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Disparitions : pourquoi est-il compliqué pour les enquêteurs d'identifier un inconnu ?

ÉCLAIRAGE - Malgré la diffusion des appels à témoins, les réseaux sociaux et les moyens scientifiques existants, les enquêteurs ont parfois du mal à identifier des inconnus retrouvés sans pièce d'identité.

Marie Bonheur, retrouvée amnésique à Perpignan
Marie Bonheur, retrouvée amnésique à Perpignan Crédit : DR
Sarah Duhieu
Sarah Duhieu

En cet après-midi froid et nuageux de janvier, une femme marche sur le bord de l'autoroute A64, à proximité de Pau. Les cheveux grisonnants, le regard absent, elle semble avoir une soixantaine d'années. Mais les gendarmes qui la récupèrent ne pourront confirmer son âge exact. Elle n'a sur elle aucun papier d'identité. Elle ne sait pas qui elle est, ni où elle va. Les deux appels à témoins lancés depuis sa découverte, le 18 janvier 2019, n'ont pas suffi : aux yeux de l'État, elle est aujourd'hui une anonyme.

Ce genre de situation est rare mais problématique. Sans identité, impossible de prouver son existence. On ne peut ni louer un appartement, ni trouver un travail, ni accéder à la sécurité sociale ou à Pôle emploi. Quand une personne est retrouvée en état d'amnésie, la police doit donc tout faire pour remédier à cette situation.

"Sur le moment, nous n'avons pas d'autre moyen que les papiers d'identité et la déclaration de la personne pour vérifier qui elle est", explique le capitaine Gilles Eliard, officier adjoint chargé de la police judiciaire sur le groupement de Pau. La femme retrouvée sur l'autoroute ne peut leur fournir aucun des deux éléments. Son cas est particulièrement complexe : elle parle anglais avec un accent que les gendarmes identifient comme slave, et semble présenter des troubles du comportement. Elle est hospitalisée. Une enquête est ouverte.

Aucune mention dans les fichiers

Pour identifier l'inconnue, les enquêteurs ont une première possibilité : vérifier si elle n'est pas déjà connue des services de police. Ils regardent d'abord si ses empreintes figurent dans le fichier des empreintes digitales. Négatif. Puis si son ADN est inscrit dans celui des empreintes génétiques. Il ne l'est pas. Ils interrogent enfin le Fichier des personnes recherchées. Sans plus de succès. Cette femme n'a jamais eu affaire à la justice française, et personne n'a signalé sa disparition.

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"Comme ces recherches n'ont rien donné, nous avons fait une fiche de diffusion pour toutes les unités de police de France", poursuit le capitaine Eliard. "Nous l'avons également transmise à un service spécial qui l'a diffusée chez nos correspondants à l'étranger, dans tous les pays européens." Puis très vite, décision est prise de publier un appel à témoins sur les réseaux sociaux.

L'appel à témoins, c'est justement ce qui a permis de résoudre une enquête similaire à Perpignan : l'affaire "Marie Bonheur". Le 26 février 2018, les pompiers sont appelés à proximité de la gare. Une dame âgée, aux longs cheveux blancs, vient d'être retrouvée inconsciente, le corps couvert d'hématomes. A son réveil, elle n'a plus aucun souvenir de qui elle est, ni de ce qui lui est arrivé. Elle non plus n'a pas de papiers d'identité, et ne figure sur aucune base de données existante. Elle est placée dans une unité médicale.

L'appel à témoins, efficace sur une zone définie

Mais neuf mois plus tard, celle qui se surnomme "Marie Bonheur", faute de connaître son vrai patronyme, va enfin découvrir son identité. L'appel à témoins lancé par les forces de l'ordre et relayé par les médias suscite plusieurs témoignages intéressants. "Cette femme avait sur elle un trousseau de clés", explique Jean-Jacques Fagni, procureur de la République de Perpignan. "L'appel à témoins avec photo nous a permis de délimiter une zone de recherches, dans laquelle nous avons essayé d'ouvrir les appartements."

Finalement, dans une impasse, près de l'endroit où elle avait été retrouvée, une des clés finit par ouvrir la serrure d'un appartement. Les voisins le confirment : la septuagénaire vit bien là. "Ils ont retrouvé en elle une voisine très renfermée depuis la mort de son mari", poursuit Jean-Jacques Fagni. "Elle vivait très chichement, avec un comportement marginalisé qui peut expliquer ses troubles. Une enquête a été ouverte pour vérifier si elle n'avait pas été victime d'une agression mais selon les premiers éléments, elle a plutôt fait une chute".

Désormais identifiée, "Marie Bonheur" fait toujours l'objet d'une mesure de protection. "Elle est extrêmement fragile psychologiquement", précise Jean-Jacques Fagni. "Le juge des tutelles a été saisi car le logement lui appartient. Comme elle a longtemps travaillé, elle a des ressources et des biens." Les médecins et personnels de soutien espèrent désormais pouvoir confier cette femme isolée à une institution ou à une famille d'accueil.

Des moyens supplémentaires onéreux

Mais les appels à témoins ne donnent pas toujours de résultat. "Un appel à témoins, cela fonctionne bien lorsque la personne habite dans la région où elle est retrouvée", estime le capitaine Gilles Eliard, de la police judiciaire de Pau. Ce n'est probablement pas le cas de la femme retrouvée sur l'autoroute. Le premier signalement diffusé sur les réseaux sociaux n'a effectivement rien donné. Pas plus que le second, publié deux mois plus tard avec une nouvelle photo. "C'est sûr que cette dame est au moins passée par Pau", poursuit-il. "On a des témoignages de gens qui disent l'avoir vue dans la rue, mais cela ne nous indique pas qui elle est".

Après toutes ces tentatives, deux moyens d'identification supplémentaires sont encore possibles : l'empreinte dentaire et les données médicales. Il peut s'agir d'isoler une caractéristique physique de la personne, comme une cicatrice dans le dos, et de vérifier dans les hôpitaux si le dossier d'un ancien patient peut correspondre. Mais "ces moyens sont très coûteux", précise le capitaine Eliard, "et ne seront engagés que si la vie de la personne est en jeu." "Nous ne sommes pas dans cette optique pour le moment", confirme la procureure de la République de Pau, Cécile Gensac. "Il n'y a pas le même enjeu, à court terme, que si la personne était morte. Nous voulons d'abord nous donner les moyens d'obtenir des témoignages."

Le capitaine Gilles Eliard garde pour l'instant espoir d'identifier l'inconnue de l'autoroute. "Cela ne fait que trois mois qu'on l'a retrouvée. Ce n'est pas un temps judiciaire très long", précise-t-il. "L'enquête peut sembler compliquée", reconnaît la procureure. "Mais on finit toujours pas y arriver."

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