7 min de lecture

"Un malaise militant" : peut-on s'inquiéter de la maigreur d'Ariana Grande sans commenter son corps ? Le dilemme impossible du féminisme

Le dernier clip de la superstar américaine a généré un flot de réactions diverses, toutes centrées sur sa perte de poids. Comment prendre la mesure de ces images sans tomber dans la stigmatisation du corps d'une femme ?

Ariana Grande sur le tapis rouge des Oscars le 2 mars 2026 à Hollywood.

Crédit : Emma McIntyre / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / Getty Images via AFP

Benjamin Pierret

Inquiétude, moqueries, analyses. C’est l’éventail des réactions que génère le dernier clip d’Ariana Grande sur les réseaux sociaux depuis sa sortie, le vendredi 31 juillet dernier. La perte de poids drastique qu'y révèle la chanteuse américaine de 33 ans fait l’objet d’une polémique dans laquelle se mêlent critiques mesquines, comparaisons de son corps à différentes époques – photos à l’appui  –, défense acharnée de fans dévoués, conjectures sur son état de santé… au milieu de cette cacophonie numérique, une question point : comment commenter le corps d’une femme sans trahir le féminisme ?

Le gabarit toujours plus fluet de la chanteuse américaine fait l’objet de remarques tantôt inquiètes, tantôt narquoises depuis des années. Ariana Grande n'a jamais fait part publiquement d’un éventuel diagnostic. Sa communication la plus directe sur le sujet est une vidéo TikTok de 2024, dans laquelle elle assurait être en meilleure santé qu’elle ne l'avait été par le passé. Elle demandait, surtout, au public de ne plus commenter son poids. L’effet – limité – de cette requête a volé en éclat la semaine dernière, quand la chanteuse a dévoilé le clip du single Petal, extrait de l’album du même nom. 

Le corps d'une femme lui appartient, "règle cardinale du féminisme"

Ariana Grande y campe Pepper, une jeune artiste qui enchaîne les auditions dans l’espoir de devenir célèbre. Et qui se heurte systématiquement au refus des directeurs de castings – tous masculins –, lesquels la congédient en critiquant son poids, son allure, son talent. 

La satire du show-business et de sa propension à se focaliser sur l'apparence de ses égéries féminines, broyant ces dernières au passage, n’a échappé à personne. Mais c'est un autre élément de la vidéo qui a suscité le plus de commentaires : les bras de la chanteuse, plus chétifs encore que d’habitude, ses épaules saillantes, ses joues creusées, sa cage thoracique imprimée sur son torse dévoilé par un bustier. Après deux jours d'un tohu-bohu digital retentissant, la chanteuse a annoncé par voie de communiqué un retrait prochain de la sphère publique, dénonçant "un examen à la loupe perpétuel que rien n'arrête". 

À lire aussi

Pour le collectif féministe Nous Toutes, joint par RTL.fr, "les remarques qui sont faites sur le corps d’Ariana Grande s’inscrivent dans une société patriarcale, qui a très longtemps commenté le corps des femmes. Ce à quoi on assiste, c’est plus un discours sur son corps à elle qu'une réelle discussion sur la santé. Prendre la santé comme prétexte pour critiquer le corps des femmes, c'est quelque chose qu’on a souvent entendu dans nos sociétés."

Le principe, qualifié de "règle cardinale du féminisme moderne" par la journaliste américaine Stacy Lee Kong dans un article sur le sujet, est ainsi posé : le corps d’une femme lui appartient et son apparence, notamment son poids, ne peuvent être traités comme des sujets de débat. De nombreuses voix, pourtant, font valoir que le sujet dépasse le simple cas d'Ariana Grande, et que les images de Petal nous annoncent peut-être quelque chose de trop sombre pour na pas être souligné.

"Alerter sur ce que ce corps raconte de notre époque"

Constance Vilanova a observé les réactions sur les réseaux sociaux. Cette journaliste indépendante, féministe revendiquée et autrice du livre Vivre pour les caméras (JC Lattès) y a vu "un malaise militant". Auprès de RTL.fr, elle résume le dilemme auquel le cas Ariana Grande confronte les tenantes de la lutte pour l’égalité des sexes : "Le féminisme a longtemps défendu, à juste titre, le droit des femmes à ne pas être réduites à leur apparence et à leur corps. Alors quand on commence à commenter le corps d’une femme, même avec de bonnes intentions, ça crée une situation très inconfortable."


Pourtant, face à la controverse suscitée par Petal, la journaliste s'est fendue d’une publication sur Instagram, où 29.000 personnes la suivent. En quelques slides, avec des mots prudents et choisis, elle évoque son inquiétude pour la chanteuse… et pour les millions de femmes, souvent jeunes, qui assistent à ce spectacle. 

Car depuis le lancement de sa carrière musicale en 2013, Ariana Grande s'est imposée comme l’une des plus grandes stars au monde. Ses albums prennent systématiquement la tête des classements américains et 24 de ses singles se sont hissés dans le top 10. Elle comptabilise à ce jour 363 millions d’abonnés sur Instagram – des dizaines de millions de plus que Taylor Swift ou Beyoncé

"Ce que je défends, c'est qu'il y a une différence entre commenter le corps d’une femme pour la juger et alerter sur ce que ce corps raconte d’une époque et d’un contexte", explique Constance Vilanova. "Ce n’est pas le même geste, la même intention."

"La norme du corps mince n’a pas disparu entre Kate Moss et aujourd’hui"

Le contexte, justement : pour elle, ce corps émacié agit comme une réminiscence d’une séquence pas si lointaine, durant laquelle les modèles proposés aux jeunes filles semblaient rétrécir d’un tapis rouge à l'autre. Le milieu des années 2000, une époque qui a vu Lindsay Lohan, Mary-Kate Olsen, Hilary Duff ou Nicole Richie rivaliser d’une maigreur que le monde faisait semblant de ne pas voir, quand elle n'était pas méchamment moquée dans la presse people. 

Une époque où Kate Moss - surnommée "la brindille" par les médias -, affirmait en interview qu'"aucune nourriture n'est aussi délicieuse que la maigreur". Une époque où la promotion, dans les magazines de mode, de mannequins aux beautés maladives était si prégnante que cette tendance portait un nom – le heroin chic. Une époque où les hospitalisations pour troubles alimentaires ont augmenté de 18% aux États-Unis et où les diagnostics ont flambé de 15% au Royaume-Uni.

15 ans plus tard, les corps très minces semblent réapparaître à Hollywood. De récentes apparitions de Demi Moore, Cynthia Erivo ou Emma Stone ont soulevé quelques sourcils : "Ariana Grande est le visage le plus visible d’une tendance qui revient", estime Constance Vilanova. "Le silence ne protège personne, il va juste laisser s’installer une norme sans que personne la nomme."

Entre-temps, pourtant, un mouvement est venu bousculer notre rapport aux corps féminins et notre facilité à les commenter : le "body positivisme", qui prône une mise à l'honneur de tous les types de morphologies afin de favoriser leur acceptation. En un mot, une révolte contre les injonctions esthétiques faites aux femmes... dont l'effet a peut-être été plus limité qu’il n'y paraît. 

Pour Hugo Saoudi, psychiatre spécialiste des troubles des conduites alimentaires (TCA) et coauteur du livre Quand manger te fait galérer (Vuibert), ce qui pouvait faire l'effet d’une révolution sur les réseaux sociaux n'était en fait qu'une goutte d’eau dans l'océan du vrai monde. 

"La norme du corps mince n’a pas disparu entre Kate Moss et aujourd’hui", affirme-t-il auprès de RTL.fr. "Il y a bien eu une forme de diversité des corps dans la publicité, mais quand on prend les statistiques, le nombre de corps minces par rapport aux corps gros reste de l’ordre de 99%. Quelques personnes ont été poussées en avant pour dire 'Regardez, on fait des efforts d’inclusivité !', tout en continuant balancer des corps plus minces."

Une équation insoluble ?

Si le professionnel se garde bien de poser un diagnostic sur une superstar qu'il n'a jamais rencontrée, il dresse un constat factuel auprès de RTL.fr : "Le clip d'Ariana Grande m'évoque les corps dénutris des patientes que je reçois en consultation." Son rapport à ces images, ainsi qu’à leur réception sur les réseaux sociaux, est ambivalent. 

D'un côté, les commentaires désinhibés contre lesquels il alerte : "Ce qu’on défend, nous, c'est qu'il ne faut pas commenter le corps des gens. Si une personne est déjà focalisée sur son poids parce qu’elle souffre d’un TCA, recevoir ce type de commentaire vient entretenir la focalisation." D’un autre, le message ambigu de la vidéo : "Elle dénonce une forme de système masculiniste centré sur l'image du corps. Mais le fait est qu'Ariana Grande y est extrêmement glamourisée, et ça c’est un problème en termes de message, d’influence, parce qu’elle est extrêmement suivie par des femmes. Des gens qui vont s’identifier à ce type de morphologie."

"Si on parle du corps d’Ariana Grande pour dire 'elle devrait manger', là ça s'adresse à Ariana Grande et on la juge", conclut Constance Vilanova. "Il y a des commentaires comme ça, c’est évident, ce n’est pas du tout productif et ça peut empirer son éventuelle maladie. Moi, je veux parler de l’image qu’elle produit sur les adolescentes qui la regardent et de phénomènes culturels. Ce n’est plus son corps qui est le sujet ; c’est le regard qu’on pose sur lui et ce qu’il peut provoquer, ce qu’il fabrique. C’est un exercice d’équilibriste très problématique et compliqué, qui demande une nuance que les réseaux sociaux ne favorisent pas."

Nous Toutes complète : "Nous sommes pour la discussion sur tous ces sujets-là. Si l’extrême maigreur est présentée comme un idéal à atteindre, il faut s’emparer du sujet. Mais s'en emparer en tant que tel, pas en disséquant la maigreur d’Ariana Grande. Parler du sujet en tant que sujet sérieux, sans se focaliser sur une personne en particulier."

La question insoluble que pose le dernier clip d’Ariana Grande est peut-être la suivante : comment parler de l’alerte, éventuellement personnelle et très certainement sociétale, lancée par le corps d’une femme… sans parler du corps de cette femme ? 

Le plus clair résumé de cette équation impossible vient peut-être de l’actrice britannique Jameela Jamil, qui a souffert d’anorexie pendant des années : "Si nous commentons son corps, nous pourrions faire du mal à sa santé mentale – ce qui serait horrible et que personne ne souhaite", a-t-elle écrit sur Instagram. "Si nous ne commentons pas son corps, nous prenons le risque de normaliser cette image auprès de centaines de millions d’adolescentes, d’enfants et même d’adultes impressionnables qui consomment son contenu."

La Ligne Anorexie, Boulimie, Info écoute est disponible au 09 69 325 900 pour toute question sur les troubles de conduites alimentaires.  

La rédaction vous recommande

L’actualité par la rédaction de RTL dans votre boîte mail.

Grâce à votre compte RTL abonnez-vous à la newsletter RTL info pour suivre toute l'actualité au quotidien

S’abonner à la Newsletter RTL Info

Ne laissez pas Google décider de vos sources.

Ajouter RTL comme source préférée