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Jamal Khashoggi : tout comprendre à l'affaire du journaliste saoudien tué à Istanbul

ÉCLAIRAGE - Le 2 octobre, un journaliste saoudien,critique du royaume,disparaît après être entré dans son consulat à Istanbul. 18 jours plus tard, Riyad reconnait qu'il est bien mort. De nombreuses questions persistent.

Le journaliste saoudien Jamal Khashoggi a disparu depuis le 2 octobre 2018 à Istanbul
Le journaliste saoudien Jamal Khashoggi a disparu depuis le 2 octobre 2018 à Istanbul Crédit : OZAN KOSE / AFP
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Cécile De Sèze
et AFP

Un journaliste saoudien est porté disparu en Turquie après s'être rendu au consulat d'Arabie saoudite, à Istanbul. Nous sommes le 2 octobre. La dernière fois qu'il a été vu, il entrait dans le bâtiment, en pleine après-midi. Sa compagne raconte qu'il est allé faire des démarches administratives pour leur mariage, et qu'elle l'a attendu devant, jusqu'à la fermeture, sans jamais le voir sortir. Les rumeurs se tournent d'abord vers une possible arrestation. 

Rédacteur d'articles d'opinion pour le Washington Post, Jamal Khashoggi est un ancien conseiller du gouvernement saoudien, exilé aux États-Unis l'année dernière par crainte d'une possible arrestation, après avoir critiqué certaines décisions du prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane et l'intervention militaire de Ryad au Yémen

Dans un article écrit pour le Washington Post en septembre 2017, Jamal Khashoggi écrivait : "Quand je parle de peur, d'intimidation, d'arrestations et de dénonciations publiques des intellectuels et des chefs religieux qui osent donner leur avis et que je vous dis que je viens d'Arabie saoudite, êtes-vous surpris ?" 

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La version d'Ankara contre celle de Riyad

Dès le lendemain, le 3 octobre, les autorités turques et saoudiennes se contredisent. Quand les premières affirment que le journaliste est bien dans le consulat, les secondes assurent qu'il a disparu après avoir quitté les lieux. La défense saoudienne reste toutefois bancale. Le prince lui-même n'arrive pas à dire si Jamal Khashoggi est resté "quelques minutes ou une heure".

"Nous sommes prêts à permettre au gouvernement turc de venir fouiller nos locaux", a-t-il encore déclaré, ajoutant être "très soucieux de savoir ce qui lui est arrivé". Ces lieux sont sous souveraineté saoudienne, mais "nous les laisserons entrer et chercher et faire ce qu'ils veulent. (...) Nous n'avons rien à cacher"

Le 6 octobre, le procureur général d'Istanbul annonce une enquête ouverte depuis plusieurs jours, tandis que l'étau se ressert autour du consulat saoudien. 

Les autorités turques estiment que le journaliste du Washington Post a été tué dans le consulat "par une équipe venue spécialement à Istanbul et repartie dans la même journée", selon une source proche du gouvernement. D'après la police turque, un groupe de 15 Saoudiens a fait l'aller-retour à Istanbul et se trouvait au consulat en même temps que Jamal Khashoggi. Elle évoque même un assassinat. 

La pression d'Ankara sur Riyad s'intensifie. Erdogan exige des preuves de la part de l'Arabie saoudite que le journaliste a bien quitté le consulat, qui donne l'autorisation à la Turquie de fouiller les lieux, ce qu'elle fera par deux fois. La police turque pourra aussi fouiller la résidence du consul. 

D'une disparition à un assassinat

Des images de vidéosurveillance sont publiées dans la presse turque le 10 octobre. On y voit le journaliste entrer dans le consulat vers 13h14. Un van noir est visible, garé à proximité. Les images suivantes montrent un van entrer dans le consulat puis en ressortir et se rendre à 15h08, selon 24 TV, à la résidence du consul toute proche. 

Selon le rédacteur en chef du quotidien Aksam, Murat Kelkitlioglu, s'exprimant à la télévisoin lors de la présentation des images, il est "certain" que Jamal Khashoggi est transporté dans ce van, mort ou vivant. 

Les images de vidéosurveillance publiées par les médias turcs
Les images de vidéosurveillance publiées par les médias turcs Crédit : AP/SIPA

Le quotidien pro-gouvernemental Sabah avait révélé que deux avions privés étaient arrivés d'Arabie saoudite à Istanbul ce jour-là (le 2 octobre) et que les personnes à leur bord avaient des chambres réservées dans des hôtels proches du consulat. 

Aucune d'entre elles n'y a passé la nuit, selon Sabah. Le quotidien publiait par ailleurs mercredi les noms, l'âge et les photographies de quinze hommes présentés comme l'"équipe d'assassinat" dépêchée par Ryad. 

La version glaçante des médias turcs

Un quotidien turc vient ajouter une couleur glaçante à la mort présumée du journaliste le 17 octobre. Yeni Safak assure avoir eu accès à l'enregistrement sonore des faits. Sans que cela n'ait pu être vérifié. Le journal décrit une scène de torture puis de décapitation. Ses doigts auraient été coupés, puis il aurait été décapité, détaille Yeni Safak.

Selon le site d'information Middle East Eye, "Jamal Khashoggi a été traîné hors du bureau du consul général dans le consulat d’Arabie saoudite à Istanbul avant d’être assassiné brutalement par deux hommes qui ont découpé son corps en morceaux", citant une source turque. 

"Le corps de Khashoggi a ensuite été traîné dans une troisième pièce et démembré", poursuit le média spécialiste du Moyen-Orient qui précise que les Saoudiens avaient emporté avec eux tous les disques durs de la salle des caméras de sécurité du consulat.

Selon le quotidien Yeni Safak, un des membres du commando, Meshal Saad M.Albostani, serait mort depuis,dans un accident de voiture qualifié de "suspect".

L'Arabie saoudite confirme la mort du journaliste

Le 20 octobre, l'Arabie saoudite lâche le morceau et confirme que Jamal Khashoggi a bien été tué au consulat d'Istanbul. "Les discussions entre Jamal Khashoggi et ceux qu'il a rencontrés au consulat du royaume à Istanbul (...) ont débouché sur une rixe, ce qui a conduit à sa mort", a déclaré l'agence de presse locale, citant le parquet. Le régime parle alors de "bavure".

Deux responsables saoudiens ont été limogés le même jour : le général Ahmed al-Assiri, chef adjoint du renseignement saoudien, et Saoud al-Qahtani, conseiller "médias" à la cour royale, faisaient tous deux partie du cercle rapproché du prince Mohammed Ben Salmane. Leur départ s'est accompagné de l'arrestation de 18 suspects saoudiens. 

La version de Riyad ne convainc pas. Pour la Turquie, la mort de Jamal Khashoggi a été "sauvagement planifiée", et que "des efforts conséquents" avaient été déployés pour le dissimuler. 

Les rapports de Riyad avec l'Occident troublés

Le monde s'agite. L'affaire inquiète à l'international, et particulièrement les alliés économiques de Riyad, comme Washington. L'image du prince héritier Mohamed ben Salmane (surnommé "MBS") s'abîme de jour en jour. 

Pour Bessma Momani, de l'université Waterloo au Canada, en cas de mort confirmée, et si "les accusations contre l'Arabie saoudite tiennent, l'image du 'réformateur' prince héritier serait plus difficile à avaler, en particulier à Washington et dans d'autres capitales occidentales". Le Canada qui juge d'ailleurs les explications de Riyad pas crédibles.

Ottawa s'inquiète, tout comme Londres et Paris. L'Europe exige une "enquête approfondie" pour que la vérité éclate. Londres menace Ryad de "conséquences". De son côté, Emmanuel Macron, condamne des "faits très graves". Sur fond de l'affaire, Bruno Le Maire annule son voyage en Arabie saoudite le 18 octobre.

Les capitales européennes doutent en cœur de la version apportée par Riyad sur la mort du journaliste. L'Allemagne a alors appelé l'Europe a stoppé la vente d'armes avec le royaume.

Menaces de sanctions de la part des États-Unis

Donald Trump reste d'abord frileux sur le sujet, tant que rien n'est prouvé, pour protéger ses relations avec l'Arabie saoudite. Puis le dirigeant américain n'a plus le choix. Alors qu'il avait toujours refusé de rappeler à l'ordre son partenaire stratégique - pourtant coupable de plusieurs arrestations opaques de journalistes depuis 2017 - il a du se résigner à le faire en se disant "préoccupé" par l'affaire

Le 10 octobre, il réclame même des explications à l'Arabie saoudite, puis menace le royaume sunnite de sanctions si les accusations s'avèrent vérifiées. Le chef de la diplomatie américaine Mike Pompeo s'est rendu à Riyad le 16 octobre pour tenter de dénouer l'affaire, tandis que certains sénateurs américains sont sévères avec le prince Mohammed ben Salmane et réclament sa démission.

Après avoir été accusé de couvrir les Saoudiens, Trump a considéré que les explications de l'Arabie saoudite étaient crédibles, puis a dénoncé des "mensonges". Mais du côté de Riyad, on assure que la relation avec les Américains "surmontera" l'affaire. 

Pour l'heure, l'enquête se poursuit en Turquie pour tenter de découvrir où est le corps du journaliste. Riyad continue d'affirmer qu'il ne sait pas où il est.

L'affaire Khashoggi en dates clefs
L'affaire Khashoggi en dates clefs Crédit : John SAEKI, Gal ROMA, Laurence CHU, Selim CHTAYTI / AFP
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2018-10-22 17:41:00
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