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Langue française : blairer, sentir, piffer... Pourquoi avoir de l’aversion pour quelqu’un passe-t-il par le nez ?

Muriel Gilbert s’amuse de l’origine de certaines de nos expressions les plus courantes...

Le museau d'un chien (image d'illustration)

Crédit : madalyn-cox/unsplash

Muriel Gilbert

J’ai entendu une expression l’autre jour, alors que je déjeunais dans une sorte de resto rapide. Sur la banquette juste derrière la mienne discutaient deux hommes qui semblaient être collègues de travail. L’un a dit : "Martine et moi, ça fait bien un an qu’on peut pas se blairer". "Se quoi ?", a demandé l’autre. "Se sentir", a traduit le premier. J’en étais à me demander si son copain n’avait pas entendu ou pas compris - de plus en plus souvent, je ne sais pas si je suis la seule, des personnes plus jeunes que moi ne semblent pas comprendre les expressions que j’utilise tous les jours.

Quoi qu’il en soit, ce qui m’a sauté à l’oreille, tout à coup, c’est autre chose : le synonyme ! Il y en avait d’autres. "Je ne peux pas le blairer", c’est une façon argotique de dire "je ne peux pas le sentir". Mais on peut aussi dire en argot "je ne peux pas le piffer", ou, un cran plus poli, "celui-là, je l’ai dans le nez".

Dans le précédent Bonbon sur la langue, on parlait des niveaux de langue, et il y a bien ici une question de niveau de langue. Mais pas seulement. Toutes ces façons de dire qu’on a de l’aversion pour quelqu’un passent par le nez. "Sentir", bien sûr, mais aussi "blairer", un verbe basé sur ce synonyme argotique du nez : le blair. Eh oui. "Piffer", bien sûr, est un dérivé du pif.

Beau témoignage de notre qualité indiscutable d’animaux

Le verbe piffer (un ou deux F, c’est comme on veut) viendrait de l’argot des prisons selon le Dictionnaire historique de la langue française, et serait d’un usage courant depuis le XIXe siècle. Le mot blair remonte lui aussi au XIXe. C’est une apocope, un raccourci du blaireau, cet animal au museau pointu, qui a lui-même servi à désigner notre appendice nasal.

Puis, comme l’usage est toujours pressé de tout raccourcir, le blaireau est devenu blair. Et ce blair a donné blairer au début du XXe siècle. Quoi qu’il en soit, ça me semble être un beau témoignage de notre qualité indiscutable d’animaux, le fait que ces expressions si puissantes de l’antipathie ou de l’agressivité que nous éprouvons parfois envers des individus de notre espèce soient toutes basées sur l’odorat.

Comme un produit avarié

En effet, c’est tout simplement un trait commun à tous les mammifères que d’utiliser ce sens pour identifier ce qui est comestible et ce qui ne l’est pas. Avant qu’Homo sapiens ne se mette à aller quérir sa pitance avec un chariot de supermarché, il a bien fallu qu’il se débrouille. Avant l’invention des dates de péremption, disons à l’époque de cro-magnon, l’odorat était un sens crucial. 

Quand on ne peut pas sentir quelqu’un, c’est qu’il nous répugne, comme un produit avarié. Nous l’oublions parfois, mais nous sommes des mammifères, et notre langue en porte la trace. Je parie que les amis des mots ne regarderont plus leur nez de la même façon...

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