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Marseille : les caméras de surveillance, un sujet "explosif"

REPORTAGE - Il y a une quinzaine de jours, la municipalité avait décliné une subvention d’un million d’euros de la part du ministère de l’Intérieur pour augmenter son parc de caméras, déjà l’un des plus importants du pays.

Des caméras de surveillance à Marseille
Des caméras de surveillance à Marseille
Crédit : Hugo Amelin
Marseille : "Les caméras ont été efficaces, mais ça a duré très peu de temps", pour un habitant
01:17
Hugo Amelin - édité par Capucine Trollion

Le téléphone de la police Marseillaise sonne dans le vide. "Le commissaire ne s’exprimera pas sur les caméras, c’est un sujet explosif et nous n’avons pas envie de nous mettre la nouvelle municipalité à dos !", indique un officier. 

Après une passe d’armes houleuse entre Gérald Darmanin et la Mairie de Marseille sur l’impérieuse nécessité d’affûter ou non "l’œil" de la lutte contre la délinquance, la tension est un peu retombée sur le Vieux-Port grâce à la promesse d’envoyer dès cette année une centaine de policiers en renfort.

Enfin, pas chez tout le monde. Le médiatique secrétaire départemental du syndicat Alliance ne décolère pas. "Les enquêteurs ne peuvent plus se passer de cet outil. À chaque dépôt de plainte, c’est la première chose que l’on fait : vérifier si l’on a des images. Aujourd’hui un auteur sur deux est arrêté grâce à la vidéoprotection. Je me rappelle d’une affaire : deux individus qui faisaient des vols avec violences sur des personnes âgées. Ils ont répété leur mode opératoire 14 fois et on les a interpellés grâce aux caméras. Refuser d’en installer de nouvelles, c’est du dogmatisme, la nouvelle municipalité (Le Printemps Marseillais, coalition de différents partis de gauche, ndlr) veut faire plaisir à ses électeurs, je ne vois que ça" assène Rudy Manna. 

Déterminant pour résoudre les enquêtes donc, beaucoup moins pour dissuader. Et c’est l’ironie de l’histoire :  l’achat et l’installation des appareils sont financés en grande partie par le Fonds interministériel de prévention de la délinquance. 

Les revendeurs sont toujours là

Une rue de Marseille avec une caméra de surveillance
Une rue de Marseille avec une caméra de surveillance
Crédit : Hugo Amelin
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À Noailles, haut lieu de la cigarette de contrebande, au milieu des épices et des olives du marché, on entend les revendeurs lancer des "Marlboro, Marlboro"  pour attirer le chaland. Les paquets qu’ils tiennent sont parfaitement imités, la qualité du tabac beaucoup moins. En 2012, lors de l’inauguration du Centre de Supervision Urbain, Jean-Claude Gaudin avait servi à la presse ces images en priorité : des échanges de billets et de cigarettes, de la main à la main, en HD.

Neuf ans plus tard, trois caméras ont été installées sur l’artère principale et les revendeurs sont toujours là, juste en dessous. Ça les inquiète ? "Tu sais, on joue au chat et à la souris avec la police", affirme l’un d’entre eux. "Des fois, ils m’attrapent et me mettent en garde à vue pour deux paquets de clopes. Et puis je reviens ici, c’est toujours mieux que le vol ou le cannabis". 

À dix mètres, dans sa boutique, le Président de l’association des habitants est désenchanté.  "Le problème, c’est que les caméras ont été efficaces mais ça a duré très peu de temps. Il faut des gens derrière, il faut un suivi. Ici, on a des bagarres entre revendeurs, des coups de couteau, parfois des morts…. On ne peut pas dire que les caméras aient réglé les problèmes du quartier".


Ni les principales conséquences d’une criminalité débridée dans la deuxième ville de France. Plusieurs règlements de comptes ont été "captés" par les robots omniscients de la police. Les tueurs, les "charcleurs" comme on les appellent ici, n’y prêtent plus attention. Ils sont cagoulés et utilisent des voitures volées qu’ils vont ensuite brûler loin des caméras. Ecran noir. Pourquoi n’en installez-vous pas aux abords des points de deals avait demandé benoitement un journaliste au Procureur de l’époque, lors de cette fameuse inauguration. "Parce qu’il faudrait les installer à 4 mètres de haut, et encore… ". Un magistrat visionnaire : aujourd’hui celles qui sont placées trop près du trafic connaissent un sort funeste, comme cette caméra-pilonne récemment découpée à la disqueuse à côté de la cité de la Castellane. 

D’autres défaillances ont eu un fort retentissement, comme le meurtre de Marie-Belèn, jeune étudiante mortellement poignardée à la sortie du métro en mars 2019. Les caméras à proximité, aux images imparfaites et aux rotations parfois tragiques, n’avaient rien enregistré de l’horreur.  

Arrêtons de jouer les Don Quichotte, les caméras sont devenues indispensables

Caroline Pozmentier, ancienne adjointe à la sécurité de Marseille

En 2012, la cité phocéenne possédait 200 caméras. Elle en gère aujourd’hui près de 1.400, pour un coût de fonctionnement de 7 millions d’euros par an. Trop cher selon Mr le Maire. "Pourtant, on peut faire baisser ce chiffre" avance Caroline Pozmentier, l’ancienne adjointe à la sécurité de la ville. "A l’époque, il n’y avait pas la fibre partout à Marseille et nous devions louer les lignes à des opérateurs, ça faisait grimper les prix. Aujourd’hui, il faut aider les policiers à évaluer cet outil moderne. Arrêtons de jouer les Don Quichotte, les caméras sont devenues indispensables. Mais la sécurité en ville, c’est plus que ça : des effectifs, du travail sur l’éducation, la prévention de la délinquance". 

Evaluer c’est justement ce que fait la Mairie actuelle, avec un moratoire qui rendra son verdict dans quelques mois sur l’efficacité de chaque appareil de vidéosurveillance. Elle ne s’interdit pas d’en retirer ou d’en ajouter de nouvelles. Irréfrénable, comme une boulimie. 

L’ancienne majorité avait d’ailleurs passé un marché pour obtenir des caméras équipée d’une intelligence artificielle (capable de détecter une rixe, un coup de feu ou un objet abandonné), un marché contesté devant la justice par l’association la Quadrature du net, aux avant-postes de la lutte contre la surveillance numérique. L’un de ses juristes se dit d’ailleurs surpris du "double discours" de l’équipe de Benoît Payan à ce sujet. "D’un côté, ils disent qu’ils n’en veulent pas, qu’ils vont faire annuler le marché. Et de l’autre, ils ont quand même pris un avocat pour se défendre". Toujours un œil derrière la tête, c’est aussi un principe en politique. 

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