4 min de lecture Cinéma

Pourquoi Trump dit préférer "Autant en emporte le vent" à "Parasite" ?

ÉCLAIRAGE - En vantant un film qui divise l'Amérique d'aujourd'hui sur fond de racisme à un film étranger, Donald Trump envoie des signaux clairs à son électorat.

Donald trump a critiqué le film "Parasite" disant lui préférer "Autant en emporte le vent".
Donald trump a critiqué le film "Parasite" disant lui préférer "Autant en emporte le vent". Crédit : Montage RTL.fr
Aymeric Parthonnaud
Aymeric Parthonnaud
Journaliste

C'est une petite phrase qui agacera prodigieusement les amoureux du cinéma mais qui en dit long sur la pensée politique et culturelle de Donald Trump. Lors d'un meeting de campagne pour sa réélection à Colorado Springs, le locataire de la Maison blanche a demandé à la foule "à quel point la cérémonie des Oscars avait été mauvaise cette année ?" "On a assez de problèmes avec la Corée du Sud, avec le commerce. Et par-dessus le marché, ils leur donnent le titre de meilleur film de l'année ?", s'est exclamé le président

"Est-ce qu'il [le film Parasite, sacré Meilleur film] était bon ? Je ne sais pas", a-t-il ajouté, informant ainsi son public qu'il n'avait pas vu le film qu'il critiquait. Donnez-nous Gone With the Wind (Autant en emporte le vent). Est-ce qu'on peut avoir de nouveau Gone With the Wind, s'il vous plaît ? Ou Sunset Boulevard (Boulevard du crépuscule) ?", a-t-il demandé face à des militants très enthousiastes.

Gone With the Wind et Sunset Boulevard sont indubitablement des chefs-d'oeuvre du cinéma mais ils démontrent une vision très "trumpienne" de ce qui mérite gloire et accolades. Tout d'abord il s'agit de films 100% américains. Donald Trump ne surprendra personne en prônant la supériorité toute patriotique des productions de son pays sur les autres. 

Boulevard du crépuscule est une création de Billy Wilder datant de 1950 et Autant en emporte le vent est un film réalisé par Victor Fleming en 1939. La production est américaine et la distribution est presque exclusivement américaine (à l'exception notable de quelques Britanniques comme Vivien Leigh qui incarne Scarlett O'Hara ou Leslie Howard qui joue Ashley Wilkes). 

Trump est-il une nouvelle Norma ?

L'évocation de Sunset Boulevard a interrogé de nombreux Américains qui se sont demandés si le président Trump avait bien compris l'esprit de ce film. Boulevard du crépuscule est en effet un vrai "film d'horreur hollywoodien", une critique du monde du cinéma toujours très cynique, superficiel, égoïste

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Le personnage de Norma par exemple, ancienne gloire du 7e art, est perdue entre rêve et réalité. Le mensonge, les trahisons et les manipulations y sont exposés de façon très fine. Certains voyaient d'ailleurs dans le personnage de l'ultra-narcissique et délirante Norma, une critique de l'état d'esprit de Donald Trump, figure incontournable de notre ère de la post-vérité. 

Sunset Boulevard est un grand film mais Donald Trump voulait certainement utiliser l'exemple de ce film ancien, américain et en noir et blanc pour illustrer cette Amérique triomphante d'antan. Celle-la même qu'il entend rendre "great again" ("grande à nouveau"). Sunset Boulevard n'a d'ailleurs jamais reçu l'Oscar du Meilleur film contrairement à Autant en emporte le vent et c'est bien l'évocation de ce long-métrage qui illustre le mieux la pensée politique de Trump. 

Un sous-texte raciste ?

Si tout le monde s'accorde à dire qu'Autant en emporte le vent est aussi un monument du cinéma et l'un des plus beaux films de l'histoire, il faut reconnaître qu'il comporte des passages particulièrement problématiques. Le film a été critiqué a posteriori pour son racisme notamment dans sa façon de dépeindre les Afro-Américians ou l'histoire de la guerre de Sécession et des Sudistes. Des critiques qui ne sont pas nouvelles puisque le roman de Margaret Mitchell à l'origine du film avait été pointé du doigt pour les même raisons dès les années 30.

Même si l'actrice Hattie McDaniel fut la première actrice noire à remporter un Oscar pour son rôle de Mamma (ce que les soutiens de Trump avancent), son personnage d'esclave loyale préférant servir ses maîtres plutôt que sa liberté reste difficile à avaler pour nombre d'Américains aujourd'hui. Hattie McDaniel avait même dû supporter une différence de traitement à la cérémonie des Oscars puisqu'elle ne pouvait pas s’asseoir avec ses camarades de tournages blancs, Vivien Leigh et Clark Gable. 

Moquer un film coréen pour lui préférer (et faire applaudir en meeting) Autant en emporte le vent n'est certainement pas une coïncidence.

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Hattie McDaniel as Mammy

Pour les 80 ans du film d'ailleurs, de nombreux journalistes se sont affrontés sur la qualité de ce film : peut-on encore le voir aujourd'hui ? Doit-on critiquer son contenu ou le considérer comme le fruit d'une époque, avec ses travers ? The Telegraph publiait l'an dernier un article à ce sujet baptisé "Autant en emporte le vent est l'un des plus beaux films du cinéma et je ne veux plus jamais le voir". Le Washington Post publiait un édito intitulé "Autant en emporte le vent est le seul monument confédéré qui mérite d'être sauvé". La projection du film avait même été annulée dans un cinéma de Memphis provoquant un débat dans le pays. 

Autant en emporte le vent est un symbole. Un symbole raciste diront certains et que Donald Trump agite devant ses militants pour les galvaniser. Il s'agit surtout de se placer du côté de la "non-repentance". Donald Trump veut envoyer plusieurs signaux à son électorat. Le premier est qu'il préférera toujours l'américain à l'étranger, peu importe la qualité des œuvres en question. Deuxième signal : il existe un "bon vieux temps" qui doit servir de modèle à l’Amérique de demain, un classique de la pensée conservatrice. Et enfin, il faut lutter contre la "bien-pensance" des libéraux et des progressistes qui critiquent les œuvres passées. 

Racisme ou conservatisme ? Xénophobie ou patriotisme ? Il est difficile de connaître l'intention réelle du président américain lorsqu'il critique ainsi Parasite pour lui préférer Autant en emporte le vent. Le fait est qu'il est parfaitement au courant de la division idéologique qui traverse la société américaine (le débat sur Gone With The Wind est très récent) et qu'il montre clairement les couleurs et les valeurs de son camp. Un camp en parfaite opposition avec l'élite démocrate et le tout-Hollywood.

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