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Jean-Michel Basquiat : la décadence d'un génie artistique

PODCAST - Jean-Michel Basquiat n'a jamais été l'enfant prodige de la peinture. Il fut le Jimi Hendrix de l'art contemporain. Une rock star des pinceaux qui mélangeait les couleurs d'une jeunesse éphémère. Il savait que son sacre ne durerait que quelques printemps.

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Jean-Michel Basquiat, la décadence d'un génie artistique Crédit Image : AFP | Crédit Média : RTL | Durée : | Date : La page de l'émission
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Jean-Alphonse Richard et Marie Bossard

Jean-Michel Basquiat est né trois jours avant la Noël 1960, le 22 décembre, à Brooklyn, juste au bout du pont qui mène à Manhattan. Un père comptable, Gérard Basquiat, qui a fui Haïti où la dictature du régime Duvalier a placé son nom sur la liste rouge des opposants. Une mère, Matilde, d'origine portoricaine qui s'occupe de la maison. Avant Jean-Michel, Matilde a accouché d'un premier garçon, prénommé Max, mort en quelques jours. Aux yeux des parents, Jean-Michel sera l'héritier de cet enfant perdu auquel il ressemblerait comme deux gouttes d'eau. Deux filles, Lisane et Janine, vont compléter la famille.

Jean-Michel Basquiat grandit dans le quartier de Park Slope, réservé à la classe moyenne et à la petite bourgeoisie. Puis dans des appartements toujours plus grands, et des quartiers toujours plus prospères, Flatbush et Boerum Hill. C'est un petit garçon aux joues rondes, bien habillé, heureux de vivre. Avec son père - dont les relations seront bientôt de plus en plus compliquées - il écoute du jazz, du be bop et les standards de Charlie Parker.

Avec sa mère, il apprend à dessiner et ne va bientôt plus jamais lâcher un crayon ou un pinceau, gribouillant partout où il le peut. A six ans, il a déjà sa carte de sociétaire du musée de Brooklyn. Sa mère l'entraîne souvent à Manhattan, au prestigieux Metropolitan, où tous deux passent des heures devant les statues égyptiennes, les 18 Rembrandt et les 21 Cézanne que compte le musée.

L'artiste qui sera un jour plus cher que Picasso, signe à sept ans son premier coup d'éclat. Il envoie par la poste un de ses tous premiers dessins au tout puissant directeur du FBI de l'époque, aperçu à la télé. Un révolver. John Edgar Hoover ne lui donnera aucune réponse.

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Jean-Michel Basquiat a un père travailleur qui roule en Mercedes, une mère attentionnée qui surveille son éducation, une jolie chambre dans un confortable appartement qui donne sur un parc et l'Académie de musique de Brooklyn. Il va pourtant s'ingénier, toute sa vie, à transformer le tableau tranquil de son enfance en un univers bien plus sombre, pauvre et déshérité. Comme si la normalité l'effrayait.

"Je n'ai jamais compris pourquoi Jean-Michel cherchait à faire croire à tout le monde qu'il avait grandi dans le ghetto", dira un jour son père. Le peintre, devenu célèbre, revendiquera son goût pour contourner la vérité : "Je ne crois pas que ce soit bon d'être honnête dans les interviews. Je crois que c'est mieux de mentir", dira-t-il. Basquiat va ainsi passer son temps à travestir son passé. Remodelant ses souvenirs. Faisant de son existence un labyrinthe dans lequel tout le monde viendra se perdre.

Jean-Michel Basquiat est un adolescent grand, mince et souriant. S'il préfère la rue à l'école, c'est à la City As School, école ouverte où les profs sont des beatniks qui prêchent l'indiscipline, qu'il rencontre Al Diaz, un garçon de son âge. Diaz lui fait découvrir cet art urbain qui commence alors à fleurir sur les murs de la ville, le graffiti. Les deux garçons vont vite couvrir entrepôts, châteaux d'eau et couloirs de métro de figures colorées. Ils finissent par signer leurs œuvres de quatre lettres S, A, M,O. Raccourci de l'expression same old shit qui signifie "une bonne vieille herbe", allusion aux joints que les deux amis fument en permanence. L'aventure SAMO n'est pas une anecdote dans le parcours de Jean-Michel Basquiat. Elle va lui permettre de se faire remarquer. Quitte à ce que, à son grand désarroi, il soit à jamais catalogué, par certains pontes de l'art contemporain, comme un artiste des rues

Un succès instantané

En cette année 1978, Jean-Michel Basquiat, presque 18 ans, quitte définitivement la maison familiale. Il part sans se retourner, sans se douter que sa vie sera météorique, glorieuse et tragique. Un destin qu'il souhaite - quoi qu'il arrive - lumineux. La ferme intention de devenir célèbre et d'être jour aussi connu qu'une popstar.

"Dès que j'ai eu 17 ans, j'ai pensé que je pourrais être une star. Je pensais à mes héros, Charlie Parker, Jimi Hendrix. Je me demandais comment ils étaient devenus célèbres". Basquiat, livré à lui même, arpente ainsi la nuit newyorkaise. Personne ne le connait mais il se fond vite dans ce décor qui lui va si bien. Ces clubs éphémères où se presse la jeunesse punk, où la drogue est partout et la défonce revendiquée comme un art de vivre. Basquiat n'a pas un sou, tape de l'argent à tous ceux qu'il croise, peint sur des tee-shirts et des cartes postales. Les grands jours, il se fait dix ou douze dollars. Au Mudd Club, le lieu le plus hype du moment, il s'affiche avec une ribambelle de filles. La Française Elisabeth Hullin l'une de ses premières conquêtes, dira : "Jean-Michel était beau, grand, sexy élégant. Il avait un charme fou. Je suis tombée dans le panneau comme beaucoup d'autres".

Jean-Michel Basquiat a beau être magnétique, attirant, séducteur. Réussir la prouesse d'être déjà connu alors qu'il n'a rien prouvé. Pas facile pour lui d'être autre chose qu'un oiseau de nuit et devenir quelqu'un. La rue est son seul royaume et il est noir. Depuis son enfance, il affronte le racisme. Quand il gagnera beaucoup d'argent, il continuera à  être ignoré des taxis et à ne pas être admis dans certains restaurants.

Un jour, il paiera l'addition à une tablée entière de jeunes gens qui dans son dos ironisaient sur sa dégaine et sa couleur de peau. Histoire de montrer qu'il avait pris le pouvoir. Pour l'heure il ne connait personne et rêve de rencontrer son idole, le pape du pop art, Andy Warhol. L'homme qui fait la pluie et le beau temps chez les nouveaux artistes. Un soir il le repère dans un restaurant où il est attablé avec un conservateur de musée. Il se décide à entrer avec une poignée de ses cartes peintes. Le conservateur lui demande de s'éloigner, mais Warhol lui achète quelques cartes. Ces collages et juxtapositions d'images, vendus 2 ou 3 dollars, vaudront un jour plus de 20000 dollars. Andy Warhol va finalement adopter Basquiat comme un fils turbulent. Il sera son mentor, son protecteur, son ange gardien, le fil rouge de sa courte vie.

Pour Jean-Michel Basquiat, le succès est instantané. On commence à se disputer ses toiles, ses dessins, ses objets peints et même les petites cartes dont personne ne voulait. Il avait vendu son tout premier tableau à la chanteuse Debbie Harry pour 200 dollars. Un an plus tard, l'œuvre est revendu 20.000 dollars. Jamais le marché de la peinture n'a connu une telle inflation. Basquiat se laisse aspirer dans un tourbillon qu'il ne maîtrise pas, l'argent, la drogue, les filles et la fièvre de la création. Une frénétique excitation. Il peint le jour, la nuit, parfois à la limite de la suffocation et de l'apnée. "Quand il peignait, il ne respirait pas, il allait jusqu'à l'extrême possibilité de ses forces. Puis il se précipitait à la fenêtre et aspirait l'air", dira l'un de ses amis.

En 1985, Jean-Michel Basquiat est à son apogée. Il pose pieds nus et en costume en couverture du New York Times Magazine. L'article est intitulé, New Art New Money, nouvel art, nouvel argent. Basquiat apparait comme le symbole de cette révolution. En quatre ans, il est devenu l'un des artistes les plus chers et les plus convoités de la planète. La célébrité tant convoitées est au rendez-vous mais Basquiat est taciturne. Toutes ces années de défonce semblent avoir altéré le personnage. Devenu méfiant, soupçonneux, paranoïaque

Cette couverture de magazine n'est à ses yeux qu'une façade. Persuadé que les grands collectionneurs le considèrent en fait comme un artiste mineur, un graffeur. Il se sent mal aimé, méprisé. Il en veut à la terre entière, aux marchands, aux galeristes, aux journalistes. Se sent insulté quand le New York Times écrit qu'il est la mascotte de l'art contemporain et  le protégé de Warhol. Pourquoi pas une marionnette ? Cette fois on ne le prend pas au sérieux. Il se terre chez lui comme un reclus. Le  bruit va alors courir que le peintre le plus cher au monde serait malade, atteint de la nouvelle peste, le sida. Il n'en est rien mais Jean-Michel Basquiat est effectivement une ombre chancelante… A 25 ans, il en parait vingt de plus.

L'invité "Confidentiel"

Michel Nuridsany, écrivain, critique d'art et critique littéraire. Il est l'auteur du livre "Jean-Michel Basquiat" aux éditions Flammarion.

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