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Mort de Stan Lee : comment ses comics ont lutté contre les discriminations

ÉCLAIRAGE - Avec ses dizaines de super-héros, tous différents, Stan Lee fut un apôtre très efficace de la tolérance au sein de la pop-culture.

Stan Lee et Chadwick Boseman lors du lancement de "Black Panther"
Stan Lee et Chadwick Boseman lors du lancement de "Black Panther" Crédit : Sipa
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Aymeric Parthonnaud
Journaliste

Stan Lee n'a pas simplement imaginé des super-héros blancs, hétérosexuels, beaux et musclés dans sa carrière. C'est sans doute ce qui explique d'ailleurs sa longévité dans le monde des comics et pourquoi ses créations sont tellement appréciées des fans à travers le monde. Stan Lee voulait s'adresser à toutes et à tous

Alors, bien sûr, les hommes américains blancs dominent allègrement son panthéon des héros les plus célèbres : Spider-Man, Doctor Strange, Daredevil, Iron-Man, Hulk, Ant-Man... Ce n'est pas lui faire déshonneur que d'avouer qu'il s'adressait à un public initialement très masculin dans son pays d'origine : les États-Unis. Il a créé une oeuvre très marquée par son époque et dans laquelle une majorité de ses lecteurs (et donc ses clients) pouvait se retrouver. 

Mais il ne s'agit là que du sommet - un peu caricatural - de l'iceberg, et ce conservatisme a surtout été cristallisé par ce qu'Hollywood a souhaité retenir de ses comics. Stan Lee a été un ambassadeur de la différence, une thématique qui tenait à cœur à son lectorat qui comptait un bon nombre de geeks, d'outsiders, d'hommes et de femmes tous très différents mais unis par ces histoires d'héroïsme.

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Black Panther a été créé en 1966

Stan Lee et son dessinateur Jack Kirby n'ont pas attendu 2017 pour offrir à l'Afrique son premier super-héros. En juillet 1966, dans le numéro 52 des aventures des Quatre Fantastiques, le lectorat faisait la découverte de la Panthère noire ou T'Challa (et même traduit initialement Panthereman en France). Il a été le premier super-héros noir des comics avant le Faucon, Luke Cage, Green Lanter ou Black Lightning qui sont nés dans les années 70 et des centaines d'autres aujourd'hui.

En 1966, naissait aussi dans le paysage militant et politique américain - ce n'est pas une coïncidence - le Black Panther Party, fondé par Bobby Seale et Huey Percy Newton. Ce mouvement radical, d’inspiration maoïste, anti-colonialiste, anti-capitaliste a développé une idéologie et un militantisme contre le racisme de la société américaine et en particulier les violences policières. 

Marvel avait même rebaptisé un temps T'Challa "Black Leopard" pour s'éloigner du discours politique et des actions des Black Panthers avant de revenir quelques années après au nom originel du personnage. 

Ce travail de représentation des personnages noirs dans ses comics était accompagné d'une volonté très claire et affichée de Stan Lee de combattre le racisme. Dans des petites cases qu'il se réservait au dos de ses bandes-dessinées, sortes de petits éditos baptisées "Stan's Soapbox", il avait par exemple écrit en 1968 : "La bigoterie et le racisme comptent parmi les plus viles maladies sociales qui contaminent le monde d'aujourd'hui. Mais contrairement à des méchants en costumes, nous ne pouvons pas les stopper avec un coup de poing ou un tir de rayon laser. La seule façon de les détruire c'est d'en parler, de révéler ces maux pour ce qu'ils sont. (...) Il est irrationnel et complètement fou de condamner une ethnie entière, une nation entière, une religion entière".

Récemment après les événements à Charlottesville en 2017 avec des suprématistes blancs il avait repartagé ce texte en écrivant : "Aussi vrai aujourd'hui qu'en 1968 [l'année de l'assassinat de Martin Luther King, Jr., ndlr] , pax and justicia [paix et justice] - Stan".

Les X-Men, métaphore de la tolérance

L'une des créations les plus célèbres de Stan Lee reste un groupe de super-héros : les X-Men. Ces mutants ne sont pas simplement des personnes aux pouvoirs incroyables qui se réunissent pour combattre le Mal devant les caméras du monde entier. Ils sont avant tout des "mutants". Ce statut, cette nature même, leur offre leurs super-pouvoirs amusants ou apocalyptiques. Il fait aussi d'eux des parias, très souvent pourchassés par le pire ennemi des X-Men : les humains et leur peur viscérale de la différence. 

À de très nombreuses reprises, la saga X-Men (en comics, en dessin animé ou même au cinéma) ont traité cette question du rejet. "En faisant de la politique Stan Lee a inscrit ses personnages dans un univers bien réel. Par exemple, avec les X-Men : il parle des minorités de l'époque. Notamment avec l'exposition de Charles-Xavier (le Professeur X) et Magnéto. Le Professeur X est une allégorie de Martin Luther King, Magneto de Malcolm X. Ils veulent la pérennité de leurs races, mais avec des méthodes différentes", selon Antoine, rédacteur du blog spécialisé The Mighty Blog.

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X-Men (2000) Opening Scene (HD) - Magneto Erik Lehnsherr Nazi Germany xmen

On retrouve ici la lutte contre le racisme mais la métaphore peut servir d'autres luttes comme celle contre antisémitisme ou l'islamophobie. Le personnage de Magnéto, radical, certain de sa supériorité est d'ailleurs une victime très directe des persécutions nazies dans l'oeuvre de Stan Lee et Kack Kirby. Avant de devenir Magnéto, Max Eisenhard était un petit garçon juif ayant connu l'enfer des camps de concentration. Le personnage en tirera une certitude : les humains sont incapables de gérer la différence et feront toujours tout pour la détruire. Il faudra donc que les mutants deviennent les chasseurs plutôt que les chassés dans son esprit. Une vision du monde plus belliqueuse que celle de son ami et rival de toujours, le bienveillant Professeur Xavier qui préférera toujours la voie diplomatique. 

Naturellement, les notions de discrimination, de refoulement de son statut de mutant, parfois invisible, permet aussi de critiquer les discriminations qui touchent les personnes LGBTQ+. Le mutant Angel qui voit des plumes lui pousser dans le dos à l'adolescence est un symbole assez clair. Le jeune homme a d'abord honte, son père veut "le faire guérir" (on pense aux thérapies de conversion) et Angel finira finalement par s'accepter tel qu'il est avec sa différence. Stan Lee a développé cette pensée dans les années 60, bien avant le Born This Way ("né.e ainsi") de Lady Gaga...

Féministe ?

Stan Lee n'a pas proposé que des super-héros dans ses comics. Il y avait un bon lot de super-héroïnes. Des personnages puissants, bien souvent plus forts, influents et appréciés que les hommes comme Black Widow, Scarlet Witch, Jane Storm, Héla, La Guêpe ou encore Jean Grey. Cette représentation a sans doute aidé à combattre le sexisme même si l'on peut regretter un certain retard à l'allumage, une fois encore, d'Hollywood sur la question. 

Malgré une grande collection de super-héroïnes, les studios Marvel ne mettront en avant ces personnages féminins qu'à partir de l'année prochaine avec les films Captain Marvel, Black Widow et Dark Phoenix (qui, en tant que X-Men, trouve sa paternité dans l'imagination de Stan Lee même s'ils n'ont toujours pas concrètement retrouvé l'écurie Marvel au cinéma). 

Peut-on dire que Stan Lee est un féministe ? Son oeuvre va résolument dans ce sens puisque les femmes y sont actives et tout aussi importantes que les hommes. Dans la vie, Stan Lee a été confronté, avec la vague #MeToo, a une accusation d'agression sexuelle de la part d'une masseuse. Maria Carballo a accusé le scénariste âgé alors de 94 ans de s’être caressé devant elle et de l’avoir touchée avec ses parties génitales. Des attaques balayées par l'avocat de l’intéressé : "C’est une personnalité connue et je pense que c’est de l’extorsion. Il a 95 ans, je ne pense pas qu’il ferait ça". 

L'évolution (contrôlée) de ses héros

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A Message From Stan Lee

Pour ce qui est de ses personnages, ils ont souvent évolué dans les mains d'autres scénaristes et dessinateurs depuis plusieurs décennies. Récemment, on a pu remarquer que les éditeurs diversifiaient considérablement leurs offres, n'hésitant pas à changer la couleur de peau, la sexualité ou le genre de certains héros. Michael B. Jordan, acteur afro-américain, avait repris le rôle de la Torche dans le reboot des Quatre Fantastiques. Spider-Man était devenu latino avec le nouveau personnage de Miles Morales. Les exemples sont nombreux. 

L'un des exemples de ces évolutions est lorsque Iceberg, le mutant maître de la glace dans les X-Men a fait son coming-out il y a quelques années. "Je ne suis pas responsable de ça, c'est arrivé après ma retraite. Je n'ai jamais eu de personnages gay dans mes histoires ou s'ils étaient gays je ne l'ai jamais explicité. Est-ce que Iceberg est vraiment gay ? demandait-il en 2015 à une journaliste de la BBC. Je ne le savais pas. Je ne lis plus le magazine parce que ma vue est trop mauvaise. Vous me l'apprenez. Je ne l'ai jamais su. Mais je m'en fiche, ce qui m'importe c'est qu'ils racontent de bonnes histoires", avait-il conclu. 

Ce n'était pas une première puisqu'en 1992, le mutant Véga (Northstar en anglais), créé par Chris Claremont et John Byrne était déjà le premier X-Men homosexuel des comics. Dans Astonishing X-Men #51, en 2012, son mariage avait même fait la couverture de la bande-dessinée. Un message très politique.

Le numéro 52 d'"Astonishing X-Men"
Le numéro 52 d'"Astonishing X-Men" Crédit : Marvel

En général, Stan Lee s'est toujours montré souple sur ces changements pour ses personnages, jugeant que Marvel devait rester "à l'image de notre société". Il a cependant montré quelques réticences à modifier trop profondément certaines icônes de sa création. Lors des adaptions cinématographiques de son très célèbre Spider-Man, l'idée d'un homme-araignée noir, bisexuel ou homosexuel avait surgi. 

"Nous l'avons créé blanc et hétérosexuel et je ne vois pas pourquoi cela devrait changer, avait déclaré Stan Lee auprès de Newsarama. Il ne faut pas y voir un conservatisme du scénariste mais plutôt une volonté de faire la place à de nouveaux héros. "Je pense qu'il y a de la place pour des super-héros gays. Cela n'a rien à voir avec du racisme ou de l'homophobie. Un personnage latino devrait rester latino. Black Panther ne devrait pas être Suisse. Je ne vois juste pas de raison de modifier ce qui a été établi pour ces personnages. Je dis : créez de nouveaux personnages comme vous les souhaitez. Je le ferai moi-même tiens !"

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