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Attentat à l'aéroport d'Istanbul : pourquoi Daesh ne revendique pas d'attaque en Turquie

DÉCRYPTAGE - Un nouvel attentat en Turquie a causé la mort de 41 personnes et fait 239 blessés. Une attaque qui semble porter la marque de Daesh, qui n'a jamais endossé la responsabilité d'une action sur le sol turc.

L'aéroport d'Istanbul a été frappé par un attentat meurtrier mardi 28 juin 2016
L'aéroport d'Istanbul a été frappé par un attentat meurtrier mardi 28 juin 2016 Crédit : Sipa
BenjaminHuepro
Benjamin Hue
Journaliste RTL

L'ombre de Daesh plane à nouveau sur une attaque terroriste de grande ampleur en Turquie. Mardi 28 juin, aux alentours de 22 heures, trois kamikazes ont ouvert le feu sur des voyageurs à l'aéroport international Atatürk d'Istanbul avant de se faire exploser à l'entrée du terminal international. Un triple attentat-suicide qui a causé la mort de 41 personnes, dont 13 étrangers, et fait 239 blessés, selon le dernier bilan dévoilé par le gouvernorat de la première mégapole de la Turquie. Il s'agit de la cinquième attaque kamikaze essuyée par le pays en un an, la onzième depuis juillet 2015.

Si les trois assaillants n'ont toujours pas été identifiés, le premier ministre turc Binali Yildirim a très rapidement indiqué que "tous les indices" convergent vers Daesh. Pourtant, si le mode opératoire rappelle l'attentat qui a frappé l'aéroport Zaventem de Bruxelles le 22 mars, Daesh n'a pas encore revendiqué cette nouvelle tuerie. Un silence dorénavant habituel pour l'organisation jihadiste sur le sol turc, où plusieurs attaques lui ont été attribuées par les autorités depuis janvier 2015, sans jamais rencontrer l'écho d'une revendication, à l'exception d'une série d'assassinats visant des journalistes et des membres de l'opposition au régime de Damas dans des villes proches de la frontière avec la Syrie.

Les attaques imputées à Daesh en Turquie ont d'abord visé des cibles liées au mouvement kurde. Le 5 juin 2015, à Diyarbakir, 4 personnes sont mortes lors d'un meeting de campagne du parti prokurde HDP. Le 20 juillet 2015, 34 volontaires de gauche kurdes et turcs ont péri lors d'un rassemblement à Suruç pour la reconstruction de la ville syrienne de Kobané. Le 10 octobre 2015, 103 personnes ont péri près de la gare d'Ankara lors d'une manifestation prokurde, l'attaque la plus meurtrière de l'histoire de la Turquie.

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Ce n'est que depuis le début de l'année 2016 que des attaques attribuées à Daesh visent des lieux touristiques d'Istanbul, la capitale économique du pays. Le 12 janvier, un attentat-suicide a tué 12 personnes, dont 10 touristes allemands, près de la basilique Sainte-Sophie et de la Mosquée bleue dans le quartier de Sultanahmet, cœur historique et touristique d’Istanbul. Le 19 mars, un nouvel attentat suicide a fait quatre morts dans l'avenue Istaklal, la principale artère piétonne commerciale de la rive européenne de la mégalopole. Toutes ces attaques sont caractérisées par une absence de revendication de Daesh.

Des ennemis communs avec le pouvoir turc

Ces dernières années, le groupe jihadiste dirigé par Abu Bakr al-Baghdadi a endossé la responsabilité de dizaines d'attaques terroristes de grande ampleur à travers le monde et ne s'est jamais fait prier pour se féliciter des initiatives menées par des loups solitaires, à l'image de l'attentat perpétré récemment dans les Yvelines, où un couple de policiers a été tué. Pourquoi un tel silence en Turquie ? La première hypothèse avancée était celle de la complicité avec le régime du président Recep Tayyip Erdogan. Daesh a les mêmes ennemis que l'AKP, le parti au pouvoir : les Kurdes et les socialistes. Le timing des attentats perpétrés pendant la campagne électorale pour les législatives et le black-out imposé aux médias par les autorités après chaque attaque ont alors conforté ces théories du complot.

"Dans le cas des attentats contre les kurdes on pouvait penser à une ambiguïté de l'État turc, doublée d'une faille ou d'une négligence", expliquait en janvier dernier à RTL.fr le journaliste indépendant Guillaume Perrier, correspondant du Monde en Turquie pendant dix ans. Cette thèse a volé en éclat au moment de l'attentat d'Istanbul en janvier 2015, "où les intérêts économiques de la Turquie ont été visés", notait-il alors. Elle est d'autant moins plausible que plusieurs attaques attribuées à l'EI ont visé des touristes à Istanbul depuis, dont celle de mardi contre l'aéroport international, centre névralgique de l'industrie touristique du pays où transitent plus de 60 millions de passagers par an.

Ne pas entrer en guerre ouverte avec la Turquie

La thèse la plus répandue désormais est celle de l'importance que revêt le territoire turc pour l'organisation jihadiste. Avant de rejoindre la coalition anti-Daesh cet été, Ankara a longtemps mené une politique ambiguë vis-à-vis du groupe jihadiste. Pour affaiblir le régime syrien de Bachar al-Assad et freiner le projet d'État indépendant des Kurdes en Syrie, la Turquie a servi de base arrière à l'organisation terroriste en laissant transiter les armes et les jihadistes à sa frontière. Au point d'être parfois qualifiée d'"autoroute du jihad" par la presse locale. Depuis plusieurs mois, la Turquie s'est enfin résolue à renforcer ses contrôles aux frontières et à procéder à des arrestations massives sur son territoire contre des cellules jihadistes en lien avec Daesh. 

Le silence de Daesh pourrait ainsi "dire quelque chose de sa relation avec les autorités turques, expliquait Dorothée Schmid après l'attentat d'Istanbul en janvier. Comme si Daesh se livrait à une sorte de marchandage sécuritaire en envoyant des signaux à l'État turc sans lui déclarer publiquement la guerre". En ne rentrant pas dans son mode opératoire habituel, "ces attaques non revendiquées peuvent souligner la spécificité du territoire turc et la façon dont il l'envisage", observait la directrice du programme "Turquie contemporaine" à l'Ifri. La Turquie apparaît en effet comme le seul lien de Daesh avec le monde extérieur pour faire passer les hommes et les armes et sa seule base de repli en cas de déroute au sein de son sanctuaire irako-syrien.

Le spécialiste des questions islamistes Romain Caillet note cependant aujourd'hui une évolution de la stratégie menée par l'État islamique si ce dernier s'avérait être le responsable du triple attentat suicide à l'aéroport Atatürk. "Viser l'un des principaux aéroports du monde musulman, très fréquenté par des populations sunnites serait un changement tactique pour l'EI", a-t-il écrit sur Twitter. Un nouveau coup de massue porté à l'industrie touristique en berne de la Turquie qui pourrait pousser le président Erdogan à changer de braquer en Syrie en menant une politique plus offensive à l'encontre de l'EI. Quelques heures avant l'attentat, le commandement de l'État major de l'armée turque se félicitait de la destruction de quinze positions de Daesh en Syrie.

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2016-06-29 18:51:00
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