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Le combat des irradiés de l'Île Longue, abandonnés par l'État

Ces ouvriers ont manipulé des têtes nucléaires jusqu'en 1996 sur la base sous-marine de Brest. Ils n'avaient aucune protection contre la radioactivité. Depuis il y a eu des morts précoces, des cancers. Et ils se battent pour que l'armée reconnaisse ses fautes. C'est "M" le magazine du "Monde" qui l'évoque cette semaine.

Illustration de l'île Longue, en face de Brest
Illustration de l'île Longue, en face de Brest
Crédit : FRED TANNEAU / AFP
Les irradiés de l'Ile Longue, abandonnés par l'Etat
03:13
Isabelle Choquet - édité par Thomas Pierre

Ce mardi, un combat : celui des irradiés de l'Île Longue. L'Île Longue, c'est un fleuron de la marine française.  Depuis les années 1970, cette presqu’île de la rade de Brest, abrite la base opérationnelle des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins. Jusqu'en 1996, les ogives arrivaient en pièces détachées, elles étaient assemblées par des militaires équipés d’une protection et d’un dosimètre pour mesurer les radiations.

Puis, avant d'être montées sur des missiles et installées dans les sous-marins, elles étaient stockées et entretenues dans "la nef", c’est comme ça qu’on appelait l’atelier de pyrotechnie. Là, ce sont des civils. Mais, pour eux, aucune mesure de protection, si ce n’est un casque et un bleu de travail. Autant dire rien du tout.

Depuis une vingtaine d'années, les anciens de l'Île Longue ont remarqué des décès précoces chez leurs collègues. En 2002, un pyrotechnicien est mort d’une leucémie fulgurante, à tout juste 50 ans. D’autres cas de leucémie ont suivi, et puis des cancers de la prostate, de la vessie, des maladies cardiaques Pierre se souvient : "On voyait ces gars, malades très jeunes, on se disait que ce n’était pas possible". Jean-Yves était l’un de ces gars. 

"On est tombés des nues !"

Exposé pendant 25 ans aux ­solvants, à l’amiante, à la fibre de verre et aux rayonnements ionisants. "Il y a quelques années, on m’a diagnostiqué un ­cancer du poumon", dit-il. "Et, en 2017, un cancer du larynx". 

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En septembre 1996, un événement a semé le doute. On a retrouvé dans l'atelier des dosimètres indiquant la présence de radioactivité, alors qu'officiellement on ne la mesurait pas, puisqu’officiellement n’y avait aucun risque. Un rapport a été réalisé en interne et très vite classé secret-défense. Francis Talec se souvient : "On a appris que les nouvelles têtes nucléaires sur lesquelles on travaillait à ce moment-là émettaient des rayonnements neutroniques, avec une incidence quelle que soit la dose reçue. Et que les autres têtes nucléaires émettaient aussi des rayonnements. On est tombés des nues !".

Jusque-là, les mécaniciens, les artificiers ne s’inquiétaient pas plus que ça. "On était à quelques centimètres des têtes, on prenait notre temps, comme si de rien n’était. On nous disait qu’il n’y avait aucun risque, que c’était comme du bois, raconte Gilbert. On était naïfs. Moi, j’ai l’impression qu’on a violé mon intégrité".

Aujourd'hui les anciens de la "pyro" ont fini par se regrouper, ils cherchent à faire reconnaître leurs maladies professionnelles, la faute inexcusable de l’Etat, et leur préjudice d’anxiété. Seulement, ils ne peuvent rien prouver. "L’Etat n’est pas prêt à reconnaître leur exposition aux rayonnements", dit leur avocate.

"Aucune anomalie" pour l'armée

Le Monde a contacté le ministère des armées, il répond que : "Les employés ont bénéficié des mesures de prévention et de surveillance conformes à la réglementation de l’époque." L'armée reconnaît quand même que des rayonnements supérieurs ont été mesurés en 1996 mais elle minimise aussitôt: il y a eu un bilan sur le personnel, "aucune anomalie" n’a été signalée. 

Aucune anomalie et pourtant un sociologue du travail vient de publier une étude sur cet atelier. Il a identifié 200 personnes qui y ont travaillé : 54 étaient déjà décédées, à un âge moyen de 62 ans, c'est 77 au niveau national pour un ouvrier. Cela ne s’arrête pas là : sur les 97 personnes qui ont répondu au questionnaire, 63 se disent malades, 23 sont atteintes d’un cancer. Conclusion : "La France n’a jamais utilisé l’arme nucléaire", dit le chercheur, "mais on ne peut pas dire qu’il n’y a pas eu de victimes."

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