3 min de lecture Confinement

Reconfinement : mais où est notre Boccace ?

En ce temps de reconfinement, Lisa Kamen conseille de faire le plein de livres et en particulier, le "Décaméron" de Boccace, rédigé en pleine épidémie de peste noire.

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Reconfinement : mais où est notre Boccace ? Crédit Image : Vincenzo PINTO / AFP | Crédit Média : RTL | Durée : | Date : La page de l'émission
Lisa Kamen
Lisa Kamen édité par Coline Daclin

Et nous voilà reconfinés ! Pas tous logés à la même enseigne, certes, mais vivement encouragés à rester chez nous. Mon conseil de maîtresse est bien évidemment de faire provisions de livres de toutes sortes : romans, nouvelles, essais, livres de cuisine… Et justement, parmi les œuvres majeures de littérature européenne, il en est une qui fait étrangement écho à ce que nous vivons depuis une année : le Décaméron, de Boccace

Il s'agit d'une œuvre monumentale, écrite vers 1350 par Boccace, un Toscan. En 1348, il voit les ravages de la peste noire en Italie. Il faut rappeler les conséquences de ce mal funeste, sans aucune commune mesure avec celles du coronavirus : c’est presque la moitié de la population européenne qui disparaît en ce milieu du XIVe siècle.

Marqué par ce fléau, Boccace décide de rédiger le Décaméron. Ce mot vient du grec ancien déka ("dix"), et  hêméra ("jour") ; si l’on traduit mot à mot, c'est donc le "livre des dix journées". Vous allez rapidement comprendre pourquoi.

Un récit dans le récit

L’idée de Boccace est de faire raconter des histoires à ses personnages. Il nous présente d'abord sept jeunes femmes qui se rencontrent à l’église et décident de fuir Florence pour échapper à la terrible maladie qui s’abat sur ses habitants. On dirait aujourd’hui qu’elles décident de se confiner. Mais, l’une d’elles se lamente car elles sont entre femmes : elles se sentent seules, faibles et malheureuses. Fort opportunément, le conteur met sur leur chemin trois jeunes hommes qui proposent évidemment de les accompagner dans leur retraite. Nos dix personnages quittent la ville pour s’isoler dans un lieu idyllique, dans la campagne florentine.

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Enivrés par la situation, oubliant le malheur qui frappe la ville, ils se sentent d’humeur joueuse… Ils commencent par élire une reine, Pampinea, qui impose la règle suivante: chaque jour, chacun d’entre eux racontera une nouvelle, un petit récit donc, pour divertir les neuf autres, et ce pendant dix jours. Cent nouvelles donc. Vous voyez que nous avons des “dix” partout.

Boccace, inventeur de la nouvelle

Évidemment ils se racontent des histoires d’amour, d’amants, de maîtresses, mais aussi de femmes rossées pour leur infidélité ou encore de prêtres défroqués... Ce sont des petites fables médiévales, truculentes et variées. L'œuvre rencontre rapidement le succès et se propage très largement. Elle vaut à Boccace la reconnaissance de ses pairs. Le gouvernement communal de Florence lui offre de nouvelles missions: il occupera notamment la chaire qui vient d'être créée pour l'explication de Dante. 

Si celui-ci est l’inventeur de la poésie italienne, Boccace est l’inventeur de la nouvelle. Il existe d’ailleurs un prix Boccace des meilleurs nouvellistes.

On considère aujourd’hui que le Décaméron est l’un des livres fondateurs de la littérature européenne: il a d’ailleurs eu une grande postérité : Botticelli s’en est inspiré pour peindre quatre tableaux, il a été maintes fois illustré pour des éditions du XIXe siècle et Pasolini en a fait un film en 1971. 

Une histoire ? Une histoire !

Je ne résiste pas au plaisir de vous raconter l’une de ces nouvelles, justement sublimement peinte par Sandro Botticelli. Il s’agit du huitième récit de la cinquième journée : Nastagio degli Onesti est un jeune noble. Il s'est épris d'une jolie jeune femme mais l'élue de son cœur repousse désespérément ses avances. Nastagio est malheureux.

Un beau jour, il assiste dans un bois près de Ravenne à une scène irréelle : un ancien amoureux et sa dame qui se refusait à lui, déjà morts depuis un temps tous deux, sont condamnés à répéter éternellement une scène de chasse tragique au cours de laquelle le cavalier assassine sa belle et la donne à manger... à ses chiens ! 

Cette scène incroyablement violente donne une idée de génie à notre héros, Nastagio  : il organise un banquet, un grand festin champêtre sur les lieux de cette scène onirique. Celle-ci se reproduit. Les invités et sa belle y assistent avec horreur et ne peuvent pas empêcher la dévoration ! Alors, craignant de subir le même sort, la belle réticente accepte de convoler en justes noces avec notre rusé Nastagio. Elle tombera même amoureuse de lui, figurez-vous. 


Et comme un bonheur n’arrive pas toujours seul, le narrateur ajoute que "toutes les Ravignanaises en devinrent si craintives, que, depuis, elles ont toujours été beaucoup plus complaisantes aux désirs des hommes qu'elles ne l'avaient été auparavant". Pas très MeToo tout ça, mais nous sommes au XIVe siècle, ne l’oublions pas.

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