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Qui est Alice Coffin, élue écolo de Paris et féministe au livre jugé trop radical ?

PORTRAIT - Depuis son élection au Conseil de Paris et la sortie de son livre "Le Génie Lesbien", Alice Coffin fait l'objet de violentes attaques, notamment au sujet de son engagement féministe jugé trop extrême.

Alice Coffin le 21 septembre 2020.
Alice Coffin le 21 septembre 2020. Crédit : JOEL SAGET / AFP
Marie Zafimehy
Marie Zafimehy

"Je suis entre fou rire, consternation et révolte." Au téléphone, Alice Coffin décrit dans un soupir sa réaction aux attaques dont elle est victime depuis la sortie de son livre, Le Génie Lesbien (Grasset, 2020). Un passage en particulier attise les plus vives attaques : elle y explique comment elle a décidé de ne plus consommer d’œuvres culturelles produites et créées par des hommes. 

"Il ne suffit pas de nous entraider, il faut, à notre tour, les éliminer, écrit-elle dans son essai publié le 30 septembre dernier. Les éliminer de nos esprits, de nos images, de nos représentations. Je ne lis plus de livres des hommes, je ne regarde plus leurs films, je n'écoute plus leurs musiques. J'essaie du moins. (...) Les productions des hommes sont le prolongement d'un système de domination. Elles sont le système. L'art est une extension de l'imaginaire masculin. Ils ont déjà infesté mon esprit. Je me préserve en les évitant. Commençons ainsi. Plus tard, ils pourront revenir."

Un discours plein de "haine", "sectaire", "discriminant", "dangereux" selon certaines critiques dont une publiée dans Paris Match le 2 octobre. "Qu'attend donc Alice Coffin pour ne s'habiller qu'avec des fringues fabriquées uniquement par des femmes ?" ironisait Le Canard Enchaîné mercredi. La principale intéressée dénonce elle l'emballement médiatique autour "de propos tronqués" et "sortis de leur contexte". Ce qui n'a pas empêché l'Institut catholique de Paris, où elle enseignait le journalisme de l'évincer en cette rentrée.

Au-delà de ces attaques, l'autrice de 42 ans dit avoir reçu des menaces de mort et s'apprête à être placée sous protection policière. "Tout cela vient valider tout ce qui est raconté dans le livre : expliquer la situation dans laquelle on est plongé à cause du pouvoir masculin, analyse-t-elle. Il y a une volonté d'étouffer, de miner à la base toute contestation." Un discours militant que l'ex-journaliste devenue élue au Conseil de Paris porte depuis plusieurs années dans les différents milieux où elle a évolué.

Le fil rouge des idéaux

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De formation journalistique, passée par le quotidien 20 Minutes, Alice Coffin n'a jamais dissimulé son militantisme. Engagée dans le collectif féministe La Barbe, spécialiste des invasions intempestives de réunions de patrons de firmes multinationales et autres organisations majoritairement composées d'hommes, puis co-fondatrice de l'Association des Journalistes LGBT (AJL), l'activisme est même le fil rouge de son parcours. 

"J'ai beaucoup appris d'elle et de son savoir-faire militant", confie Clémence Allezard ex-coprésidente de l'AJL. Jeune journaliste, elle a rencontré Alice Coffin pendant un reportage sur l'équipe de football féminine, lesbienne et trans "Les Dégommeuses". C'est elle qui l'a encouragée à devenir membre de l'AJL et à se présenter à la co-présidence de l'association. "Elle m'a aidée à être dans une approche plus revendicative de ma subjectivité quand j'écris des documentaires par exemple, ça a été hyper précieux de rencontrer son expertise."

Je pose tout ce que moi j’ai observé dans le monde à sujet, je n'invente rien

Alice Coffin
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Cette remise en question d'une supposée "objectivité" du journalisme est au cœur de son livre : Alice Coffin y déconstruit les représentations médiatiques qui, selon elle, sont façonnées depuis toujours par le regard que les hommes, en position de pouvoir, portent sur la société, trop souvent confondu avec la neutralité. "Je pose tout ce que moi j’ai observé dans le monde à sujet, je n'invente rien", insiste-t-elle auprès de RTL.fr.

Lauréate de la bourse américaine Fulbright avec un projet sur les biais LGBTphobes dans les médias français, membre de la Conférence européenne lesbienne, Alice Coffin n'a de cesse de documenter les discriminations subies par les femmes et les personnes LGBTQ+ en France et dans le monde. Dernièrement, elle avait pour ambition, avec le Conseil des journalistes européens, de produire une enquête sur les biais homophobes dans le traitement de la crise sanitaire liée au coronavirus. Un projet qu'elle a dû mettre de côté, trop occupée par son nouveau poste d'élue au Conseil de Paris.

Élue écolo contestée

Journalisme, militantisme, écriture... L'engagement d'Alice Coffin ne connaît pas de limites. "C’est tellement dur ce contre quoi on se bat que j’utilise le maximum d’outils à ma disposition, explique-t-elle. J'ai la chance d’avoir pu être dans une rédaction, d’être dans le champ politique... Ce serait coupable de ne pas l’utiliser."

Fraîchement élue lors des dernières municipales parisiennes, Alice Coffin a été propulsée sur le devant de la scène lorsqu'elle s'est illustrée en exigeant la démission de Christophe Girard de ses fonctions de premier adjoint d'Anne Hidalgo. Il était accusé d'être impliqué dans l'affaire Matzneff, du nom de l'écrivain soupçonné d'agressions sexuelles et de viols sur mineurs. Depuis, il a lui-même été mis en examen pour des motifs similaires et a démissionné.

"On cible les hommes de pouvoir, ce qui est mal vu en France, confie-t-elle alors au New York Times. C'est une nouvelle étape, c'est différent du féminisme tel qu'il était pratiqué avant." Des positions jugées trop radicales par nombre de ses pairs. Anne Hidalgo elle-même a d'abord préféré apporter son soutien à son adjoint avant d'apparaître plus nuancée à l'annonce de sa propre mise en examen. Plus récemment, au sujet de son livre, la maire de Paris a déclaré lors du Grand Jury qu'elle ne "[partageait] absolument pas" les opinions d'Alice Coffin. Yannick Jadot, eurodéputé EELV dit lui qu'il les "désapprouve", tout en ne les "condamnant" pas. 

Le soutien le plus vocal vient sans doute de Raphaëlle Rémy-Leleu. L'ancienne porte-parole d'Osez le féminisme ! a elle aussi été élue aux dernières municipales aux côtés d'Alice Coffin. Ensemble, elles ont mené la fronde contre Christophe Girard. Un tandem féministe qui s'est formé naturellement. "Alice est d’une intelligence très très vive et à la fois très exigeante, et c’est ça qui fait que j’aime autant être en lien avec elle dans le militantisme et dans le travail", décrit l'élue. "C’est une vraie intellectuelle féministe, elle est drôle et sorore, et c’est un bonheur."

J'ai un désaccord avec la position d'Alice Coffin, ce n'est pas du tout ma ligne

Marlène Schiappa
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Pourtant, même au sein des cercles féministes, Alice Coffin divise. Dans un récent billet posé sur Facebook, Caroline Fourest, elle-même militante, qualifie son discours et son essai de "sectaire, binaire, excluant". "Ce livre nie, efface et invisibilise 25 ans de visibilité lesbienne et féministe dans les médias et l’art... écrit l'éditorialiste. (...) Pour celles qui ont mené ces luttes de façon universaliste, des luttes ayant permis l’égalité des droits, pour celles qui connaissent tous ces faits enterrés, tout ça pour servir une thèse faussement radicale (juste au moment où il est plus facile d’être lesbienne), c’est d’une violence absolue. Même les patriarches n’ont pas osé un truc pareil." Contactée par RTL.fr, elle n'a pas souhaité davantage s'exprimer.

Interrogée sur le plateau de C à Vous, Marlène Schiappa a elle aussi affiché sa contrariété. "J'ai un désaccord avec la position d'Alice Coffin, ce n'est pas du tout ma ligne, a déclaré la secrétaire d'État à la Citoyenneté tout en condamnant le cyberharcèlement dont elle est victime. Au contraire, je pense que l'enjeu du féminisme c'est un humanisme et c'est de partager un même espace de vie. Et que femmes et hommes, on puisse s'épanouir indifféremment de notre sexe et qu'on ne soit pas assignés à une identité de genre."

Sororité face à l'adversité

Face à ces attaques venues d'autres femmes se définissant comme féministes, Alice Coffin se contente d'indifférence. "Ces personnes-là ne sont pas ma cible, je ne suis pas là pour distribuer des brevets de féminisme", explique-t-elle. Une humilité qui la caractérise selon Clémence Allezard. "Elle écoute beaucoup, et a quand même une espèce de force communicative, elle se questionne énormément ce qui fait que forcément elle amène des gens autour d'elle et c'est contagieux", loue-t-elle. 

Pour afficher son soutien, Clémence Allezard a décidé dimanche dernier de tweeter #JeSoutiensAliceCoffin avec ses lectures féminines et féministes. Un hashtag repris par beaucoup de militantes sur le réseau social. "Les personnes qui me défendent et qui sont elles-même la cible de harcèlement, sont très courageuses", commente Alice Coffin dont le cyberharcèlement spécifiquement lesbophobe et misogyne a été dénoncé par l'AJL mais aussi l'association de journalistes féministes Prenons La Une. 

"Je tenais des propos similaires à ceux d'Alice il y a deux, quatre, six ans, se souvient Raphaëlle Rémy-Leleu également autrice de l'ouvrage collectif Beyoncé est-elle féministe ?. Mais comme c'est dit par elle, une femme lesbienne, on lui ajoute une tonalité qu'il n'y a pas forcément. Je parlais de guerre des sexes il y a trois ans maximum et ça n'a jamais pris des proportions telles !"


Au début du mois de septembre, un autre essai féministe, Moi les hommes, je les déteste de l'autrice Pauline Harmange, avait suscité des réactions similaires. "C'est emblématique, ces réactions-là ne sont pas du tout anodines", analyse Alice Coffin qui voit un lien évident avec l'accueil semblable qui a été fait à son ouvrage. Testée positive au coronavirus,  elle regrette de ne pas avoir pu s'être procurée à temps cet essai réédité aux éditions du Seuil : après avoir reçu ses résultats de test PCR mardi, elle a dû se mettre en quarantaine cette semaine. "Dès que je sors d'isolement, c'est le premier livre que je cours acheter !" assure-t-elle.

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