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"On peut s'attacher à absolument tout" : pourquoi "Friend", cet "ami virtuel" intégré dans un collier suscite tant d'inquiétudes

Depuis la fin janvier, une campagne publicitaire pour un mystérieux collier baptisé Friend a fait son apparition dans le métro parisien. Présenté comme un "ami virtuel" dopé à l’intelligence artificielle, l’objet, suscite une vive controverse en France. En cause : sa promesse de lutter contre la solitude… au prix d’une écoute permanente.

Un collier “ami virtuel” avec une IA intégrée dont la publicité est placardée dans le métro parisien et inquiète les internautes

Crédit : Internaute TikTok

Yasmine Boutaba

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Difficile d'y échapper si vous avez récemment emprunté les transports en commun à Paris. De grandes affiches minimalistes ont fleuri dans plusieurs stations de métro, avec des slogans déroutants tel que "Je ne laisserai jamais de vaisselle dans l’évier", "Je serai toujours d'accord pour prendre un café n'importe ou dans Paris" ou encore "Je regarderai tous les épisodes avec toi".

À première vue, certains y ont vu une publicité pour un site de rencontres ou un service du quotidien. En réalité, il s’agit d’une campagne pour friend.com, un collier-pendentif alimenté par intelligence artificielle.

Vendu 129 dollars et décliné en noir ou en blanc, le collier Friend se présente sous la forme d’un petit orbe porté autour du cou. Équipé d’un micro et connecté au smartphone via Bluetooth, il est capable d’écouter en permanence l’environnement sonore de son porteur.

Avec cette écoute continue, l’IA analyse les sons et répond par des messages personnalisés par SMS via une application dédiée. Il est également possible d’interagir volontairement avec le collier en appuyant sur le centre de l’orbe pour lui parler directement. L’utilisateur peut même lui donner un nom. La même IA est accessible en ligne sous forme de chatbot gratuit, permettant de tester l’expérience avant d'acheter le pendentif. 

"Il faut tout arracher" : un appel à l'action des internautes

Depuis la fin du mois de janvier, de nombreux internautes partagent ces affiches sur X et TikTok, oscillant entre incompréhension, inquiétude et indignation. Une internaute s'est insurgée dans une vidéo TikTok publiée le vendredi 30 janvier dernier.

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"Les gars je suis dans le métro mais je vais vomir en fait. Il y a les publicités 'Friend' qui viennent d'arriver, je suis trop choquée". Sous les commentaires, les internautes ont également exprimé leur étonnement... Voire leur indignation : "On est dans un épisode de Black Mirror", "j'adore Black Mirror mais pas dans la vraie vie", "c’est littéralement le synopsis du film Her - qui raconte l'histoire d'amour de Theodore, en instance de divorce, et son IA qu'il a surnommé Samantha-" ou encore "c'est ultra dystopique, leur but est de supprimer et tous les liens sociaux". 

@maimounazzle2 #fyp ♬ son original - Dr_diyarsardar

Certains ont même appelé à les "taguer" ou à "tout arracher"On peut lire : "Où sont les taggueurs ?", "les gars prenez un big marqueur et dégradez-les, c'est littéralement ce que j'ai fait hier" ou encore "merci pour la personne qui a écrit 'Fuck IA' sur l'affiche à Gare de Lyon". D'autres ont tenté de tempérer : "Vous racontez votre vie toute la journée à Chatgpt et vous faites les effrayés" ou encore "ça peut être positif pour les personnes en dépression ou seules".

Friend.com, une start-up américaine derrière l'"ami" numérique

Derrière ce produit se trouve la start-up américaine Friend, fondée autour de 2023 par Avi Schiffmann, un jeune développeur connu pour avoir créé un site de suivi du Covid-19 pendant la pandémie. En 2024, il a déboursé 1,8 million de dollars pour racheter le nom de domaine friend.com, jusque-là inutilisé.

Le projet revendique une ambition singulière : créer une "IA de compagnie", distincte des assistants vocaux classiques comme Siri ou Alexa. Ici, pas de promesse de productivité, mais celle d’une présence émotionnelle continue. Friend se veut un "ami" numérique, disponible à tout moment pour discuter, soutenir ou commenter le quotidien de son utilisateur.

Vie privée, surveillance, fragilisation des relations humaines...

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"On arrive vers des IA qui vont avoir vocation à tout savoir sur nous" : Friend, le collier qui fait office d'ami virtuel

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Avant d’arriver en France, Friend a déjà suscité une vive polémique aux États-Unis. À l’automne 2025, la start-up a dépensé plus d’un million de dollars pour une vaste campagne d’affichage dans le métro new-yorkais, avec plus de 10.000 affiches déployées dans des milliers de wagons et d’abribus.

Et la réaction a été immédiate. De nombreuses affiches ont été arrachées ou recouvertes de graffitis dénonçant un outil de surveillance. Avec son écoute en continue, des inquiétudes autour de la vie privée ont émergé non seulement pour l’utilisateur, mais aussi pour les personnes autour de lui, qui n’ont pas consenti à être enregistrées. Une vision partagée par Thomas Solignac, entrepreneur spécialisé dans l’intelligence artificielle : "Petit à petit, on arrive vers des IA qui vont avoir vocation à tout savoir sur nous. Ça ouvre énormément de problématiques sur la sécurisation. La question se pose clairement : que deviennent ces données ?", a-t-il alerté au micro de RTL. François Pachet, chercheur en IA, lui, défend cet aspect sur RTL : "L'écoute constante n'est pas nouvelle, c'est la même chose avec Alexa par exemple. Il faut forcément cela pour que l'IA puisse interagir quand on l'appelle". 

Et ce n'est pas la seule problématique pointée du doigt. Les slogans publicitaires, laissant entendre qu’un collier d’IA serait plus efficace qu’un ami ou un partenaire humain, ont largement été jugés glauques et opportunistes. Pour certains, Friend devient le symbole d’un malaise plus large : celui de la solitude et de la marchandisation des relations humaines.

Des critiques ont rappelé les dérives déjà observées avec certains chatbots, notamment chez des utilisateurs vulnérables. Présenter une intelligence artificielle comme un remède à la solitude pourrait-elle encourager une dépendance émotionnelle, au détriment des relations humaines réelles ? L'inquiétude a été réfutée par le chercheur en intelligence artificielle, François Pachet.

"L'humain peut s'attacher à tout" : une longue histoire d'amis virtuels remise au goût du jour

Pour François Pachet, cette polémique s’inscrit dans une continuité et révèlent surtout quelque chose de profondément humain. "Nous sommes programmés pour nous attacher. On peut s’attacher à absolument tout, surtout à quelque chose qui interagit avec nous. C'est comme les gens qui ont des animaux, ils sont persuadés qu’ils les comprennent parfaitement (...) C’est intéressant de se poser la question de l’attachement. Est-ce que l’humain peut s’attacher à ce type d’objet ? En réalité, ce n’est pas nouveau", rappelle-t-il sur RTL.

Du célèbre Tamagotchi au début des années 2000 au robot chien Aibo de Sony, l’histoire des technologies interactives a été jalonnée de tentatives visant à créer un lien émotionnel. "Pour l’instant ça n’a pas très bien marché, c'était des tendances. À l’époque, ça marchait mal parce que ces objets n’avaient pas de mémoire. Aujourd’hui, avec les modèles de langage, les interactions sont beaucoup plus riches. Il faut voir Friend comme une évolution de ce chemin-là", explique le chercheur.

Je suis énervé par cette passion française qui consiste à expliquer que chaque nouvelle technologie est une catastrophe

François Pachet, chercheur en intelligence artificielle

L'ancien directeur du Creator Technology Research Lab de Spotify nuance les critiques alarmistes : "Je suis énervé par cette passion française qui consiste à expliquer que chaque nouvelle technologie est une catastrophe. On disait déjà que ChatGPT allait empêcher les gens d’écrire. Tout dépend de la manière dont on l’utilise. Oui, il y a des risques, mais aussi des usages très intéressants". 

Pour ce dernier, l’avenir de ce marché reste incertain mais prometteur. "Ces technologies vont évoluer, parfois on y croit vraiment - au succès d'une nouvelle technologique-, parfois ça finit par retomber. C’est très imprévisible. Mais je pense que le marché va croître, ça me paraît inévitable. Si on nourrit ces IA avec des documents et des informations personnelles, on peut obtenir des interactions fulgurantes."

Une controverse assumée par son créateur

Loin de calmer le jeu, le fondateur du collier, Avi Schiffmann a assumé pleinement la polémique. Interrogé par le magazine Cosmopolitan à l’automne 2025, il expliquait trouver les réactions négatives "très divertissantes". Dans une interview accordée à Fortune, il allait encore plus loin, comparant sa relation à l’IA à une relation spirituelle : "C’est une entité omniprésente à qui l’on parle sans jugement".

Pour le patron américain, la controverse est avant tout un formidable levier de visibilité. "Grâce à la couverture médiatique, nous avons touché plus de 200.000 utilisateurs… je considère donc cela comme une réussite", affirmait-il encore. Contactée par RTL, l’entreprise Friend n’a pas répondu à nos sollicitations.

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