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Une lettre d'Amérique : comment Charleston tente de se défaire de ses démons esclavagistes

PODCAST - Philippe Corbé revient sur le lourd passé de cette ville de Caroline du Sud, qui a accueilli la plupart des esclaves arrivant d'Afrique, et qui porte également le poids de la ségrégation.

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Une lettre d'Amérique - Charleston, ville hantée par son passé esclavagiste Crédit Image : RTL Originals | Crédit Média : RTL | Date :
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Philippe Corbé
Philippe Corbé
édité par Léa Stassinet

C'est depuis le centre de Charleston, en Caroline du Sud, que Philippe Corbé a enregistré sa nouvelle lettre d'Amérique. Pour vous repérer, prenez une carte des États-Unis. Vous voyez la Floride au sud-est, vous remontez la Floride, vous passez en Géorgie, puis c’est la Caroline du Sud, et après il y a la Caroline du Nord.

Charleston fait partie, un peu comme Savannah en Géorgie à deux heures au sud, des rares villes préservées aux États-Unis. On retrouve ce qu’on appelle l’esprit du Sud. Le Sud, c’est vraiment une partie très particulière des États-Unis avec une histoire très particulière.

Au XVIIe siècle, date de sa création (très ancienne pour un pays aussi jeune que les États-Unis), Charleston c’était l’une des plus villes les plus puissantes d’Amérique. D’ailleurs, elle a été un lieu important de la guerre d’Indépendance, car c’est ici qu’a eu lieu le plus long siège par les troupes britanniques pendant un mois et demi. Malgré tout cela, cette richesse architecturale, culturelle, cet esprit de Charleston est aussi le reflet préservé d’une exploitation inhumaine, qui est en quelque sorte le péché originel de l’Amérique.

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Charleston a été fondée par les Anglais. Charleston : la ville de Charles. C’est en fait une
référence au roi Charles II d’Angleterre, petit fils d’Henri IV et de Marie de Médicis. Cette ville a été bâtie pour être un port important, et c’est rapidement devenu, et c’est ça qui explique sa croissance, le grand port des traites négrières, dans ce qui allait devenir l’Amérique. C’est ici que sont arrivés la plupart des esclaves amenés d’Afrique.

Le point de départ de l'histoire africaine américaine

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Et justement, à propos du commerce des esclaves, un chiffre frappe à propos de Charleston : 80% des noirs Américains aujourd’hui ont des ancêtres qui sont arrivés ici dans la ville. C’est un peu l’équivalent de l’île d’Ellis Island dans le port de New York pour les
descendants d’immigrés irlandais ou italiens. C'est ici le point de départ de l'histoire africaine américaine.

Il y a le vieux marché aux esclaves près du quartier français, puisqu’il y a des huguenots qui sont venus s’installer à Charleston. Cet endroit, c’était en quelque sorte la bourse du commerce des esclaves, qui était centrale dans l’économie de ces colonies qui allaient ensuite devenir les États-Unis d’Amérique. 

Beaucoup d’esclaves se sont retrouvés à travailler dans de grandes plantations alentours, que l’on peut aujourd’hui visiter, qui appartenaient à de riches propriétaires qui ont aussi fait bâtir les superbes demeures qu’on peut apercevoir à Charleston.

Le commerce des esclaves au coeur de l'économie

Évidemment, il y a beaucoup de villes qui se sont enrichies avec le commerces des esclaves, y compris en France : on peut penser à Nantes ou Bordeaux. Mais ici c’est différent, parce que le commerce des esclaves a été au cœur de l’économie, de la puissance, dès l’origine de cette ville de Charleston et au fond, à travers cette ville de Charleston, le commerce a été central dans l’économie des jeunes colonies d’Amérique. C’est ici qu’il y a eu en 1739 la plus grande insurrection d’esclaves. Ils s’étaient ralliés au cri de "Liberté".

Pour décrire cette atmosphère, cette architecture, ces traditions, cet esprit, qu’on sent
particulièrement ici à Charleston, les Américains utilisent ont une expression, ils disent que c’est "antebellum". "Antebellum" ça veut dire "ante", avant, "bellum", la
guerre, "antebelleum", c’est avant la guerre. Pour les Américains, ça veut dire avant la
guerre de Sécession, que les Américains appellent la Civil War, la guerre civile. 

Au début des années 1860, les États du Sud voulaient faire sécession des États du Nord qui eux voulaient abolir l’esclavage. Or, c’était sur l’esclavage qu’était fondée l’économie dans cette partie sud des États-Unis. L’une des premières grandes batailles de cette guerre a eu lieu ici dans le port de Charleston, où un officier appelé Pierre-Gustave Beauregard, un aristocrate d’origine qui avait grandi dans une plantation, a mené un combat pour le camp sudiste, donc le camp qui voulait préserver l’esclavage.

On ne peut pas comprendre les États-Unis d’aujourd’hui sans avoir en tête ce qui s’est joué dans cette guerre de Sécession au début des années 1860. Il y avait à l’époque 4 millions d’esclaves aux États-Unis.

La fin de l'esclavage a ruiné la ville

La fin de l’esclavage, après la guerre de Sécession gagnée par le Nord, a ruiné Charleston, qui a rapidement perdu de sa puissance. À l’époque, les trois quarts des habitants de la ville et de ses alentours étaient noirs, et donc enfin libres. C’est toujours aujourd’hui l’un des États, la Caroline du Sud, où la proportion de noirs est la plus importante, un peu moins d’un tiers de la population.

Cela fait plus de 150 ans qu’ils sont libres, plus de 50 ans que les États du Sud ont enfin mis fin à la ségrégation, mais aujourd’hui en 2019 le racisme perdure.

Des gestes symboliques pour se défaire de son passé

L’an passé la ville de Charleston a pris une décision symbolique : elle s’est solennellement excusée pour son rôle dans le commerce des esclaves, mais aussi dans la ségrégation après la guerre de Sécession.

Il y a 4 ans, il a été décidé de modifier le drapeau de l’État de Caroline du Sud, qui jusqu’alors était encore le drapeau de la confédération, c’est-à-dire le drapeau de l’union des États qui voulaient faire sécession des États-Unis pour préserver l’esclavage. Et cette décision a été prise dans la foulée d’un attentat qui a eu lieu ici à Charleston le 17 juin 2015.

Un jeune homme blanc d’extrême-droite est entré dans une église, à 500 mètres d‘ici. C’est l’une des plus anciennes églises noires des États-Unis, car c’est ici qu’arrivaient les esclaves
venus d’Afrique. Elle est toujours fréquentée majoritairement par des Noirs. Et ce jeune homme a tué 9 fidèles, qui participaient à un groupe d’étude de la Bible.

L'Amérique n'est pas devenue "post raciste"

Et quelques jours plus tard, le président Obama est venu ici prononcer l’éloge funèbre de l’une des victimes. Cela a été l'un des moments le plus marquants de sa présidence, le plus révélateur. C’est le moment qui symbolise ce que l'on savait déjà, que son élection n’a pas permis à l’Amérique de tourner la page du racisme, hérité de la ségrégation, de l’esclavage, que l’Amérique n’était pas devenue instantanément "post raciste" comme on dit ici, du jour au lendemain, par la simple élection du premier président noir. 

D’ailleurs, Barack Obama n’est pas un descendant d’esclave : son père était africain, sa mère blanche venait du Kansas. À la différence de son épouse Michelle, et de leurs deux filles Sasha et Malia, qui ont des ancêtres qui ont été esclaves dans une plantation un peu au nord de Charleston. Cela veut dire que leurs ancêtres sont arrivés dans le port, pour être vendus.

Il savait tout cela Barack Obama, lorsqu’il est venu ici à Charleston pour prononcer cet éloge funèbre. Et c’est avec un extrait de ce discours que cette nouvelle lettre d'Amérique se termine. Lorsque le premier président noir, dans la ville où sont arrivés les ancêtres de 80% des noirs Américains, a surpris tout le monde, quelques jours après un attentat
raciste dans une église, en entonnant le chant religieux Amazing Grace, en espérant que
l’Amérique trouve cette "grâce étonnante" pour la protéger de ses démons.

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