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Ils traquent la propagande pro-Daesh, Twitter suspend leurs comptes

Depuis le mois de février, les comptes qui traquent la propagande jihadiste sur Twitter voient les suspensions s'accélérer. L'un de ces activistes livre ses explications à "RTL.fr".

De simples citoyens anonymes s'emploient à limiter l'influence des groupes terroristes sur les réseaux sociaux (illustration)
De simples citoyens anonymes s'emploient à limiter l'influence des groupes terroristes sur les réseaux sociaux (illustration) Crédit : Kirill KUDRYAVTSEV / AFP
Ceciledeseze75
Cécile De Sèze
Journaliste RTL

"C'est un peu Sisyphe qui monte sa montagne". Voilà comment se voient les membres des comptes Twitter dont la Katiba des kuffars (bataillon de mécréants, en français) est un exemple. Ces internautes sont de simples citoyens engagés dans la lutte contre la propagande pro-Daesh, et plus largement pro-jihad, sur différents réseaux sociaux. Ils surveillent, se moquent, parodient, signalent, chassent... Leur lutte est virtuelle mais pas moins réelle. Ils cachent leur véritable identité derrière des pseudos moqueurs comme "Abou Cha Bouche" ou "Abou Portant".

Selon certains articles de presse, ils auraient pu permettre d'empêcher des attaques sur le sol français. Dans tous les cas, ils arrivent à limiter l'influence de l'État islamique et autres groupes jihadistes sur internet. L'un de leurs terrains d'action les plus denses est Twitter. 

Ils sont parfois rassemblés sous un groupe d'utilisateurs, parfois sont seuls, comme le raconte Mediapartqui s'est notamment intéressé au groupe Katiba des Narvalos. Et pour la seule Katiba des kuffars, ils sont environ une cinquantaine d'anonymes, avec chacun deux à trois comptes, malgré les menaces de mort et tentatives d'infiltration. Ils ont fait tomber plus de 54.000 profils depuis septembre 2016 via le "compte d'exposition" où tous les tweets servent au signalement.

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Et depuis quelques semaines, ils voient leurs comptes sauter les uns après les autres. Lundi 19 mars, c'est un compte rattaché à la Katiba des kuffars qui s'est vu supprimer après des signalements en masse. 

Le compte supprimé de la Katiba des kuffars
Le compte supprimé de la Katiba des kuffars Crédit : Capture d'écran Twitter

L'un de ces activistes anonymes, qui se fait surnommer "Abou Lafacette", explique à RTL.fr que cette accélération de signalements correspond, dans la temporalité, à peu près au début de l'offensive turque au nord de la Syrie contre les Kurdes, dans la région d'Afrine. 

Les pro-Erdogan signaleraient ainsi en masse certains de ces utilisateurs anti-jihad pour les voir effacés du réseau social, selon lui. Toutefois, selon plusieurs spécialistes comme Romain Caillet, auteur d'Une histoire du jihad en France, certains membres de la Katiba des kuffars seraient "troubles" et feraient "la propagande du PKK", placé sur la liste des organisations terroristes de l'Union européenne. Ces derniers crient à la diffamation et démentent catégoriquement ces "allégations mensongères" en insistant sur la différence entre PKK et YPG. Les premiers étant l'organisation considérée comme terroriste par l'UE, et les seconds, branche syrienne des Kurdes qui a notamment lutter efficacement contre Daesh sur le terrain.

La Katiba des kuffars est d'ailleurs opposée à la Katiba des Narvalos. Ils ont fait scission il y a plusieurs années et s'écharpent régulièrement sur Twitter à cause "de différences idéologiques", nous explique Abou Lafacette. La Katiba des Narvalos ne subit, elle, pas d'attaques ciblées par les pro-Erdogan, selon le spécialiste, puisqu'elle "s'attaque uniquement aux comptes pro-EI (État islamique) et ne se positionnent pas sur d'autres sujets".

C'est via les signalements faits par des internautes que Twitter modère un grand nombre de ses comptes. "Le problème c'est qu'ils ne font pas de distinction entre les comptes sans violation et les autres", insiste notre interlocuteur. Selon lui, comparé à YouTube ou Facebook, Twitter "est à la traîne" en terme de modération de contenus jihadistes.

À l'inverse, "certains comptes sont protégés par Twitter, ils sont intouchables, sans pour autant être certifiés (les comptes certifiés concernent les utilisateurs dont l'identité a été vérifiée, reconnaissables grâce au petit logo bleu accolé au pseudo, ndlr)." S'il n'a pas de preuve, il en est absolument persuadé. Notamment parmi les profils pro-Erdogan. Ces derniers ne font pas partie des "cibles" habituelles des militants anti-jihad, mais "on gêne du monde". Abou Lafacette pense même qu'ils emploient des moyens de nature "institutionnelle"

Twitter est sourd

Abou Lafacette, activiste contre la propagande pro-jihad sur les réseaux sociaux
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Les jihadistes sont leur principale cible. Et les réactions des jihadistes sur Twitter en signalant à leur tour leurs détracteurs, "c'est de bonne guerre". En ce qui concerne les pro-Erdogan, Abou Lafacette analyse toutefois cette offensive virtuelle comme la conséquence de leur "affection" pour les Kurdes qui ont combattu l'État islamique en Syrie. "Depuis le mois de février, c'est très tendu. On n'a pas les moyens pour faire face". 

Et le problème, c'est que "Twitter est sourd". Jamais aucune explication ou justification, un mea culpa... "Ils sont au-delà de ça, c'est très opaque", souffle ainsi Abou Lafacette. Contactés par la rédaction de RTL.fr, aucune réponse n'a, au moment où est écrit l'article, été communiquée. D'autant que selon notre interlocuteur, le réseau social, avec son immense base de données, pourrait "faire un tri bien plus efficace" mais "il faut avoir envie de le faire". 

Dans cette inaction, il voit un intérêt de l'Arabie Saoudite : protéger certains comptes de propagande, parce qu'au Yémen "al-Qaïda et l'État islamique deviennent des alliés de circonstance". Il rappelle alors qu'un prince saoudien est le deuxième actionnaire de Twitter depuis octobre 2015.

Un objectif : aucun nouvel attentat sur notre sol

Malgré les difficultés rencontrées, ils n'ont pas l'intention d'abandonner leur mission. "Notre but, c'est qu'il n'y ait plus aucun attentat commis sur notre sol". S'il est conscient de l'utopie de l'objectif, Abou Lafacette ne perd pas foi en leur utilité. 

Certes, le 4e trismestre de l'année 2017, celui qui a signé la défaite territoriale de l'État islamique, était "tranquillou", mais le mois de janvier a vu s'intensifier l'activité jihadiste sur internet. "On a cru que c'était la fin quand Raqqa est tombé, on a laissé tomber Twitter, mais en fait c'est sans fin parce qu'ils existent toujours sur le terrain même si ce n'est plus un État."

Heureusement pour eux, certains sont très repérables. "Ils sont toujours restés couillons, dès qu'il y a un attentat quelque part, ils s'en félicitent, et avec les bons hashtags", mais "ce ne sont pas les plus dangereux", qui eux, se font plus discrets. D'après la dernière mise à jour, la Katiba des kuffars parviendrait à recenser en moyenne 96 cibles par jour dans la base, et à en faire sauter 90 par jour. Sans l'aide de Twitter.

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Depuis le mois de février, les comptes qui traquent la propagande jihadiste sur Twitter voient les suspensions s'accélérer. L'un de ces activistes livre ses explications à "RTL.fr".
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2018-03-20 18:30:00
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