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"Girls" : ce que la série de Lena Dunham a changé pour les femmes à la télévision

INTERVIEW - Alors que la diffusion de l'ultime saison de "Girls" s'apprête à démarrer sur OCS dès le 13 février, Céline Morin, spécialiste de la représentation féminine à la télévision américaine, revient sur la série dans laquelle s'est retrouvée toute une génération de jeunes femmes.

Zosia Mamet, Allison Williams, Lena Dunham et Jemima Kirke, les quatre interprètes principales de "Girls"
Zosia Mamet, Allison Williams, Lena Dunham et Jemima Kirke, les quatre interprètes principales de "Girls" Crédit : hbo.com
Benjamin Pierret
Benjamin Pierret

Clap de fin. Après six années de louanges admiratives, de violentes critiques et d'audiences parfois en demi-teinte, Girls s'apprête à tirer sa révérence. La sixième saison de la série américaine, dont la diffusion commence le 12 février sur HBO - et le 13 février sur OCS pour les spectateurs français - narrera les ultimes aventures de Hannah, Marnie, Jessa et Shoshanna, les quatre copines dans la vingtaine perdues dans la Grosse Pomme. 

Amours compliquées mais aussi inextricables impasses financières, corps imparfaits et angoisses existentielles : dès sa première saison, Girls s'est démarquée des autres séries mettant en scène des personnages féminins par une recherche constante de réalisme, dans son ton comme dans sa réalisation. Un parti pris par Lena Dunham, réalisatrice, auteure et actrice principale, passée en quelques épisodes d'inconnue boulotte à porte-parole d'une génération de jeunes femmes urbaines à la conscience féministe aiguisée. Lors de la diffusion de la première saison, en 2012, la jeune femme est âgée de 26 ans

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GIRLS - Bande annonce saison 1

À grands coups de rondeurs ultra assumées, de diatribes anti-photoshop et de confessions crues sur sa sexualité et son parcours d'acceptation, l'artiste multi-tâche de 30 ans s'est imposée comme l'un des nouveaux visages de l'intelligentsia culturel new-yorkais. Une position qui lui a valu deux Golden Globes (entre autres récompenses) et des comparaisons à Woody Allen - qu'elles a déclinées, n'ayant pas peur de rappeler les accusations d'abus sexuels qui pèsent sur l'influent réalisateur. Une figure charismatique, moderne et anticonformiste qui incarne à la perfection l'atmosphère et les personnages de la série qu'elle a créée

"Girls" parle de la précarité des jeunes femmes, qui constituent déjà la frange la plus vulnérable de la société

Céline Morin, spécialiste séries
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Céline Morin, auteure de la thèse "Émancipations féminines, impasses patriarcales et promesses de la 'relation pure' : les configurations des relations amoureuses dans les séries télévisées étasuniennes de 1950 à 2010", revient pour Girls sur cet OVNI mélancolique et rafraîchissant du petit écran. Et ainsi, mettre en lumière la pierre que Girls (la série) a apportée à l'édifice de la représentation féminine dans la pop-culture.  

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Girls : Quelles sont les grandes innovations de la trame de départ de Girls ? 
Céline Morin : Il y a deux grandes nouveautés. Tout d'abord, Girls se concentre sur des héroïnes jeunes, puisque toutes sont dans la vingtaine. Ensuite, elle les place dans une époque particulière : celle des années post-crise des subprimes. Quand une série comme Sex And The City présentait des femmes de trente ans avec de bons jobs, qui leur assuraient un certain niveau de vie, Girls parle de la précarité des jeunes femmes, qui constituent déjà la frange la plus vulnérable de la société. Le ton est donné dès la scène d'ouverture, dans laquelle les parents d'Hannah, qui la soutiennent financièrement depuis sa sortie de l'université, lui annoncent qu'ils lui coupent les vivres. 

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Girls HBO Season 1 Episode 1 Clip

La télévision s'est déjà intéressée aux adolescents... 
Les protagonistes de Girls sont plus vieilles. Elles ont quitté l'université mais elles ne sont pas encore sur la marché de l'emploi. Sociologiquement, cela renvoie à la génération Y : elles ne considèrent plus le travail comme la première source d'accomplissement. Leur job est important mais il ne les définit pas. Elles cherchent un travail qui les épanouisse tout en leur laissant d'autres ouvertures.

En un mot, elles veulent le beurre et l'argent du beurre ? 
Oui et non. Elles ont reçu une éducation, et elles veulent le retour sur investissement qui leur a été promis. Mais les réalités économiques de la récession les obligent à revoir leurs objectifs de vie. Hannah et les autres s'adaptent à un contexte imprévu, qui n'est pas celui dans lequel elles avaient fait le choix d'aller à l'université. Dans Girls, on parle de déception. La génération Y est la première qui vivra moins bien que ses parents. Cela créée des choses très anxiogènes dans la représentation médiatique, empreintes de réalisme.

Le réalisme de l'intrigue ne s'arrête pas à leurs simples difficultés financières.
De leur précarité économique découle une précarité émotionnelle et relationnelle. De fait, leur vie amoureuse est instable. Cette caractéristique n'est pas nouvelle : de nombreuses séries ont utilisé ce genre de procédés narratifs. Ce qui est très nouveau, en revanche, c'est le fait d'insister de la sorte sur l'imperfection de leurs relations (Hannah qui court après Adam dans la saison 1, Marnie qui couche avec un homme en couple dans la saison 3, ndlr.).

On assiste à des disputes très violentes entre les héroïnes.

Céline Morin
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Ce qui rejaillit également sur leur rapport au sexe. 
Leurs vies sexuelles sont insatisfaisantes, parfois même dégradantes. Cela n'existait pas dans Sex And The City : les femmes choisissaient toujours leurs pratiques. Dans Girls, on se retrouve face à des scènes extrêmement gênantes. Il y a cette séquence entre Adam et Hannah dans l'épisode pilote, où il la laisse allongée nue sur le canapé. La réalisation joue le même jeu : le spectateur assiste à un plan très long qui la montre vulnérable, tandis qu'une possibilité de sodomie a été évoquée et qu'il y a une incertitude sur l'utilisation d'un préservatif. Elle n'ose pas poser la question à son partenaire ou dire qu'elle n'est pas satisfaite. Girls représente des femmes qui se cherchent. Dans leur vie, dans leur travail, et dans leur vie sexuelle aussi. Ça, c'est inédit. Par ailleurs, ces incertitudes se retrouvent aussi dans leurs amitiés.

C'est à dire ? 
On assiste à des disputes très violentes entre les héroïnes. Les précédentes séries centrées sur des personnages féminins les montraient certes aux prises avec des relations amoureuses compliquées, mais la solidarité féminine les mettait à l'abri. La thématique de l'entraide entre dominées était cruciale dans ces autres feuilletons ; elle est absente de Girls. Ses personnages sont très angoissées, elles sont terrorisées par l'avenir. De fait, elles sont très centrées sur elle-mêmes.

Si bien qu'elles vont même jusqu'à coucher avec les ex les unes des autres.
C'est vrai. Dans d'autres séries, on aurait plutôt eu affaire à des triangles amoureux. Ce sont des personnages imparfaits.

Comme leurs corps, dont la représentation a fait beaucoup parler aux débuts de la série.
Ça, c'est vraiment nouveau. Girls montre des corps (et notamment celui de Lena Dunham) considérés disgracieux, en insistant sur le gras, dans des positions peu flatteuses. C'est un aspect du show qui a été très valorisé par les téléspectateurs. Ce qui est surprenant, c'est que c'est la créatrice elle-même qui se met en scène de la sorte. À l'heure du selfie, et avec son pouvoir sur la production, on aurait pensé qu'elle aurait préféré ne pas s'illustrer de cette manière. Il y a une volonté féministe claire de casser les codes de représentations.

On parle de jeunes femmes exclusivement blanches, toutes issues de la classe moyenne supérieure.

Céline Morin
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Depuis, d'autres séries comme Broad City, Crazy Ex-Girlfriend ou Inside Amy Schumer ont cherché à donner une image plus réaliste des corps féminins. Peut-on dire que Lena Dunham a fait bouger les choses ? 
Je ne suis pas sûre. C'est difficile de considérer Girls comme précurseure. En terme de diffusion, peut-être. Mais Inside Amy Schumer était en production au même moment. Ce n'est pas Lena Dunham qui a lancé un mouvement, toute seule dans son coin. L'anorexie est devenue un problème public. On parle de plus en plus de la maigreur des mannequins. En réponse à cela émergent d'autres représentations. On observe un effet de réponse entre la société, qui va de plus en plus interroger les contraintes corporelles qui pèsent sur les femmes, et la représentation de corps plus en chaire dans la fiction.

Peut-on parler d'une série qui montre la vie des jeunes femmes telle qu'elle est ? 
Girls a été très critiquée sur plusieurs points. On a beaucoup parlé du narcissisme des héroïnes, très égocentriques. Une caractéristique qui découle de leur peur de l'avenir. Le manque de représentation a lui aussi été pointé du doigt : on parle de jeunes femmes exclusivement blanches, toutes issues de la classe moyenne supérieure. Hannah a été entretenue par ses parents pendant deux ans après son diplôme ! Girls représente la vie de certaines jeunes femmes. Et finalement, le personnage le dit dès le premier épisode : "Je pense que je suis peut-être la voix de ma génération. Ou du moins une voix. D'une génération."

La sixième et dernière saison de Girls est à découvrir sur OCS, 24 heures après sa diffusion US, à partir du 13 février. 

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