3 min de lecture Avortement

"Manifeste des 343" : Claudine Monteil, signataire, raconte le "scandale" de ce texte

INTERVIEW - Le 5 avril 1971, il y a 50 ans, est publié "Le Manifeste des 343 Salopes" dans lequel les femmes signataires déclarent avoir eu recours à un avortement, pratique alors illégale. Claudine Monteil raconte à RTL.fr la génèse de ce texte emblématique du combat pour le droit à l'IVG.

De gauche à droite : Catherine Deneuve, Claudine Monteil et Agnès Varda, signataires du "Manifeste des 343".
De gauche à droite : Catherine Deneuve, Claudine Monteil et Agnès Varda, signataires du "Manifeste des 343". Crédit : AFP/Claudine Monteil
Marie Zafimehy
Journaliste

"Avortement". En 1971, prononcer ce mot est impensable. L'écrire non plus. Pourtant le 5 avril de cette année-là, 343 femmes brisent le silence et signent un texte qui deviendra l'emblème de leur combat pour la légalisation de l'IVG alors punie par la loi : "Je déclare avoir avorté", confient-elles dans les pages du magazine Le Nouvel Observateur.

"On a mis un an pour écrire ce texte et le publier", se rappelle Claudine Monteil, cinquante ans après, auprès de RTL.fr. À l'époque, celle qui est devenue biographe de son amie et camarade Simone de Beauvoir (Simone de Beauvoir et les femmes d’aujourd’hui, Odile Jacob, 2011) fait partie du noyau dur du Mouvement de Libération des Femmes (MLF). 

À tout juste 20 ans, elle a beau être benjamine de l'organisation, elle n'hésite pas à signer le manifeste aux côtés de la philosophe, mais aussi d'autres militantes historiques de l'organisation comme Antoinette Fouque, Delphine Seyrig ou Anne Zelenski.

On risquait d’être arrêtée, d’être mise en prison

Claudine Monteil
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Une fois l'action définie (publier un manifeste sur proposition de la journaliste Nicole Mutchnik) une stratégie se dégage très vite : il faut que les femmes signataires de ce texte soient aussi bien célèbres qu'anonymes. "L'idée était de montrer que la question de l'avortement concernait toute les couches de population, qu'on était toutes confrontées à l'avortement clandestin", résume Claudine Monteil qui se souvient des interventions aux aiguilles à tricoter sur des tables de salon. Chaque année, comme le rappelle le texte du manifeste, 5.000 femmes meurent alors des suites d'un avortement clandestin.

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C'est avec la force du réseau et du bouche-à-oreille que de grands noms du cinéma français - Françoise Fabian, Catherine Deneuve, Agnès Varda - se joignent aux dizaines d'autres femmes anonymes. Pour toutes, signer ce manifeste n'était pas anodin. "On risquait d’être arrêtée, d’être mise en prison et celles qui étaient dans le monde du travail, elles risquaient de perdre leur emploi", rappelle Claudine Monteil. Elle-même, fille de hauts fonctionnaires, était consciente de sa position privilégiée. Elle pouvait aussi compter sur la protection et les soutiens de poids que Simone de Beauvoir et l'avocate Gisèle Halimi représentaient.

"J’avais une totale confiance en elles deux, elles ont été les deux piliers du manifeste", explique-t-elle aujourd'hui.

J'ai vu le scandale énorme que ça suscitait

Claudine Monteil
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Le texte est publié non sans difficultés. "La direction de le la publication ne voulait publier que les noms des femmes célèbres", se souvient Claudine Monteil. Hors de question pour les militantes du MLF qui envahissent son bureau. Elles menacent de le publier ailleurs. La direction cède. "Certaines sont mêmes allées jusqu'à l'imprimerie pour vérifier que c'était bien la bonne version !" rit Claudine Monteil.

Le 5 avril, elle, n'est pas en France mais aux États-Unis où vit son petit-ami, ce n'est que le lendemain de la publication du manifeste qu'elle réalise ce qui est en train de se passer. "J'ai vu le scandale énorme que ça suscitait et quand je suis rentrée en France j'ai vu ma famille absolument atterrée." Elle décrit ses parents "effondrés", non pas parce qu'ils n'acceptaient pas l'idée qu'elle ait pu avorter mais parce qu'ils avaient peur des répercussions sur sa vie future.

Elle est aujourd'hui consciente de la "chance" qu'elle a eue. "Nombre de mes copines, ont perdu leur emploi, ont été traitées de tous les noms, leur famille ont rompu avec elles, ont arrêté de les aider financièrement, y en a une ou deux qui ont été menacées d’être arrêtées", déplore-t-elle.

Tout ce qui concerne l’avortement n’est jamais réglé

Claudine Monteil
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L'avortement ne sera légalisé que quatre ans plus tard, sous la mandature de Valéry Giscard d'Estaing. Simone Veil, ministre de la Santé, porte le texte jusqu'au Parlement jusqu'à sa promulgation le 17 janvier 1975. Claudine Monteil se souvient avoir été enthousiaste et soulagée. Pourtant, elle raconte comment Simone de Beauvoir elle-même l'a "refroidie" en lui disant que le combat n'était pas terminé. 

"Tout ce qui concerne l’avortement n’est jamais réglé, parce qu’il y a des mouvements conservateurs très puissants et très riches qui se battent pour rendre l’avortement très difficile à obtenir", explique Claudine Monteil. Elle cite l'exemple des États-Unis, où ce droit est de plus en plus restreint. En Europe, la Pologne ou la Hongrie font passer des lois de plus en plus menaçantes. Et en France, l'allongement du délai de recours à une IVG a été dernièrement rejeté par le Sénat, obstrué par le parti des Républicains.

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