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"Ces groupuscules ont pignon sur rue" : comment Lyon est devenu l’épicentre des affrontements entre l’extrême droite et l’extrême gauche

Quentin Deranque, 23 ans, est décédé après avoir été roué de coups par plusieurs personnes cagoulées, en marge d'une conférence de l'eurodéputée LFI Rima Hassan à Sciences Po Lyon. Le gouvernement a accusé les antifas de la Jeune garde d’être à l’origine de sa mort.

À Lyon, l'endroit où Quentin, militant nationaliste, a été agressé le 14 février 2026

Crédit : Frédéric Perruche/RTL

Marie-Pierre Haddad

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Raymond Barre, Gérard Collomb, Grégory Doucet... Depuis plusieurs années, la ville de Lyon est dirigée par des personnalités politiques issues du centre droit, des rangs socialistes - puis macronistes ou encore écologistes. Un contraste avec la lutte que se livre des groupuscules d’extrême droite et d’extrême gauche dans les rues de la capitale des Gaules.

Le 14 février 2026, Quentin Deranque, militant identitaire et engagé au sein du collectif Némésis, est décédé. Le jeune homme de 23 ans a succombé à des coups portés par au moins six individus masqués et cagoulés, encore non identifiés, selon des déclarations du procureur de Lyon. Si le gouvernement a pointé du doigt le groupe antifasciste "La Jeune Garde", le procureur a refusé d'en dire plus sur le profil des agresseurs.

Au fil des années, Lyon est devenu le théâtre d'affrontements entre les deux extrêmes. Un rapport parlementaire de 2023 soulignait "la présence importante de l'ultra-droite et de l'ultra-gauche" au sein de la ville qui "aboutit à ce que les deux mouvances se nourrissent mutuellement dans la violence". 

Une ville historiquement composée de groupuscules d’extrême droite

Pourquoi et comment cette ville est-elle devenue l’épicentre des affrontements entre ces mouvances ? Joint par RTL.fr, Matthieu Suc, journaliste à Mediapart explique "hormis Paris, Lyon est la ville qui historiquement raccroche à elle toutes ces tendances". Les groupuscules d’extrême droite y ont toujours été "très forts, très imposants" et y ont "toujours mené des actions".

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Erwan Lecoeur, sociologue et spécialiste des groupuscules d'extrême droite, évoque aussi auprès de RTL.fr des "raisons historiques". "Lyon est une ville extrêmement catholique, avec des traditionalistes, c'est-à-dire la tendance la plus dure du catholicisme". À cela s'ajoute la présence de grandes familles lyonnaises historiques "qui sont très à droite et extrêmement présentes dans la ville depuis très longtemps", ajoute-t-il.

"En réaction aux exactions des gens de l'extrême droite radicale s'est constitué des groupes antifascistes pour contenir cette violence et se défendre contre la violence d'extrême droite radicale", indique Matthieu Suc.

Le tournant des années 2010 et "une intensification des violences"

Si les tensions et les affrontements ont perduré entre les identitaires et les antiracistes à Lyon, la violence s’est intensifiée. Selon Erwan Lecoeur, Lyon est depuis plusieurs années face à "une intensification des violences, encore plus que dans d'autres villes".

Les années 2010 ont ainsi marqué un tournant, car cela correspond à "un basculement de l'extrême droite qui se sent de plus en plus 'chez elle' et majoritaire dans certains quartiers de Lyon", souligne le sociologue qui note aussi un "laisser-aller de la part des autorités nationales" avec de "très faibles condamnations pour des faits de violence depuis une dizaine d'années".

Les raisons de ce redoublement de violence et de l’éclosion de nouveaux groupuscules ? "L'affaiblissement des partis de gauche" et de "la capacité des services d'ordre ou des organisations de gauche à réagir", explique-t-il. L'expert souligne aussi le rôle des ultra de l'Olympique lyonnais : "Comme à Paris dans les années 80-90, il y a toute une partie des ultra qui a basculé dans des groupuscules d'extrême droite".

D’une violence d’autodéfense à une violence pure

Ainsi, Lyon concentre des dizaines de groupuscules dont le nombre de membres s'élève - extrême droite et extrême gauche confondues - à environ 1.000 personnes. Bastion Social, qui a été dissous, mais aussi Les Remparts, l'Action française sont des groupuscules ancrés à l'extrême droite et installés à Lyon. À l’extrême gauche, les groupes connus sont La Gale, dissoute en 2023, mais aussi la Jeune Garde dissoute en 2025.

"Pour l'immense majorité des cas, les violences sont dues aux groupes d'extrême droite", note Erwan Lecoeur avec des organisations qui mettent en place des "opérations d'agressions de militants écologistes ou des syndicalistes", indique-t-il. Ces mouvements se permettent "des choses qu'ils ne se permettaient pas auparavant", indique le sociologue.

"Lyon est une ville où il y avait des groupes de gauches anarchistes, et tout cela faisait que l'extrême droite était présente, mais elle ne se permettait pas de faire des expéditions punitives dans toute la ville et restait dans son quartier", ajoute-t-il.

L’enquête concernant la mort de Quentin Deranque se poursuit. D’après les images et les vidéos de l’agression, Matthieu Suc estime que "la violence s'est auto-alimentée. Les antifas sont passés d'une violence qui était purement de l'autodéfense à une violence complètement différente".

Le Vieux-Lyon, bastion de l'ultradroite et La Croix-Rousse, celui de l'ultragauche

Le conflit entre ces groupuscules d’extrême droite et d’extrême gauche est tel que certains quartiers sont devenus des bastions. Comme l'indique Erwan Lecoeur, la ville est partagée entre le Vieux-Lyon, au pied de la colline de Fourvière où se trouvent "des bars, des salles d'entraînement de sport de combat", "installés là depuis des dizaines d'années" et appartenant aux groupes identitaires.

Les antifascistes, eux, sont basés à la Croix-Rousse, "qui est réputée comme étant un lieu historiquement très à gauche", précise Erwan Lecoeur. Sur la colline "concurrente", le sociologue expert des groupuscules d'extrême droite évoque les quartiers des antifascistes comme la Croix-Rousse, "historiquement très à gauche".

"Ces groupuscules ont pignon sur rue, ce qui n'était pas forcément le cas il y a 20 ou 30 ans. Ils ont des locaux, des cafés dans lesquels ils se retrouvent, des salles de sport dans lesquelles ils s'entraînent, détaille Erwan Lecoeur. Non seulement ils ont pignon sur rue, mais ils sont de plus en plus présents dans des événements. Ils font pression et montrent leur présence".

"Comme on est dans un petit environnement et à force de s'affronter, ils se connaissent tous les uns les autres. Ils revendiquent aussi leurs actions sur les réseaux sociaux", explique le journaliste de Mediapart.

Et Erwan Lecoeur de conclure : "Ce qui est fort probable, c’est que les groupuscules d'extrême droite utilisent et récupèrent ce drame absolu pour déclencher une sorte de ‘guerre des gangs’".

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