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"The Handmaid's Tale" est une série "connectée à la réalité", dit Bruce Miller

RENCONTRE - Bruce Miller, le créateur de la série phénomène "The Handmaid's Tale", dont la saison 2 est actuellement diffusée sur OCS, se confie à RTL Girls. Il parle féminisme, de l'affaire Weinstein, et insiste sur la nécessité d'engager plus de femmes.

Bruce Miller, lors de l'avant-première de la saison 2 de "The Handmaid's Tale", le 19 avril 2018, au TCL Chinese Theatre à Los Angeles.
Bruce Miller, lors de l'avant-première de la saison 2 de "The Handmaid's Tale", le 19 avril 2018, au TCL Chinese Theatre à Los Angeles. Crédit : Jordan Strauss/AP/SIPA
Emeline Ferry
Emeline Ferry
Journaliste

Quelques mois après l'éclatement de l'affaire Weinstein, The Handmaid's Tale (La Servante écarlate, en français) revient sur nos écrans pour nous rappeler que les droits des femmes ne sont jamais acquis et qu'il faut toujours continuer à se battre pour les défendre.

Cette série américaine, adaptée d'un roman de Margaret Atwood, est une dystopie terrifiante où des femmes sont privées de leurs droits et utilisées à des fins reproductives. 

Alors que la saison 2 est diffusée en ce moment même sur OCS, RTL Girls a rencontré Bruce Miller, le créateur de cette série récompensée lors des Emmy Awards et des Golden Globes. L'occasion de parler avec lui de l'impact de l'affaire Weinstein sur le tournage de The Handmaid's Tale, de son choix d'engager une majorité de réalisatrices, mais aussi de répondre aux critiques sur la violence de la saison 2, beaucoup plus sombre que la précédente.

RTL Girls : Le livre de Margaret Atwood, dont la série s'inspire, a été écrit dans les années 80. Pourquoi est-il encore si pertinent ?

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Bruce Miller : Cela fait trente ans que l'on continue d'imprimer ce livre, et il est toujours autant d'actualité. Je l'ai découvert quand j'étais à l'université, et je l'ai relu plusieurs fois. À chaque fois, je me disais : "C'est le moment idéal pour lire ce livre". Il est toujours parfaitement pertinent, peu importe la période.

Je pense que tout le monde se sent concerné pour différentes raisons. Certains y voient des résonances personnelles, à cause d'un traumatisme familial ou de la façon dont ils font face à leur vie quotidienne. Pour d'autres, le livre est pertinent parce que le contexte politique les inquiète. C'est une bonne chose que les gens ne se contentent pas de regarder un programme divertissant, mais qu'ils le connectent à la réalité et qu'ils y voient des messages.

Bruce Miller, créateur de la série "The Handmaid's Tale", était de passage à Paris le 28 mai 2018.
Bruce Miller, créateur de la série "The Handmaid's Tale", était de passage à Paris le 28 mai 2018. Crédit : Mathieu Zazzo / OCS

Ces derniers mois ont été marqués par l'élection de Donald Trump, le scandale Harvey Weinstein, ou encore le référendum sur l'avortement en Irlande. Comment l'actualité vous influence-t-elle pour écrire la série ?

Nous sommes une petite équipe de scénaristes, et complètement accros aux infos ! Nous adorons suivre l'actualité, la politique, nous sommes vraiment très curieux, donc cela nous influence forcément. Nous regardons le monde qui nous entoure et les problèmes qui nous frappent, comme la crise migratoire ou le mouvement #MeToo. Tous ces grands faits politiques d'actualité s'infiltrent dans notre travail parce que nous souhaitons refléter les questions que se posent les gens aujourd'hui comme leurs conversations du quotidien.

Cependant, je n'ai pas envie de dire aux spectateurs et spectatrices ce qu'ils ou elles doivent comprendre en regardant la série. Ce serait une sorte de "mansplaining" si je le faisais. Je suis ravi que les gens trouvent des significations pertinentes, mais ce n'est forcément l'effet recherché. 

La deuxième saison de "The Handmaid's Tale" ("La servante écarlate" vient de débuter sur OCS
La deuxième saison de "The Handmaid's Tale" ("La servante écarlate" vient de débuter sur OCS Crédit : Take Five/Hulu

Le tournage de la saison 2 a commencé juste avant le début de l'affaire Weinstein. Comment ce scandale a-t-il modifié votre façon de travailler ?

Ce scandale a tout changé. On croyait que notre lieu de travail était sain et positif et, soudain, on s'est rendu compte que ce n'était pas le cas pour tout le monde. Pour certaines personnes, venir au travail est un traumatisme, une lutte.

Voir que mes collègues n'étaient pas suffisamment à l'aise pour venir m'en parler m'a brisé le cœur. Ce sont mes amies, des personnes que j'apprécie, avec qui je travaille depuis 30 ans. Je me suis senti tellement bête... J'ai eu l'impression d'avoir passé des années à venir travailler tranquillement, sans prêter attention aux autres.

Ensuite, le scandale a modifié notre manière de raconter les choses. Entendre ces témoignages de celles et ceux qui ont souffert d'une sorte de tyrannie de la peur mais qui ont eu le courage et l'honnêteté de parler nous aide beaucoup, en tant que scénaristes.

Si on veut que les choses changent, il faut engager plus de femmes

Bruce Miller, créateur de la série "La Servante écarlate"
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Beaucoup de femmes travaillent sur la série. Comment faites-vous pour garantir que le plateau de tournage est un lieu sûr pour elles ?

J'estime que la première chose à faire, c'est de leur demander : "Est-ce que c'est un lieu sûr pour vous ? Est-ce que vous vous sentez à l'aise ? Si ce n'est pas le cas, dites-le moi ou parlez-en à quelqu'un". Si jamais un acteur ou une actrice a un problème, il peut venir m'en parler ou en parler au reste de l'équipe.

Lizzie (Elisabeth Moss, l'interprète de June, personnage principal de The Handmaid's Tale NDLR.) nous aide beaucoup. En tant que productrice de la série, elle est sur le plateau en permanence. Elle sait parler aux gens et régler les problèmes de ressources humaines.

Si on veut que les choses changent, il faut engager plus de femmes pour travailler dans un environnement plus équilibré. C'est une évidence pour nous, puisque notre série est féministe et racontée du point de vue d'une femme. En tant qu'homme, je dois combler cette faiblesse en travaillant avec des collaboratrices féminines.
 
Il faut aussi que l'on réfléchisse à plus grande échelle : qu'est-ce qu'on fait maintenant, après tout ça ? Chacun doit agir pour améliorer l'environnement qui l'entoure, son lieu de travail, mais il faut aller au-delà et trouver des réponses à plus grande échelle.

Lors de la cérémonie des Golden Globes, le 7 janvier 2018, "The Handmaid's Tale a remporté deux trophées : celui de la meilleure série dramatique et celui de la meilleure actrice dans une série dramatique, pour Elisabeth Moss.
Lors de la cérémonie des Golden Globes, le 7 janvier 2018, "The Handmaid's Tale a remporté deux trophées : celui de la meilleure série dramatique et celui de la meilleure actrice dans une série dramatique, pour Elisabeth Moss. Crédit : Jordan Strauss/AP/SIPA

Vous avez choisi de travailler en majorité avec des réalisatrices. Qu'est-ce que cela change ? Pourquoi est-ce que cela est important pour cette série en particulier ? 

On n'aurait jamais pu faire cette série si des femmes n'y avaient pas participé, en tant qu'actrices, réalisatrices ou sur le plateau. Je trouve qu'il y a quelque chose de différent quand ce sont des femmes qui s'occupent de la réalisation, en particulier quand elles filment le corps d'autres femmes. Elles font de très belles images, mais sans les sexualiser, contrairement à ce que font les hommes.

Dans The Handmaid's Tale, il y a quelque chose de spécifique parce que le corps des femmes est au cœur de la série. Au-delà de l'aspect sexuel, on parle de comment elles utilisent leur corps pour lutter, aimer, se reproduire... Nous avons besoin d'un œil nuancé pour filmer cela. Nos réalisateurs masculins s'inspirent du travail des femmes pour les imiter.

Justement, en tant qu'homme, est-ce difficile de raconter l'histoire de ces femmes ? De vous mettre à leur place ?

J'écris, donc je suis rempli de doutes, c'est mon métier ! Je travaille dur, je passe mon temps à écrire à propos des gens qui ne sont pas moi. Par exemple, je peux écrire sur des aliens, ou du point de vue des aliens. C'est difficile de se mettre dans la tête de quelqu'un d'autre, mais c'est mon boulot. Ce n'est pas parce qu'une approche est étrangère ou que le sujet n'a rien en commun avec le réalisateur que cela doit le dissuader de traiter le sujet.

Pour être complémentaire, on travaille avec des gens qui ont des points communs avec les personnages et qui savent les expliquer. C'est très important. Il faut qu'on soit capables de communiquer. Je ne pourrais pas travailler avec Lizzie si on ne pouvait pas discuter des scènes et de son ressenti. Cela ne marcherait pas si elle ne pouvait pas m'expliquer tout ça ou si je ne savais pas écouter.

On fait également des recherches pour être le plus vrai possible, sur les réfugiés ou les mutilations génitales par exemple. Les scénaristes écoutent beaucoup de témoignages. La pièce où ils travaillent est un lieu très intime et protecteur. On ne parle à personne de ce qu'il s'y dit. 

La première saison raconte l'intégralité du livre de Margaret Atwood, mais elle continue de participer à l'écriture de la série. Comment se passe votre collaboration ?

Elle nous aide énormément. Le livre s'arrête à un moment où l'on aimerait que cela continue. Les gens nous ont dit : "Comment pouvez-vous vous arrêter là ? Donnez-nous l'opportunité d'aller au-delà du livre. C'est trop frustrant de ne pas savoir ce qu'il se passe à la fin". Alors, au milieu de la première saison, on s'est mis à penser à la suite. Margaret s'investit beaucoup. Elle est franche, patiente et enthousiaste de travailler pour la télé. Elle est merveilleuse !

Une manifestation contre la réforme du système de santé, à Austin, au Texas.
Une manifestation contre la réforme du système de santé, à Austin, au Texas. Crédit : Eric Gay/AP/SIPA

On a vu des femmes manifester, vêtues de la tenue des Servantes, comme au Texas, par exemple, pour défendre le droit à l'avortement. Pensez-vous que la série est devenue un symbole ?

Cela me touche beaucoup de voir ça. C'est un hommage à Margaret, parce que la série est une adaptation de ce qu'elle a imaginé. Le costume est tellement bien décrit dans le livre. Il est compliqué et lourd de sens. L'enfiler, c'est mettre la cape de quelqu'un qui est un esclave sexuel dans un monde fictionnel. J'admire le courage de celles qui le portent pour aller protester. Je trouve cela admirable.

Certains spectateurs et certaines spectatrices déplorent la violence de la saison deux et ne comprennent pas quel est son intérêt. Que leur répondez-vous ?

The Handmaid's Tale est là pour montrer à quel point le monde de Gilead peut être violent. Il faut regarder la série, parce que si Offred peut trouver de l'espoir et réussir à survivre, à se débattre dans cet univers horrible, alors je pense que nous pouvons faire de même : nous battre et faire changer notre monde.

La saison 2 de The Handmaid's Tale est diffusée tous les jeudis soirs en US+24 à 20h40 (un épisode par semaine) jusqu'au 12 juillet sur OCS. La saison 1 est disponible en replay.

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2018-06-04 08:05:00
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