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Ain : une cheffe d'entreprise avoue avoir mis un contrat sur la tête d’un syndicaliste

Info RTL INFO RTL - D’après ses déclarations en garde à vue, dont RTL a pu prendre connaissance, Muriel M. a reconnu avoir donné son feu vert à l’exécution de Hassan T., un salarié de son entreprise adhérent à la CGT et sympathisant des "gilets jaunes".

Une photo de la justice équilibrant les balances. (Illustration)
Une photo de la justice équilibrant les balances. (Illustration)
Crédit : LOIC VENANCE / AFP
Ain : une cheffe d'entreprise avoue avoir mis un contrat sur la tête d'un syndicaliste
02:24
Thomas Prouteau
Journaliste

L’invraisemblable scénario est devenu réalité. Muriel M., à la tête depuis près de 30 ans d’une entreprise de plasturgie installée près d’Oyonnax, a bel et bien commandité un contrat sur la tête d’un salarié "gênant", adhérent à la CGT. C’est en tout cas ce qu’elle a fini par reconnaître face aux enquêteurs de la brigade criminelle de la police judiciaire parisienne le 6 mai dernier, au troisième jour de sa garde à vue, d’après les investigations dont RTL a pu prendre connaissance. 

"Monsieur V. m’a effectivement proposé au cours d’un repas de le faire disparaître [le syndicaliste], déclare spontanément Muriel M. aux policiers à la reprise de son audition, ce à quoi j’étais réticente. Quinze jours après il a rappelé (...) il m’a mis la pression et j’ai dit oui. Je ne sais pas pourquoi mais j’ai dit oui." 

En trois phrases la cheffe d’entreprise, après 48 heures de dénégations, valide alors les accusations de Frédéric V., cerveau présumé de la cellule criminelle démantelée en janvier au sein d’une loge franc-maçonne et qui avait révélé à la justice, parmi d’autres, le funeste projet. Muriel M. se dépêche d’ajouter "j’étais faible et influençable", avant de conclure : "j’ai réalisé que j’ai fait une grosse connerie"

Ces aveux permettent de comprendre pourquoi la mère de famille de 54 ans a été mise en examen, le 7 mai dernier, pour association de malfaiteurs en vue de commettre un meurtre et placée en détention provisoire, comme RTL l’avait révélé. Ils viennent aussi confirmer la dangerosité de la cellule aujourd’hui neutralisée où se mêlaient francs-maçons, anciens policiers du renseignement et barbouzes en tous genres.

La rencontre avec Frédéric V.

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Au cours de ses quatre jours d'auditions, Muriel M. a partiellement levé le voile sur la mécanique qui a conduit une quinquagénaire au casier judiciaire vierge à adhérer à un projet criminel digne d’un film noir. 

Point de départ : la rencontre fortuite avec Frédéric V., expert revendiqué en matière de sécurité et d’intelligence économique, et "vénérable" de la loge Athanor de Puteaux. La cheffe d’entreprise et son mari font sa connaissance en Suisse début 2019 lors d’une soirée organisée par la marque de montres Hublot, où il est venu avec sa compagne. Le courant passe, les deux couples échangent leurs coordonnées. 

Dans les mois qui suivent, ils se retrouvent à plusieurs reprises, au cours de repas et de week-ends au ski. Frédéric V. est "sympathique" et a "du charisme", raconte Muriel M. aux policiers même si elle se dit "un peu sur la réserve" car l’homme est peu disert sur ses activités. 

Mais il se présente comme un ancien des services secrets et sait gagner la confiance du couple. L’amitié prend une dimension professionnelle quand la patronne le fait venir en janvier 2020 dans son entreprise pour réfléchir à un audit de sécurité.

Les tensions entre Muriel M. et le syndicaliste

C’est à la même période que les frictions se multiplient entre la dirigeante et un de ses salariés en poste depuis quatre ans, Hassan T. Le mécanicien de 52 ans, adhérent à la CGT, a d’abord sympathisé en novembre 2018 avec le mouvement des "gilets jaunes" et s’est rendu presque chaque soir sur le rond-point voisin de Brion. 

Muriel M. raconte qu’elle l’a trouvé "obnubilé", et qu’elle lui a demandé "d’essayer de se calmer" car il en parlait "à tout le monde à l’atelier". En novembre 2019 elle apprend qu’il a participé à une manifestation contre la réforme des retraites à Bourg-en-Bresse "sur ses heures de délégations", ce qui a été rapporté par un autre membre de l’entreprise et qui met "en colère" la patronne. 

Enfin en décembre 2019 Hassan T. se fait élire au CSE. Muriel M. relate alors sa "crainte" qu’il ne fédère d’autres salariés autour de lui et que "des syndicats se déclarent (…) après on perd l’esprit familial", d’après ses déclarations aux policiers. C’était sa "phobie" confirme son frère, co-dirigeant de l’entreprise. Aucune section syndicale ne verra jamais le jour mais la RH propose quand même au salarié une rupture conventionnelle, qu’il refuse. 

C’est là que Muriel M. s’ouvre du sujet à Frédéric V. Elle "rouspète", c’est ainsi qu’elle le formule, et dit tout haut dans son bureau qu’elle souhaiterait que Hassan T. "disparaisse". "Mes mots ont dépassé ma pensée", affirme-t-elle au cours des premières auditions.

La naissance du contrat

Mais lors d’un nouveau diner des deux couples, l’expert en sécurité se mute en tueur à gages. Le sujet est de nouveau évoqué. "Il m’a dit qu'en fait ces choses pouvaient arriver, qu’il avait la possibilité de le faire disparaitre, raconte Muriel M. aux enquêteurs. (…) il m’a dit que 600 personnes disparaissaient chaque jour en France". Pour enfoncer le clou Frédéric V. charge la CGT d'"organisme néfaste" dont il décrit les pires turpitudes au sein des petites entreprises. Sa cliente rétorque qu’il est "hors de question" d’éliminer quelqu’un. 

Quinze jours plus tard pourtant, le deal mortel est validé lors du fameux coup de téléphone, c’est en tout cas ce que relate la cheffe d’entreprise. Le contrat sur la tête du syndicaliste fera partie d’un "pack" formation + audit + élimination. Le tout pour environ 80.000 euros, réglés en "quatre factures", adressées aux différentes sociétés de Frédéric V. 

D’après les déclarations de Muriel M., le complot est dissimulé à son frère, président de l’entreprise et éternel complice qui a développé avec elle la PME familiale.  Entendu par la brigade criminelle, ce frère, Laurent B., a d’ailleurs été libéré sans suite.

Muriel M. assure avoir ordonné l'abandon du projet

Lors de ses dernières auditions, Muriel M. a affirmé qu’elle avait très vite été prise de remords et changé d’avis. Deux semaines après la soirée fatidique, selon ses déclarations aux policiers, elle aurait tenté d’arrêter la machine infernale : "Cela m’a torturé (..) quand j’ai vu fin février que Mr T. était toujours là j’ai dit 'on arrête tout stop !!'" Un contre-ordre aurait alors été explicitement donné à Frédéric V. par téléphone. 

Problème : à ce stade Frédéric V. ne l’a jamais évoqué au cours de ses auditions et Muriel M n’a jamais demandé de remboursement. La cheffe d’entreprise maintient que, pour elle, il ne faisait aucun doute que le projet était abandonné.

La suite de l’affaire est connue. Le contrat sur le syndicaliste a été confié à Sébastien L., l’un des bras armés du groupe criminel. Des surveillances ont été organisées et de nombreuses photos de la maison et des véhicules de la cible ont été prises. Lors de sa garde à vue en janvier, Sébastien L. a affirmé qu'il avait alors réalisé que Hassan T. avait une femme et des enfants et mis fin de lui-même au projet sans en référer à ses supérieurs. 

Frédéric V. certifie quant à lui que c'est après la découverte par la police, le 24 juillet 2020, d’une autre tentative d’assassinat menée par la cellule criminelle, et dirigée cette fois contre une coach en entreprise de Créteil, qu'il avait décidé de stopper le contrat sur Hassan T.  

Les révélations des différents contrats

Les enquêteurs sont ensuite patiemment remontés jusqu’à Frédéric V. et Sébastien L., interpellés en janvier dernier. Les deux suspects ont alors révélé le contrat d’Oyonnax. Depuis lors la brigade criminelle avait placé sous surveillance Muriel M. et son mari, avant de les interpeler le 4 mai. 

L’époux, Gérard M., a lui aussi été mis en examen pour association de malfaiteurs en vue de commettre un meurtre. La justice le soupçonne d’avoir été au courant du projet criminel de son épouse et de n’avoir rien fait pour l’arrêter. Ses dénégations lors de sa garde à vue n’ont pas convaincu à ce stade les magistrats qui l’ont également placé et maintenu en détention provisoire.

Le syndicaliste incrédule

Entendu également par les enquêteurs, Hassan T. a eu beaucoup de peine à croire au scénario criminel dont il a été la cible. "Se débarrasser de moi, franchement je n’arrive pas à comprendre pourquoi". Au cours de l’audition, le mécanicien a peu à peu changé d’avis : "Maintenant que je vous vois je commence à y croire". Le syndicaliste avait en fait été informé dès mars dernier par des journalistes du soupçon de contrat placé sur sa tête. Mais il était alors convaincu qu’il y avait "erreur sur la personne"

L’affaire avait fortement ébranlé l’usine et les deux patrons avaient organisé plusieurs réunions avec le personnel. Hassan T. a relaté avoir eu "des doutes" sur Muriel M., devenue "un peu plus sympa" avec lui mais sans finalement porter plainte, convaincu que tout cela "ne s’adressait pas à la bonne personne". Face aux enquêteurs, ébranlé, le père de famille conclu : "Ca me fait bizarre tout ça. Même si j'ai été emmerdant, j’ai jamais été mauvais au point qu’on en veuille à ma vie".

Contactés par RTL, les avocats de Muriel M., Gérard M., Frédéric V.  et Sébastien L. n’ont pas souhaité s’exprimer.

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