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"Sodoma" : que révèle l'enquête de 4 ans sur l'homosexualité au cœur du Vatican ?

Quatre ans et 1.500 entretiens. Le nouveau livre de Frédéric Martel est une longue plongée dans l'un des secrets du Saint-Siège. Selon le journaliste, les prêtres et évêques homosexuels seraient loin d'être minoritaires.

Des prêtres appliquant de la crème solaire sur leurs visages au Zayed Sports City Stadium le 5 février 2019
Des prêtres appliquant de la crème solaire sur leurs visages au Zayed Sports City Stadium le 5 février 2019 Crédit : Vincenzo PINTO / AFP
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Aymeric Parthonnaud
Journaliste

Sodoma (Robert Laffont) révèle ce que certains savaient déjà et ce que beaucoup pressentaient : de nombreux membres de l'Église catholique sont homosexuels. Après quatre ans d'investigation, le journaliste Frédéric Martel (Le Rose et le noir, Global Gay, Mainstream) revient avec une vaste enquête sur le Vatican. Sodoma va d'ailleurs sortir dans le monde entier dans 8 langues dès le 21 février. Son analyse sur l'importante communauté homosexuelle au cœur du centre de décision du catholicisme n'est pas une théorie, elle repose sur une collection incroyable de témoignages. 

41 cardinaux, 52 évêques, 45 nonces apostoliques, des centaines de prêtres et de séminaristes se sont confiés au journaliste. Certains reconnaissent leur orientation sexuelle, qu'ils aient une vie sexuelle ou non, d'autres témoignent, certains clercs décédés voient leurs homosexualité révélée mais, même si le livre recoure très rarement à l'anonymat, Sodoma ne fait pas dans l'"outing" sauvage. 

Une enquête réalisée par le journaliste, ouvertement gay et qui ne risquait pas son emploi en écrivant sur un tel sujet encore tabou pour les journalistes spécialisés. "Si un vaticaniste avait publié un tel livre, il aurait perdu son job, raconte Frédéric Martel dans les colonnes du Point. Pour un journaliste italien, c'est aussi très compliqué. Et si vous êtes hétérosexuel, vous n'avez pas les codes, vous ne comprenez pas ce qui se passe. Quant aux journalistes gays, ils connaissent rarement le Vatican, ou le détestent". 

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"80% d’homosexuels" au Vatican ?

À en croire le journaliste, les prêtres et évêques homosexuels ne formeraient pas une petite caste secrète et influente mais bien le gros de la hiérarchie vaticane. "Le Vatican, c'est Fifty Shades of Gay, lâche l'auteur qui a toujours eu le sens de la formule choc. Il y a plusieurs catégories. Les homophiles, c'est-à-dire des homosexuels qui ne pratiquent pas, restent fidèles à leur vœu de chasteté mais sont façonnés par leur sensibilité. D'autres vivent mal leurs penchants et se flagellent, s'imposent des punitions - j'en fréquente un régulièrement qui essaie de se 'guérir', et c'est l'un des principaux collaborateurs du pape". 

Benoït XVI et François accompagnés de cardinaux en 2017
Benoït XVI et François accompagnés de cardinaux en 2017 Crédit : HO / OSSERVATORE ROMANO / AFP

"D'autres, continue-t-il, encore vivent avec un partenaire stable, leur assistant ou 'beau frère'. D'autres enfin multiplient les partenaires ou ont recours à la prostitution. Plus on monte dans la hiérarchie, plus on trouve d'homosexuels. Ils se cooptent parce qu'ils se méfient des hétérosexuels. C'est un monde sans femmes. La misogynie y est abyssale".

Selon l'une des sources de l'auteur, le Vatican compterait "80% d’homosexuels". Mais Frédéric Martel, qui dit croire qu'il y a une plus forte concentration de gays au Vatican "que dans le célèbre quartier du Castro" à San Francisco, se dit prudent dans ses estimations pourtant impressionnantes et même "en-deçà" de la réalité. 

Ascètes, homophiles, pratiquants, schizophrènes ...

Ce qui serait à l'origine de cette majorité, c'est le côté sanctuaire de l'Église. Dans des société patriarcale et hétéro-normée, où l'homosexualité est - au mieux - mal perçue, le sacerdoce peut être une issue, une protection. Un bouclier contre les pulsions sexuelles jugées impure via la chasteté et un bouclier face à la société masculine et hétérosexuel grâce à une forme d'esprit de corps. Les prêtres sont entre eux, enfermés et protégés par la puissance d'un secret partagé.

Parmi ces hommes homosexuels non-pratiquants, Frédéric Martel identifie le prédécesseur de François : Benoît XVI. "Il existe probablement des mystiques authentiques [des hommes d'Église qui maintiennent avec un grand contrôle leur vœu de chasteté, ndlr]. Je pense que, malgré les nombreuses rumeurs, Benoît XVI en fait partie, avec une sorte d'homophilie maîtrisée, et en cela il est une figure honnête, non hypocrite et tragique. Mais ce sont des exceptions.

Les papes seraient d'ailleurs tout à fait au courant de ce phénomène. D'après Frédéric Martel, le pape actuel serait parfaitement transparent sur cette situation : "Double vie", "schizophrénie", "hypocrisie", "rigidité"... sont des termes qu'il emploie pour parler de ces homosexuels, ceux qui souffrent de leur identité et ceux pour lesquels elle développe un conservatisme un peu trop sévère. plus simplement : les plus grands homophobes seraient souvent des homosexuels.

"Le célèbre cardinal colombien Lopez Trujillo a mené la croisade contre les gays sous Jean-Paul II en étant à la tête du Conseil pontifical pour la famille, expliquant même que les préservatifs étaient pleins de micro-trous qui les rendaient inutiles : son obsession anti-gay cachait en réalité une double vie", raconte le chercheur.

"Chemsex" au Vatican

Frédéric Martel parle de nombreux personnages dont l'homosexualité est reconnue, prouvée ou pour lesquels les indices sont très concordants.

Le cardinal guinéen Robert Sarah qui avait comparé le mouvement LGBTQ+ à Daech, le pontificat de Paul VI entre 1963 et 1978, l'entourage du Jean-Paul II parfois mêlé à des cercles de prostitution, celui du pape Benoît XVI... sont aussi étudiés. Ceux qui apprécient les histoires sulfureuses, frémiront peut-être devant le récit d'une "chemsex party" (soirée mêlant sexe et drogue) en 2017 organisée par Luigi Capozzi.

L'auteur ne veut pas faire de lien entre homosexualité et pédophilie. "Les abus sexuels ne sont pas propres à l'homosexualité, c'est évident. Le plus souvent ils se déroulent dans les familles hétérosexuelles, dans les écoles", rappelle-t-il. Un pont que les homophobes les plus radicaux n'hésitent jamais à franchir. Il lie cependant cette culture du secret à ces deux problématiques pour l'Église. "L'évêque homosexuel se sent coupable, puisque l'Eglise lui a répété cela depuis longtemps. Et, en fait, s'il couvre un prêtre soupçonné d'abus, c'est d'abord pour se protéger lui-même. Voilà la clé", explique-t-il au Point

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2019-02-15 18:19:00
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