Pourquoi Daesh ne revendique pas les attentats qui lui sont attribués en Turquie ?

INTERVIEWS / ÉCLAIRAGE - Tenu pour responsable de quatre attentats perpétrés sur le sol turc en moins d'un an, l'État islamique n'a jamais revendiqué ces attaques.

La police turque bloque l'accès à la Mosquée bleue d'Istanbul après l'attaque terroriste survenue mardi 12 janvier 2016
Crédit : AFP
La police turque bloque l'accès à la Mosquée bleue d'Istanbul après l'attaque terroriste survenue mardi 12 janvier 2016

Pour la quatrième fois en huit mois, la Turquie a été frappée sur son sol par un attentat attribué à Daesh. Mardi 12 janvier, un homme s’est fait exploser dans le quartier de Sultanahmet, le cœur historique et touristique d’Istanbul, faisant dix morts – des touristes allemands – et une quinzaine de blessés, tout près de la basilique Sainte-Sophie et de la Mosquée bleue. Les autorités turques ont rapidement affirmé avoir identifié le kamikaze. "L’auteur de cette attaque est un étranger membre de Daesh", a déclaré le premier ministre Ahmet Davutoglu lors d’une allocution télévisée. Selon Ankara, l'homme est un ressortissant saoudien âgé de 28 ans, nommé Nabil Fadli, qui est entré en Turquie quelques jours auparavant dans le flot des réfugiés qui fuient la guerre en Syrie.

Le gouvernement turc a pointé la responsabilité de Daesh dans plusieurs attentats ces derniers mois. Le 2 juillet à Suruç, près de la frontière syrienne, 33 militants de gauche kurdes et turcs ont péri dans un attentat suicide lors d’un rassemblement pour la reconstruction de Kobané. Le 10 octobre à Ankara, la Turquie a essuyé l’attaque la plus meurtrière de son histoire (103 morts) dans un double attentat suicide commis lors d’une manifestation pour la paix rassemblant des militants de gauche et des sympathisants prokurdes à trois semaines des élections législatives anticipées. Le 6 juin, quatre personnes avaient trouvé la mort dans une double explosion survenue lors d'un rassemblement du HDP, à l'avant-veille des législatives. Le principal parti d'opposition kurde avait alors accusé Daesh. Aucun de ces attentats n'a rencontré un écho dans une revendication officielle de l'État islamique.

L'EI suspect objectif de l'attentat d'Istanbul

Ces dernières années, le groupe jihadiste dirigé par Abu Bakr al-Baghdadi a revendiqué dans le monde entier des dizaines d'attaques terroristes à forte portée symbolique et ne s'est fait pas prier pour se féliciter des initiatives menées par des loups solitaires. Mais "depuis que le sol turc est visé par des attentats jihadistes, il n'y a pas de revendications. Dans le cas des attentats contre les kurdes on pouvait penser à une ambiguïté de l'État turc, doublée d'une faille ou d'une négligence. Cette thèse n'est pas valable pour l'attaque d'Istanbul où les intérêts économiques de la Turquie ont été visés", explique à RTL.fr le journaliste indépendant Guillaume Perrier, correspondant du Monde en Turquie pendant dix ans. "Plusieurs interprétations sont possibles. Si Daesh n'est pas derrière cet attentat, une version mise en avant par pas mal d'opposants turcs, il est logique qu’il ne se l’approprie pas", indique Dorothée Schmid, chercheuse et directrice du programme Turquie contemporaine à l’Institut français des relations internationales (IFRI), à RTL.fr

Un certain nombre d'éléments font néanmoins de l'État islamique le suspect numéro un de l'attentat d'Istanbul. "On sait qu’il y a beaucoup de membres de l’Etat islamique présents en Turquie même si on ne connaît pas leur nombre exact, souligne Dorothée Schmid. D’autre part, Dabiq, le magazine de propagande de Daesh, a clairement ciblé la Turquie cet automne et exprimé son intention de s’attaquer au sol turc. Le mode d’action kamikaze classique rappelle aussi celui de Daesh, même s'il n'est pas la seule organisation à l'utiliser. Enfin, les autorités turques ont donné des détails extrêmement précis sur le profil de l'auteur, ce qui laisse à penser qu’il était présent dans les bases de données de l’État islamique. Étant donné qu’il y a plus de 2 millions de Syriens en Turquie, ce serait une performance de l’identifier aussi rapidement s’il n’était pas surveillé".

L'absence de revendication de Daesh peut être vue comme "une façon de semer le trouble et la panique au sein du pays", estime Bayram Balci, chercheur en sciences politiques et civilisation arabo-islamique au CERI-Sciences Po contacté par RTL.fr. "C'est la première fois qu'une attaque ne vise pas une organisation ou des militants pro-kurdes. C'était le cas à Diyarbakir, à Suruç et à Ankara et ça n'était pas anodin. Il y avait probablement l'intention de punir les Kurdes, qui sont les plus efficaces dans la lutte contre Daesh en Syrie. Là, il y a un attentat aveugle, qui vise des civils, des touristes, des gens sans aucune implication politique dans la crise syrienne. J'ai tendance à croire que c'est aussi le signe de la faiblesse de Daesh, qui perd les batailles qui comptent pour lui en Syrie et procède à ce genre d'attaques pour attirer l'attention"

Le reflet d'une relation ambiguë

Avant de rejoindre la coalition anti-État islamique cet été, Ankara a longtemps mené une politique ambiguë vis-à-vis du groupe jihadiste. Pour affaiblir le régime syrien de Bachar al-Assad et freiner le projet d'État indépendant des Kurdes en Syrie, la Turquie a servi de base arrière à l'organisation terroriste en laissant transiter les armes et les jihadistes à sa frontière. Au point d'être parfois qualifiée d'"autoroute du jihad" par la presse locale, comme le rappelle Le Monde. Depuis cet été, "la Turquie s'est enfin résolue à lancer des arrestations sur son territoire contre des cellules jihadistes dormantes, dont l'existence est connue depuis deux ans. Peut-être que la prise de conscience du pouvoir turc engendre des représailles de la part de Daesh", avance Guillaume Perrier.

Le silence de l'État islamique pourrait ainsi "dire quelque chose de sa relation avec les autorités turques, explique Dorothée Schmid. Comme si Daesh se livrait à une sorte de marchandage sécuritaire en envoyant des signaux à l'État turc sans lui déclarer publiquement la guerre". En ne rentrant pas dans son mode opératoire habituel, "ces attaques non revendiquées peuvent souligner la spécificité du territoire turc et la façon dont il l'envisage. L'an dernier, lorsqu'on évoquait cette ambiguïté, j'estimais que la Turquie pourrait être considérée comme étant en guerre contre Daesh le jour où un attentat visant massivement des touristes occidentaux, comme ceux qui sont survenus en Tunisie et en Egypte, serait perpétré sur son sol. C’est peut-être ce qui est en train de se passer", poursuit la chercheuse.

Quelques heures avant que le premier ministre Ahmet Davutoglu annonce le pilonnage de positions de Daesh par l'aviation turque en Irak et en Syrie jeudi, l'attaque à la voiture piégée d'un poste de police par les indépendantistes kurdes du PKK a tué six personnes dans le sud-est du pays. En guerre contre Daesh et contre le PKK - un conflit relancé cet été après deux ans de cessez-le-feu -, "Ankara poursuit simultanément deux objectifs avec des moyens élevés, souligne Dorothée Schmid. "Ces deux fronts mettent le pays dans une situation d'instabilité majeure, d'autant que le PKK ne se prive pas de profiter de ses difficultés face à l'EI". Face à ce double défi sécuritaire, "la Turquie doit réactualiser sa doctrine", estime Guillaume Perrier.

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BenjaminHuepro
par Journaliste RTL
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Pourquoi Daesh ne revendique pas les attentats qui lui sont attribués en Turquie ?
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2016-01-15 10:03:00
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