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Ingérences russes : qui a réellement vu les faux contenus ciblant des candidats à la présidentielle 2027 ?

Édouard Philippe, Raphaël Glucksmann et Gabriel Attal ont récemment été la cible d'une campagne numérique de désinformation orchestrée par des acteurs pro-russes. Si ces tentatives d'ingérence ont été largement médiatisées, elles ont en réalité été très peu vues directement par les internautes. Explications.

Logo de Viginum, le service technique et opérationnel français de vigilance et de protection contre les interférences numériques étrangères.

Crédit : Loic VENANCE / AFP

Quentin Menu

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Qui est tombé sur le post X annonçant qu'Édouard Philippe a été diagnostiqué de démence ? Qui a entendu les enregistrements d'Edwy Plenel affirmant que Léa Salamé faisait campagne auprès des médias pour mettre en avant son compagnon Raphaël Glucksmann ? Qui, encore, a aperçu la Une de La Tribune Dimanche affirmant que Gabriel Attal a hérité d'un empire de la drogue ? Qui, finalement, a réellement vu les faux contenus orchestrés par des réseaux pro-russes et ciblant certains candidats à l'élection présidentielle de 2027 ? La réponse peut paraître étonnante : personne, ou bien très peu de monde. Mais c'est un fait : les ingérences numériques, si elles font la Une des médias, n'ont qu'un très faible impact direct.

Ces récentes attaques ont été rapidement détectées par le service de vigilance et de protection contre les ingérences numériques étrangères (Viginum) dont s'est doté l'État en 2021. Viginum a attribué les opérations de cet été à deux réseaux pro-russes très connus des services de renseignement, Matriochka et Storm-1516. Or, "la raison pour laquelle ces contenus sont très peu vus, c'est parce qu'ils ne sont pas pensés pour devenir viraux", souligne David Colon, chercheur à Sciences Po et grand spécialiste des ingérences numériques étrangères. 

Ces deux groupes, proches du Kremlin, génèrent le même genre de faux contenus (fausses vidéos, photomontages, usurpations d'identité de médias connus...) pour alimenter des campagnes de désinformation et diviser l'opinion publique. Mais leur procédé de diffusion est différent. L'opération Matriochka est particulièrement inefficace dans sa visibilité numérique car elle repose sur la création de comptes pour relayer les faux contenus. Or, ces nouveaux comptes n'ont par définition pas d'abonnés, ou bien très peu. Les fake news qu'ils diffusent ne prennent pas d'ampleur.

Des dizaines de milliers d'impressions

En revanche, Storm-1516, attribué directement au GRU, le service secret de l'armée russe, utilise un mode opératoire informationnel différent qui lui permet, parfois, d'atteindre une audience plus importante. Cette opération utilise des comptes relais déjà existants, tenus par des personnes qui peuvent être rémunérées, pour partager et amplifier les fausses informations. C'était le cas par exemple pendant les JO de Paris, en 2024, où Storm-1516 avait réussi à propager plusieurs rumeurs, dont une vidéo alertant d'un risque d'attentat imminent dans la capitale.

Mais, si le procédé est plus efficace que celui de Matriochka, les vidéos, photos, faux reportages et autres infox de Storm-1516 restent extrêmement peu vues – quelques milliers, ou dizaines de milliers de fois, concernant les récentes campagnes contre les candidats à la présidentielle. Une goutte d'eau comparée à l'audience des plus grands influenceurs français (les posts de Léna Situations atteignent des millions de vues sur Instagram, les vidéos de Squeezie dépassent aisément les 10 millions de vues sur YouTube). 

D'autant que l'audience annoncée de ces faux contenus est virtuelle, beaucoup de vues provenant en réalité de faux comptes (des bots) ou bien étant achetées pour "créer une viralité artificielle, synthétique", explique le professeur David Colon. "Il ne faut pas parler de 'vues', il faut parler 'd'impressions'".

Le rôle des réseaux sociaux

Ensuite, les tentatives d'ingérence russes, ou d'autres puissances étrangères, sont rapidement détectées par Viginum. Elles sont donc identifiées avant même de pouvoir devenir virales. Quotidiennement, 65 agents, qui connaissent parfaitement bien les acteurs impliqués dans ces campagnes de désinformation, travaillent sur la détection des faux contenus. 

Leur expertise sur ces agents malveillants leur permet de percevoir les signaux faibles avant même qu'un contenu atteigne une audience importante. Dans le cas des attaques ciblant Édouard Philippe, Raphaël Glucksmann et Gabriel Attal, les comptes frauduleux ont été repérés en quelques heures seulement. Les candidats à la présidentielle ont ensuite été alertés par le Secrétariat général de la Défense et de la Sécurité nationale (SGDSN, duquel dépend Viginum).

La visibilité des faux contenus peut aussi être freinée par les plateformes elles-mêmes. Certains réseaux sociaux ont une politique stricte concernant les comportements inauthentiques coordonnés et les faux comptes, des modes opératoires souvent utilisés dans ce genre d'ingérences numériques. Ces comptes sont alors suspendus voire complètement supprimés. 

Mais les réseaux sociaux représentent aussi le point faible de la diffusion de faux contenus. Souvent pointés du doigt pour leur manque de modération, tout peut s'y propager et devenir viral rapidement. Les acteurs malveillants ont donc un boulevard pour diffuser des rumeurs et des fausses informations sur X, Facebook, Instagram, Telegram ou TikTok. Ça a été le cas par exemple lors de l'élection présidentielle de Roumanie en 2024, où TikTok a été pointé du doigt pour avoir facilité la prolifération de contenus mettant en avant le candidat pro-russe Călin Georgescu. Le scrutin avait été annulé.

Détourner l'attention

Cela étant dit, les acteurs étrangers ne cherchent pas forcément la viralité de leurs contenus. "L'idée est aussi de détourner l'attention sur le numérique avec des contenus de pauvre qualité pour éviter de se concentrer sur d'autres types d'ingérences, plus efficaces celles-ci", relève David Colon. Les opérations, et tout particulièrement Matriochka, veulent avant tout saturer le travail des fact-checkeurs (des médias ou des simples civils) ainsi que des services étatiques de détection des ingérences (comme Viginum).

Dans son rapport sur Matriochka publié en 2024, Viginum indiquait que "la majorité [de ses] cibles sont des médias (AFP, BBC, USA Today), des cellules de fact-checking ou de lutte contre la désinformation (EU Disinfo Lab, France 24 – Info ou Intox, FactCheck Bulgaria), ainsi que des personnalités travaillant pour ces organisations ou dans le domaine du fact-checking" afin de les "décrédibiliser". 

Ces attaques numériques permettent également de détourner l'attention d'autres procédés utilisés par Moscou pour déstabiliser les sociétés occidentales, comme la manipulation directe de l'opinion publique grâce à des relais du discours du Kremlin (Xenia Federova dans les médias de la sphère Bolloré, par exemple) ou l'envoi de drones de sabotage ou d'intimidation en Europe, comme ce fut récemment le cas à l'aéroport de Leipzig, en Allemagne, ou en Bulgarie.

Le livre de Xenia Fedorova, ancienne directrice de la version française de la chaîne russe RT, visée par un arrêté d'expulsion en France

Crédit : AFP

Si les campagnes numériques de la Russie sont donc inoffensives à première vue, car atteignant très peu d'internautes, elles ne sont néanmoins pas inefficaces. Car l'objectif final de Matriochka ou de Storm-1516 est d'instiller le doute dans l'opinion publique, et encore plus en période préélectorale. Alors, si ces opérations n'ont pas atteint une forte audience, elles peuvent se féliciter que les médias relaient largement ces tentatives d'ingérence. "À chaque fois qu'ils relaient le faux contenu, ils lui donnent de la visibilité", souligne le professeur David Colon. Une autre question se pose alors : faut-il médiatiser les campagnes de désinformation venues de l'étranger ?

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