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Langue française : pourquoi dit-on "menuisier" et pas "facteur de meubles" ?

Du facteur qui livre le courrier au torréfacteur, petit voyage en pays de vocabulaire avec Muriel Gilbert…

Un menuisier au travail (illustration)

Crédit : Janek Skarzynski - AFP

Langue française : un "facteur" commun ?

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Muriel Gilbert

Amis des mots, je vais me faire un plaisir de répondre à la curiosité d’Étienne, de Saint-Privat-d’Allier, en Haute-Loire, qui m’écrit sur mon compte Facebook MurielGilbert.com : "Bonjour, fidèle auditeur du Bonbon sur la langue, je me demande pourquoi on peut parler d’un facteur d’instruments de musique, mais aussi d’un facteur qui livre le courrier"… et, question subsidiaire, Étienne se demande encore "pourquoi on ne parle pas de facteur de meubles ou de fenêtres, mais plutôt de menuisier".

Je ne serais pas surpris qu’Étienne soit menuisier… ou peut-être qu’il travaille à la Poste ? Ou qu’il est facteur d’orgues ! Quoi qu’il en soit, c’est un curieux, et c’est la plus jolie des qualités – vous vous rendez compte qu’on disait que la curiosité était un défaut ? D’autant que sa question est passionnante. Elle nous renvoie à un verbe qui est l’une des chevilles ouvrières de la langue française : le verbe faire, dont je suggérais justement il y a quelques semaines que l’on s’écarte un peu, tant on le trouve partout – faire un sourire, faire un steak, faire une photo, faire un bisou, faire la tronche… etc. 

Et donc, ce verbe faire, on le trouve y compris là où on s’y attend le moins, bien caché, et notamment sous la casquette du… facteur.

La "facture" descend du "facteur"

Eh oui, le mot "facteur" vient de "faire" ! Le premier sens de "facteur" en français remonte au XIVe siècle, un emprunt au latin factor, désignant le "fabricant", le "créateur", "celui qui fait" en somme, lui-même dérivé du verbe facere latin qui a donné notre "faire". Facteur a d’abord été un terme de négoce, explique le Dictionnaire historique de la langue française, "désignant une personne qui fait du commerce pour le compte d’une autre". Ce n’est qu’à partir du XVIIe que le mot désigne quelqu’un qui porte des messages (on parle alors de "facteur de lettres", "sens devenu usuel avec l’établissement de la Petite Poste"), le premier service public de collecte et de distribution du courrier – on est en 1759.

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Voilà pour le facteur de la poste… Parallèlement à ce sens, facteur s’est employé comme synonyme de créateur, et à partir du XVe siècle, il s’applique particulièrement à celui qui crée des instruments de musique, notamment le facteur d’orgues, instrument on ne peut plus complexe et prestigieux. Enfin, "par extension, précise mon dictionnaire étymologique, le mot désigne en mathématiques depuis le XVIIIe chaque élément constitutif d’un produit et chacun des éléments qui concourt à un résultat".

Voilà c’est pour le "facteur" en maths ! Mais pour rester dans les chiffres, le facteur est aussi à l’origine de la facture, une ellipse de la "lettre de facture" datant de l’époque où le facteur était un agent commercial. De même, tous les mots en "-faction" dérivent encore de facere, le "faire" latin : la torrefaction (torrere en latin c’est “brûler, griller”) torrefaction c’est le fait de "faire griller". De là le torréfacteur ! Mais également dans raréfaction, stupéfaction, et même faction tout court, on retrouve facere. Et même, encore plus discret, dans facile et facilité, car facile vient du facilis latin, signifiant "faisable" ! Bref, faire et facile : même famille. Étonnant, n’est-ce pas ?

La question du jour

Étienne demandait aussi pourquoi on ne parle pas de "facteur de meubles" mais de "menuisier"… Eh bien parce que l’usage en a décidé ainsi. On a sans doute un temps pu parler de facteur de meubles, mais c’est le menuisier qui s’est imposé, un terme basé sur le latin minutia, la "petitesse", qui a donné la minutie en français. Le menuisier, c’est celui "que son talent et son aptitude portaient à l’exécution des ouvrages les plus délicats".

La question du jour, pour conclure ? C’est celle de Colette, de Vesoul, qui m’interpelle sur mon Instagram MurielGilbert.com, me demandant si l’on dit un ou une après-midi. Voilà une question que l’on me pose souvent. Chère Colette, j’ai la joie de vous répondre que l’on peut dire les deux ! Elle n’est pas belle, la vie des mots ?

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