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'Qui est-on devenu pour accepter ça ?" : prisons, CRA, psychiatrie... Dominique Simonnot décrit sur RTL la "situation désastreuse" des lieux de privation de liberté en France

ENTRETIEN - La journaliste Dominique Simonnot, spécialiste des affaires judiciaires, a endossé pendant six ans le rôle de Contrôleuse générale des lieux de privation de liberté. Prisons, hôpitaux psychiatriques mais aussi geôles de garde à vue, Dominique Simonnot a accordé un entretien à RTL afin d'établir le bilan de ces six années de visites dans tous les lieux clos de la République.

000_B8Y98GPDominique Simonnot, ex-Contrôleuse des lieux de privation de liberté en France

Crédit : Joel Saget / AFP

Dominique Simonnot, ex-Contrôleuse générale des lieux de privation de liberté : "J'ai constaté beaucoup de catastrophes"

00:13:47

Plana Radenovic - édité par Jérémy Billault

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Après six ans au Contrôle général des lieux de privation de liberté, Dominique Simonnot passe la main. Son successeur Pierre Coppey, ex-président de Vinci Autoroutes, qui dirige une association de réinsertion, a été nommé récemment par Emmanuel Macron. La Commission des lois de l'Assemblée nationale doit voter sur cette nomination mercredi 4 novembre.

En incarnant cette autorité administrative indépendante dont la mission est de contrôler les conditions de prise en charge des personnes privées de liberté en s'assurant du respect de leurs droits fondamentaux, elle a visité, d'octobre 2020 à octobre 2026, une multitude de lieux clos, entre établissements pénitentiaires, hôpitaux psychiatriques, centres et locaux de rétention administrative des étrangers ou même geôles de garde à vue de la police et de la gendarmerie.

Quelques jours après la fin de son mandat, Dominique Simonnot a accordé un entretien à RTL dans lequel elle présente un premier bilan et pose son regard sur l'évolution des conditions de détention en France, qui établit chaque année un nouveau record de surpopulation carcérale.

Pendant six ans vous avez visité un nombre incalculable de lieux clos. Qu'est-ce que vous avez constaté, qu'est-ce qui a évolué?

"J'ai constaté malheureusement beaucoup de catastrophes, en prison, dans les centres de rétention administrative, et en psychiatrie aussi. Mais la psychiatrie est porteuse d'espoir. On a beaucoup œuvré pour que les choses avancent, notamment sur la contention, la pire atteinte à la liberté que j'aie jamais vue. Il y a aujourd'hui un certain nombre de soignants, de psychiatres, qui veulent l'abandonner, et cela, c'est source d'espoir". 

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"Autour de la prison, je regrette de voir que tout le monde a abandonné le terrain. Nous avons créé un groupe de travail sur la surpopulation carcérale. Ça n'est pas bon pour la société que des gens soient enfermés dans ces conditions, ils en ressortiront encore pires. À trois, quatre par cellule, 23h/24, en compagnie de rats, de punaises de lit..."

Vous entrez dans ces lieux, dans ces prisons, et vous y passez du temps. On ne peut pas vous cacher grand chose.

"Non, nos constats gagnent en force, du fait du temps qu'on passe là. À Fresnes, j'ai visité une prison dominée par la présence des rats, par l'odeur des rats. Je n'arrête pas de me demander : 'Qui est-on devenu pour accepter ça, pour supporter ça ? Quelle société veut-on ?' Alors que nos voisins européens se sont débarrassés du fléau de la surpopulation. Pas nous."

On a franchi récemment la barre symbolique de 90.000 détenus dans nos prisons françaises, avec une densité carcérale globale de 142%, densité qui monte à plus de 170% dans les maisons d'arrêt. Quelles sont les solutions?

"L'État ne jugule rien, car l'État n'a pas le courage. Je me suis heurtée pendant six ans, et le groupe de travail avec moi, ainsi que les associations qui œuvrent en prison, à une grosse lâcheté politique. Tout le monde sait que ça ne peut pas durer comme ça. Un directeur de prison a dit à l'Assemblée nationale : c'est une bombe, on vous aura prévenus. Cette audition a marqué."

Vous avez passé du temps à Condé-sur-Sarthe, où se trouve l'un des Quartiers de lutte contre la criminalité organisée (QLCO). Qu'y avez-vous vu?

"Tout d'abord je voudrais dissiper un malentendu. Je ne suis pas idéologiquement contre les QLCO. Je suis allée à Vendin-le-Vieil, et je n'ai pas constatée de situation si catastrophique".

À écouter

RTL a visité la prison de haute sécurité de Condé-sur-Sarthe, avant l'arrivée imminente des narcotrafiquants

00:01:52

À Condé-sur-Sarthe, nos constats sont très sévères. Il y a une brutalité, une façon de traiter les gens, de les 'plier'. Tout est couvert par la direction. Tous les surveillants sont cagoulés ; une équipe est nommée 'les yeux bleus', une autre 'les nazis'. Sur le territoire de la République française, des surveillants se croient autorisés à chanter des chants nazis. Si des Républicains, que nous sommes tous, supportent ça, on tombe très bas. Oui, les gens qui sont enfermés là sont très dangereux, mais si on se met au même niveau qu'eux, ce qu'on pense qu'ils sont, qu'est-ce qu'on est nous ? Des barbares ?"

Vous évoquiez les audiences, l'État a fait appel de la décision du tribunal administratif

"La Chancellerie a fait appel devant le Conseil d'État, alors qu'il lui était demandé de faire respecter la déontologie des surveillants en somme. Evidemment nous avons gagné aussi devant le Conseil d'État"

A l'heure où les lycéens se révoltent, évoquons les Etablissements pour mineurs. On le sait peu, mais en France, il est possible d'incarcérer les adolescents, à partir de 13 ans. Vous en avez visité, Mathieu Sapin évoque d'ailleurs l'une de vos visites dans sa bande dessinée En liberté. Qu'avez-vous vu?

"J'ai vu l'enfermement de ces gamins, 23h/24 en cellule. C'est la première fois en six ans que j'ai dû me retenir, je sentais les larmes me monter. Si désespérée de voir comment on enferme les enfants. En 2024, nous avons sorti un avis pour dire que ces enfants enfermés ont cinq fois moins d'heures d'enseignement que leurs camarades de dehors". 

"On ment à la population, en disant qu'on va les remettre dans le droit chemin, que ce qui prime c'est l'éducatif. J'en veux aux élus de la République que je suis venue voir avec cet avis. Personne n'est jamais revenu vers moi, sauf Perrine Goulet, élue et aussi ancienne enfant placée. Nous demandons un statut spécial du professeur en prison, on a beaucoup de syndicats pénitentiaires avec nous, car c'est honteux. Il faut savoir que pendant les vacances scolaires en prison, les enfants enfermés ne font strictement rien."

Vous avez visité aussi des geôles de garde à vue. Aujourd'hui, les conditions de garde à vue sont dénoncées, notamment en ce qui concerne les interpellés du mouvement lycéen. Qu'avez-vous constaté?

"Alors je ne veux faire vomir personne. Les toilettes sont bouchées, tout le monde y est allé, la chasse d'eau est externe... J'ai failli vomir. On a demandé aux gamins s'ils avaient reçu un kit d'hygiène, ils ne savaient même pas ce que c'était !"

De ces six ans, retirez-vous un peu d'espoir, des évolutions positives après votre travail incessant d'alerte?

"En psychiatrie, il y a beaucoup d'espoir, et de bagarre. En prison, c'est tellement lent. Mais nous avons réussi à installer le débat sur la surpopulation carcérale. Quand je suis arrivée, les trois quarts de l'Hémicycle s'évanouissaient quand je parlais de régulation carcérale. Aujourd'hui le débat est lancé. Pour les enfants, j'aimerais qu'on réalise le marasme : l'ASE est dans une situation désastreuse, on incarcère des enfants qui ont subi aussi des violences, souvent pendant l'enfance, et leur incarcération est aussi une violence supplémentaire."

Que souhaitez-vous dire à votre successeur?

"Je lui souhaite bonne chance, et je lui confie mes espoirs."

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