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Alain Colas, marin de légende et disparu de Manureva

PODCAST - Alain Colas n'a jamais été un navigateur solitaire. Il aimait trop les îles pour ne pas s'y arrêter. Quand il rencontra la mer, il fut ébloui par sa douceur et décida d'en faire sa maîtresse, sans se douter que les sirènes existent et vous attirent vers les profondeurs.

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Alain Colas, le disparu de Manureva Crédit Image : AFP / Archives (Mis en ondes par Grégory Caranoni) | Crédit Média : Jean-Alphonse Richard | Durée : | Date : La page de l'émission
Jean-Alphonse Richard
Jean-Alphonse Richard et Marie Bossard

Alain Colas est né le 16 septembre 1943 au milieu de la France, à Clamecy, dans la Nièvre. À 600 kilomètres de la côte atlantique, loin de la Trinité-sur-Mer, la Mecque des navigateurs, où sa silhouette sera un jour familière. Coincé entre ses deux frères, Christian, l'aîné, Jean-François, le cadet. Les parents, Roger et Fernande Colas, dirigent l'ancestrale faïencerie de Clamecy. Une enfance douce et tranquille, loin du grand large. La seule eau qui coule sous les yeux d'Alain Colas est celle, paresseuse, de l'Yonne, au pied de l'église Bethléem. Cette rivière qui file vers Paris, se jette dans la Seine et finit inexorablement dans l'Océan lointain. Il n' y a pas de marin dans la famille Colas mais elle compte un aventurier : le grand-père maternel. Un personnage de roman, embarqué tout jeune pour Madagascar où il allait devenir l'interprète de la Reine Ranavalona, puis engagé du côté de l'Afrique du Sud pour combattre les Anglais lors de la guerre des Boers. Voguant ensuite jusqu'en Cochinchine pour découvrir les secrets des peuples Moïs et  finir en grande tenue capitaine du port de Saïgon. Ce grand père et ces voyages au long cours, laissent imaginer à Alain Colas une mer fantastique avant même qu'il ne la voit pour la première fois.

Alain Colas est un enfant rêveur perdu dans les livres d'aventures, un lycéen assidu qui passe son bac de philo, un étudiant en lettres à Dijon puis en langue anglaise à la Sorbonne à Paris. Il sera sans doute enseignant même si ce destin, qui parait alors tout tracé, n'est pas le sien. Alain ne s'imagine guère dans ce rôle. Il a trop de fourmis dans les jambes pour cela. Toujours en mouvement. À 17 ans, il a déjà créé de toutes pièces - pour protester contre le projet de la mairie de détruire un plongeoir - le canoé Kayak club de Clamecy. Il a tenu tête à tout le monde. Il est allé voir un fabricant de bateaux, a mémorisé les gestes, retenu la technique est s'est mis à fabriquer les embarcations des adhérents. Non seulement le deuxième des fils Colas a du tempérament, mais il dispose d'une incroyable capacité d'observation et d'apprentissage. Au point que certains le surnommeront un jour l'ordinateur ou le professeur.

Alain Colas a passé la vingtaine et tourne en rond dans les rues de Paris comme dans une cage trop petite. En ce beau milieu des années soixante, l'air du temps est aux romans de Jack Kerouac, aux premiers hippies, aux grands espaces et à la pop. "Je voulais davantage de couleurs, de soleil et d'horizons", dira t-il. Son père lui envoie alors une petite annonce découpée dans le journal Le Monde. L'université de Sydney, en Australie, recherche un lecteur, un maître de conférences s'exprimant parfaitement en anglais et pouvant parler de littérature française à des étudiants. Alain Colas postule mais n'attend pas la réponse. Il se déclare aussitôt comme immigrant auprès de l'ambassade d'Australie, se fait faire un passeport et embarque en janvier 1966 au Havre, sur un cargo. Cap sur Sydney. Il ne sait pas encore que le Saint John's College hésite à retenir sa candidature, mais il s'en moque. Deux mois de voyage au cours desquels il abreuve l'établissement de lettres. Annonce qu'il est en route. Donne pour adresses les postes restantes de ses escales, Suez, Port Saïd, Port Louis. Le président de l'Université est stupéfait par le culot de ce Français. Il ne le connait pas mais verrait presque en lui une graine de Napoléon Bonaparte. À 22 ans, Alain Colas est attendu dans le port de Sydney. Il réussit haut la main l'examen d'entrée. Le voila maître de conférences. Il écrira : "L'Australie, Far West des temps modernes, m'accordait ma chance".

Un an après après son arrivée en Australie, Alain Colas partage son temps entre les cours à l'Université et les sorties à la voile dans la baie avec ses amis. Il est déjà un bon équipier. Suffisamment volontaire pour participer en ces tous derniers jours de 1967, à sa première course en équipage, la Sydney Hobart. Il embarque sur Camelot, un voilier de 19 mètres, comme cuisinier. Mais c'est vers un autre bateau, qui fait figure d'épouvantail et vient pour la première fois en Australie, que tous les regards se tournent : Pen Duick III du Français Eric Tabarly. Colas ne va jamais lâcher des yeux Tabarly, 36 ans, le meilleur navigateur du moment. Tabarly remporte bien sûr la Sydney-Hobart puis décide de rester quelque temps sur place pour profiter des mers chaudes. Ses équipiers sont presque tous rentrés en France. Il a besoin de bras et d'un cuisinier, à bord. Cet Alain Colas tombe à pic, le garçon ne demande qu'à embarquer. Le 12 janvier 1968, il monte sur le pont de Pen Duick III. "J'étais ému come un gosse au soir de Noël", dira t-il. Eric Tabarly sera moins enjoué dans ses mémoires : " Alain Colas, à première vue, n’a pas une allure de marin. C’est un garçon aimable et poli, qui déguste sa gamelle sans la voracité habituelle de mes équipiers", écrira t-il.

"J'aimais prendre mes rêves pour des réalités"

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Même si Alain Colas semble en retrait et ne fait pas partie des marins pur jus nés sur la côte Atlantique, il va passer haut la main son baptême du feu. Après quelques jours de navigation, Pen Duick se retrouve dans l'œil du cyclone tropical Brenda. Le bateau est au bord du chavirage. Ses voiles lacérées et emportées, il dérive vers un récif de corail. "Avec un autre bateau ou un autre capitaine nous y aurions laissé des plumes. Mais là, il n'y avait même pas le temps d'avoir peur", confiera le navigateur. L'équipage, Tabarly et ses deux équipiers, Kersauson et Colas, est privé de radio et porté disparu. Colas aurait pu sortir effrayé de cette épreuve, il est exalté. Entre les îles Loyauté et Nouméa, Tabarly a cédé la barre à Colas. "Ce fut le grand tournant de ma vie", dira le navigateur pour qui, désormais, plus rien d'autre ne va compter que la mer, la course. L'ambition folle de devenir l'un des meilleurs marins du monde.

Alain Colas devient l'un des équipiers permanents de Pen Duick IV. Bien décidé à tenir un jour tout seul la barre, il gagne sa vie en vendant articles, récits de courses et interviews de Pépé, Eric Tabarly, dans les pages sport des journaux et à des revues spécialisées. Il écrit, Olivier de Kersauson s'occupe des photos : le Cristal Trophy, la Transpacifique. Colas commence à avoir du métier mais surtout la volonté de se faire un nom. En 1970, Tabarly mouille avec son Pen Duick dans le port d'Honolulu. Le marin préféré des Français, n'a plus un centime. Sur son bateau, il a posé une pancarte "For Sale", "A vendre". Alain Colas a les poches vide mais il propose de racheter le trimaran en forme d'araignée. 225000 francs à l'époque. Il s'endette jusqu'au cou. Ouvre un crédit bancaire, va payer le bateau par mensualités. Le navigateur écrira :  "J'aimais prendre mes rêves pour des réalités. On n'épouse que les femmes qu'on demande en mariage".

Alain Colas est obsédé par l'idée d'aller toujours plus vite. Pour cela, il imagine la plus gigantesque des machines. Au printemps 1974, il commence à dessiner un quatre mats de 72 mètres, 1000 mètres carrés de voilure. Une cathédrale des mers bourrée d'électronique, barrée par un seul homme. Il lui faut trouver un million de dollars. Le navigateur donne des conférences, vend des livres et des films de voyage. Il croule sous les dettes mais c'est un beau parleur. Il sait négocier et se faire des relations. Il peut compter sur le maire socialiste de Marseille, Gaston Defferre, un partenaire de régates, qui lui ouvre son carnet d'adresses. Le marin arrive à convaincre une aciérie de lui fournir à un prix ridicule 150 tonnes d'aciers bruts. Il séduit Gilbert Trigano, le patron du Club Méditérranée. Trigano va financer les deux tiers du bateau de Colas qui s'appellera Club Méditerranée. Le chantier bat son plein jusqu'à ce dimanche de Pentecôte, où tout s'arrête...

Dans l'après-midi du 19 mai 1975, Alain Colas est sorti faire un tour en mer à bord de Manureva. A bord, Teura et une poignée d'amis et de journalistes. Il n'a pas la tête à une mini croisière. Il ne pense qu'a son pharaonique chantier naval. En rentrant à la Trinité, la grand voile se coince, le navigateur envoie l'ancre, sans se méfier. En deux secondes, sa cheville droite est sectionnée. Le tibia est à nu. Le pied ne tient que par le tendon d'Achille. Il sort son couteau, sectionne le cordage, se fait un garrot avec sa ceinture. On lui prédit l'amputation. 26 opérations au total. Il finira par claudiquer légèrement et son pied miraculé, devenu hypersensible aux variations de température, lui servira de baromètre. Manureva lui a envoyé un avertissement que personne, et surtout pas lui, n'a cherché à décrypter. Neuf mois après l'accident, il est dans le port du Mourillon, à Toulon, pour le lancement de son Club Méditerranée. Il s'appuie sur des béquilles. Quatre mois plus tard, il prend le départ de la Transat anglaise. Il s'est fait fabriquer une botte spéciale pour soutenir le poids de son corps. Dix sept heures par jour, il doit tenir son pied droit en l'air pour que le sang circule. En pleine tempête, des voiles sont arrachées. N'importe quel navigateur aurait abandonné. Mais pas lui. Il termine, cinquième épuisé mais debout, capitaine Colas et sa jambe en bois.

L'invité "Confidentiel"

Eric Vibart, journaliste pour le magasine Voiles et Voiliers

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