invitée de RTL trois jours plus tard, Ericka Bareigts estimait que "les conditions du dialogue ne sont pas réunies" pour sa venue. "Nous ne fermons aucune porte, il peut y avoir la possibilité de mon départ pour la Guyane, mais je souhaite que les conditions soient réunies pour une rencontre efficace".

À lire aussi
Léon Betrand à l'Élysée le 31 mai 2018 justice
Léon Betrand, ancien ministre de Jacques Chirac, incarcéré en Guyane

Au cours d'une déclaration à la presse le même jour, Bernard Cazeneuve a finalement pris les choses en main. Depuis Matignon, il a souhaité faire entendre que le gouvernement avait pris la mesure de la colère, aux côtés d'une ministre de l'Outre-mer silencieuse. Le premier ministre a annoncé qu'une délégation ministérielle serait "sur place avant la fin de la semaine pour conclure ces discussions" si et seulement si "les conditions du respect et de l'ordre républicain sont réunies." Rien n'est donc encore garanti. Imprécision de taille : Bernard Cazeneuve n'a pas désigné les ministres qui parcourront les 7.000 kilomètres qui séparent Paris de Cayenne.

Nous traitons nos territoires ultra-marins comme des territoires subalternes

Thomas Guénolé, politologue
Partager la citation

Pour le politologue Thomas Guénolé, la fébrilité et la communication laborieuse du gouvernement démontrent le désintérêt de Paris pour les territoires ultra-marins. "Nous traitons nos territoires ultra-marins comme des territoires subalternes et ses habitants comme des citoyens de seconde zone. Dans les médias, il faut attendre une semaine pour entendre parler d'une crise sociale grave en Guyane. Plus le territoire est distant de Paris, moins le sujet est important. Le gouvernement adopte le même raisonnement pour établir l'ordre de ses priorités et les populations ultra-marines le ressentent."

Plus généralement, l'enseignant à Science-Po compare le traitement de l'Outre-mer à celui des banlieues ou des pays en voie de développement. "À l'image des banlieues, la Guyane est un territoire délaissé. Il y a un problème d'invisibilité dans le débat public." Dans la réaction du gouvernement, qui prévoit donc d'envoyer prochainement une délégation ministérielle, il y voit une illustration de "la société du spectacle". "Il y a une agitation à cause de la présence des caméras. La délégation de ministres qui se rendra sur place va se faire filmer, ce qui l'empêchera d'être en prise directe avec le terrain." En clair, le problème de fond ne serait, selon lui, en rien réglé. Alain Duhamel se montre, lui aussi, pessimiste. "Il ne suffira pas de changer de gouvernement et de majorité pour régler le problème en Guyane et à Mayotte, les deux endroits privilégiés de l'immigration clandestine."

Insécurité, pauvreté, chômage... Un département doublement touché par la crise

En Guyane, les plaies sont profondes. Le mouvement social s'est consolidé après que quatre meurtres par arme à feu ont été recensés en seulement quatre semaines à Cayenne. Le 11 février par exemple, un Guyanais de 30 ans a été tué alors qu'il tentait de s'opposer au vol de sa chaîne en or dans une laverie. Un autre homme a perdu la vie le lendemain dans un quartier de la préfecture guyanaise où sévit le trafic de drogue. "Il y a plus de quatre fois plus d'homicides par rapport à la population en Guyane que dans la région de Marseille et plus de dix fois plus en moyenne par rapport à la population que sur l'ensemble de la métropole", note Alain Duhamel. 

Dans le département, l'insécurité n'est pas le seul clignotant à avoir viré au rouge : avec un taux de 22%, le chômage est plus de deux fois supérieur à celui de la métropole, quand 44% des Guyanais vivent sous le seuil de pauvreté. Globalement, le niveau de vie en Guyane est inférieur de moitié à celui de la métropole. Invité de RTL lundi 27 mars, Alexis Corbière, porte-parole de Jean-Luc Mélenchon, compare la situation en Guyane à celle d'un "quasi-pays du tiers monde." Le gouvernement a débloqué une enveloppe d'urgence de "60 millions d'euros supplémentaires" pour le centre hospitalier de Cayenne, fortement endetté. Pas sûr que cela suffise. À en croire Alexis Corbière, "les hôpitaux sont dans des conditions de quasi-insalubrité de pays du tiers-monde".

La rédaction vous recommande
Lire la suite
Guyane Politique sociale Insécurité
Restez informé
Commentaires

Afin d'assurer la sécurité et la qualité de ce site, nous vous demandons de vous identifier pour laisser vos commentaires. Cette inscription sera valable sur le site RTL.fr.

Connectez-vous Inscrivez-vous

500 caractères restants

fermer
Signaler un abus
Signaler le commentaire suivant comme abusif
500 caractères restants
article
7787841315
Guyane : en quoi le mouvement social symbolise-t-il la rupture avec Paris ?
Guyane : en quoi le mouvement social symbolise-t-il la rupture avec Paris ?
INTERVIEW - Quand Bernard Cazeneuve annonce l'envoi d'une délégation ministérielle sous condition, Ericka Bareigts est critiquée.
https://www.rtl.fr/actu/politique/guyane-en-quoi-le-mouvement-social-symbolise-t-il-la-rupture-avec-paris-7787841315
2017-03-28 11:46:26
https://cdn-media.rtl.fr/cache/MAiWbo0lEaO9i1KJZOc7UQ/330v220-2/online/image/2017/0327/7787844911_bernard-cazeneuve-et-ericka-bareigts-respectivement-premier-ministre-et-ministre-de-l-outre-mer-lundi-27-mars-2017.jpg