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Pour venir à bout de la culture du viol, libérons la parole des victimes

ÉDITO - En se vantant "d'attraper les belles filles par le vagin", Donald Trump a provoqué un raz-de-marée de témoignages de femmes sur leur première agression. Mais il faut aller plus loin.

Une "slut walk" à Aix-en-Provence en 2012, pour soutenir le droit des femmes à porter ce qu'elles veulent.
Une "slut walk" à Aix-en-Provence en 2012, pour soutenir le droit des femmes à porter ce qu'elles veulent. Crédit : ANNE-CHRISTINE POUJOULAT / AFP
MorganeGiuliani
Morgane Giuliani
Journaliste RTL

L'élection présidentielle américaine 2016 n'aura pas brillé par la hauteur de son débat. Après avoir enchaîné les propositions farfelues ou inquiétantes (comme interdire aux musulmans l'accès aux États-Unis), Donald Trump connaît une belle dégringolade depuis deux semaines. La raison ? Plusieurs scandales sexuels qui lui sont prêtés, et qui ont été déterrés des archives.

En cause : un enregistrement de 2005 dans lequel Donald Trump se vante "d'attraper les belles filles par la chatte" et de "les embrasser sans leur demander l'autorisation". (Je reviens, je vais vomir.) (C'est bon, j'ai vomi et je me suis brossé les dents.) De nombreux élus républicains se sont désolidarisés du candidat, annonçant qu'ils ne voteront pas pour lui. La riposte de Donald Trump ne s'est pas faite attendre.

Des victimes supposées instrumentalisées

D'abord : assurer que "personne ne respecte les femmes autant que lui" (Mais oui mais oui). Ensuite : déterrer, à son tour, des accusations d'agression sexuelle que Bill Clinton - époux de sa rivale, Hillary Clinton, et ancien président des États-Unis - traîne depuis longtemps. Donald Trump a même improvisé une conférence de presse avec 3 victimes présumées, dimanche 9 septembre. Vous l'aurez compris : une élection, ça se gagne aussi de manière sale

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Ne méprenez pas mon propos : il fallait que ces scandales soient connus, parce qu'aucune agression sexuelle ne devrait être tue (dans un monde idéal sans culture du viol mais avec plein de licornes). Mais il est dommage que cela ne se fasse "qu'à" l'occasion d'un enjeu électoral, aussi important soit-il. Une agression sexuelle ne devrait jamais être instrumentalisée. En faisant cela, on instrumentalise la victime à son tour. On la déshumanise. Pas sûr que les femmes ayant témoigné auprès de Donald Trump se rendent compte de la machine politique dans laquelle elles se sont embarquées.

Avalanche de témoignages à chaque scandale sexuel

Ces horribles propos de Trump ont au moins permis une initiative de l'auteure californienne Kelly Oxford : demander aux femmes de raconter leur première agression sexuelle. Et par là, on n'entend pas seulement le viol, mais aussi, les attouchements, les insultes, les propositions graveleuses. Elle a affirmé avoir reçu "au moins 50 histoires par minute", "pendant 14 heures d'affilée". Publié le 8 octobre, son appel à témoignages a été retweeté plus de 13.000 fois, et a donné naissance au hashtag #pussygrabsback ("La chatte t'attrape à son tour"). 

Cette série d'histoires s'ajoute à la longue liste déjà survenues auparavant. Plus tôt dans l'année, une série de tweets de la chanteuse de Dirty Projectors, accusant un attaché de presse de harcèlement sexuel, a amené d'autres victimes, aussi musiciennes, à témoigner. Résultat : l'intéressé a dû démissionner et un débat sur la place de la femme dans l'industrie musicale a surgi aux États-Unis et ailleurs.

La France n'est pas en reste. Au début de l'été 2016, plusieurs femmes ayant travaillé avec le député écologiste Denis Baupin l'ont accusé de harcèlement sexuel, et même, d'agression, pour certaines. Ont suivi des témoignages de femmes politiques sur leur propre expérienceun débat sur la machisme et le sexisme intrinsèques au monde politique français. Certains (on ne leur fera pas de publicité) le voient comme "des gauloiseries", un "art de vivre" faisant partie de notre patrimoine, au même titre que le camembert. Oui, tout comme le camembert, ça pue et c'est moisi. Une étude publiée par l'institut Ipsos en 2016 a montré que "quatre Français sur dix estiment toujours que la responsabilité du violeur est atténuée si la victime a une attitude provocante". Vous savez, ce genre de remarque réjouissante : "Elle a été sifflée dans la rue ? Bah t'as vu sa jupe en même temps..."

Prendre les devants

Après quelques années à observer et/ou prendre part à la communauté féministe active sur les réseaux sociaux, j'en arrive au constat amer que la parole des victimes ne se libère surtout en réaction à un évènement. Déclaration officielle d'un(e) politique ou d'une célébrité, article de mauvais goût, faits divers...  


Ces initiatives sont bien sûr extrêmement positives et nécessaires, à plusieurs niveaux. D'abord, pour montrer que les agressions sexuelles existent, et dans une proportion que la plupart des gens n'imaginent pas, ou minimisent. Ensuite, qu'il n'y a pas un schéma type ou des circonstances uniques d'agression. Cela permet aussi aux victimes supposées de reprendre la main sur un événement traumatisant, et de se sentir moins seules en partageant leur expérience. Enfin, cela peut permettre de punir les agresseurs. 

Mais il faut aller plus loin. Il faut prendre les devants. Ne plus dépendre de l'actualité pour faire porter sa voix. On peut prendre l'exemple de la maire de Paris, Anne Hidalgo. Le maire du Plessis se fend d'une insulte à caractère sexuelle à son encontre alors qu'elle est en plein déplacement ? Elle rend l'épisode public dans une lettre publiée sur les réseaux sociaux. Elle écrit : "C'est en pensant à toutes les femmes qui sont contraintes au silence face à l'inacceptable que je me résous à rendre publique cette chronique du sexisme ordinaire."

Plus proche de nous, on pense aussi à Gigi Hadid. Alors qu'elle quitte un défilé de la Fashion Week de Milan le 22 septembre, un ancien journaliste, connu pour agresser les stars, l'a soulevée dans ses bras sans lui demander l'autorisation. Ni une, ni deux, le mannequin lui a asséné un coup de coude bien senti dans le visage pour se dégager. Mais sa réaction a fait plus polémique que l'agression en elle-même, et elle s'est justifiée dans une tribune publiée sur Lenny Letter : "Honnêtement, je me suis sentie en danger, et j'avais tous les droits d'agir comme je l'ai fait. Avant tout, je veux que les filles voient cette vidéo et sachent qu'elles ont le droit de se battre en retour, elles aussi, si elles se retrouvent dans une situation similaire."

La théorie du vestiaire

Pour justifier ses propos horribles, Donald Trump a assuré qu'il ne s'agit "que de discussions de vestiaire". Ah bah très bien alors, ça me rassure ! Tout le monde sait pertinemment que les vestiaires, c'est comme le zinc du coin : on peut y raconter tout ce qui nous passe par la tête sans être inquiété. C'est une sorte d'espace-temps à part, coupé de la réalité. Un petit cocon de tranquilité pour la virilité, loin des dangers des "nazis du féminisme". (En vrai, de nombreux sportifs américains se sont indignés de la comparaison de Donald Trump.)

"Que des conversations normales de vestiaire entre mecs !" Ah bon ? Mais alors messieurs, c'est vrai ? Quand vous êtes en slip, un pied sur le banc en bois, noyés dans les vapeurs des douches, vous vous vantez, vous aussi, "d'attraper le vagin" de toutes les filles qui passent, et sans leur demander leur consentement ? Vous vous gaussez en comparant vos appareils génitaux et/ou la taille des seins de vos conquêtes ? Vous vous savatez fièrement la fesse en vous répétant à quel point c'est bon d'être un homme bien viril face à toutes ces femmes "qui ne demandent que ça " (Comme si la virilité dépendait du nombre de vagins que votre pénis a croisés) ? 

Nous devons tous lutter contre la culture du viol

Ce qui se dit dans le vestiaire reste au vestiaire hein ? Eh bien non. Si vous vous reconnaissez dans le paragraphe ci-dessus, vous participez à ce que l'on nomme la culture du viol. Théorisée par les féministes américaines dans les années 70, elle désigne une société dans laquelle le viol, et les autres formes d'agression sexuelles ou de violence à l'égard des femmes, sont banalisés, voire, excusés, dans le discours de la vie de tous les jours. Par le recours à l'humour, en minimisant la souffrance des victimes, en remettant leur honnêteté en question ou les rendant responsables de leur agression.

À cause de cette culture du viol, de nombreuses victimes n'osent pas témoigner. En France, seule une victime sur dix de viol ou de tentative de viol porte plainte. Les 9 autres pensent qu'on ne les croira pas, ou minimisent la gravité de ce qu'elles ont vécu. "Se faire suivre dans la rue n'est pas bien grave, ça fait partie de la vie d'une femme, après tout." Voici un scoop : ça ne devrait pas.

La culture du viol nous concerne tous.
Les femmes aussi peuvent l'entretenir, parfois sans s'en rendre compte, notamment via le slut-shaming. Prendre les devants, c'est à la fois réussir à témoigner, à porter plainte, et lutter au quotidien contre les remarques, blagues ou idées pré-conçues entretenant une société dangereuse pour les femmes. Débattre, remettre en question, encore et toujours. Allez, on fait tous un effort ?

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