7 min de lecture Alimentation

Réseaux sociaux : pourquoi est-on obsédé par l'alimentation ?

MIEUX MANGER 4/4 - Des adeptes du "foodporn" au "manger sain" en passant par les sextos truffés de végétaux, pourquoi diable nos réseaux sociaux sont-ils envahis par la nourriture ?

Le foodporn, ou quand la passion de l'alimentation s'invite dans nos téléphones
Le foodporn, ou quand la passion de l'alimentation s'invite dans nos téléphones Crédit : Unsplash/Igor Miske
Arièle Bonte
Arièle Bonte
Journaliste

Il y a quelques semaines j'étais dans un restaurant hype de Barcelone. Là-bas, il faut faire la queue une quinzaine de minutes avant de pouvoir s'asseoir à une table durant l'heure de pointe en semaine. L'attente dure plus longtemps le week-end. Une fois installée, on y croise des couples de touristes, des bandes de copines qui parlent catalan et des loups solitaires qui savourent leur plat en toute discrétion. 

Quand ma commande est arrivée, j'ai jeté un œil autour de moi, un peu gênée de me comporter comme une Instagrammeuse compulsive mais je n'ai pas pu m'en empêcher : j'ai immortalisé mon avocado toast avant même d'y avoir goûté. Il était beau, coloré, terriblement photogénique, je ne pouvais pas le laisser tomber dans l'oubli de ma mémoire, loin d'être photographique.

Une fois les yeux détournés de mon téléphone, j'ai remarqué, sans surprise, que je n'étais pas la seule à avoir succombé à l'appel du #foodporn, ce besoin de capturer et de partager en ligne des plats qui émoustillent les papilles gustatives. Sur Instagram, ce hashtag a été utilisé à plus de 160 millions de reprises et même si je me soigne pour arrêter, j'aime toujours autant partager mes plus beaux déjeuners en story avec mes (quelques) abonné(e)s.  

Sur Instagram, ce hashtag a été utilisé à plus de 160 millions de reprises
Sur Instagram, ce hashtag a été utilisé à plus de 160 millions de reprises Crédit : Unsplash/Suganth

Une obsession (de classe) sociale ?

"En 2013, des photos de plats cuisinés prises par des amateurs de cuisine, les 'foodies', sont partagées sur les réseaux sociaux. Grâce à des filtres et des réglages toujours plus performants, la mise en lumière de ces aliments transformés procure aux spectateurs un plaisir visuel qui provoque à la fois excitation et fascination", écrit la journaliste gastronomique Nathalie Helal dans son ouvrage Même les légumes ont un sexe (Solar éditions).

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Partager des photos de burgers dégoulinants de fromage comme un bowl super sain relève alors du même phénomène : le "désir de faire partie d'une communauté", explique à RTL Girls Jean-Louis Lambert, sociologue de l'alimentation à propos de toutes ces personnes qui publient sur Internet le contenu de leurs assiettes et affichent parfois avec fierté un régime alimentaire particulier.

Ma communauté serait-elle celle des gens qui n'hésitent pas à patienter de longues minutes (c'est les vacances, après tout) pour un plaisir gustatif ? De la même manière qu'il existe des internautes qui, dans une démarche à la fois sociologique et narcissique, n'amusent à documenter les contenus des plateaux-repas servis en première classe des avions. Une manière de dire : "regardez comme j'ai la chance de voyager et de manger ce que jamais vous ne pourrez vous permettre à bord d'un avion long courrier" ?  

"L’alimentation a une fonction structurante de l’organisation sociale d’un groupe humain", rappelle le sociologue Jean-Pierre Poulain dans son ouvrage Sociologies de l'alimentation. Montrer que l'on voyage, que l'on va dans des restaurants convoités, que l'on peut s'offrir une belle salade, certes, mais facturée à 15 euros est une manière de prendre le contrôle de son image, de statuer de sa classe sociale et de prouver une réussite aussi mise en scène soit-elle.

Je me souviens de mes années d'étudiantes où chaque foodporn plombait tout mon budget pour le mois à venir. Mais grâce à des publications espacées, un peu de créativité avec trois fois rien, l'illusion fonctionnait presque : mon avatar d'Instagram se présentait comme une épicurienne décomplexée. 

"J'ai lu dans un article dédié au sujet, que le fait de prendre sa nourriture en photo sacralise le moment et rend ton plat encore meilleur ; son aspect photogénique le rend encore plus appétissant", commente Judith. L'acte de photographier aurait-il remplacé le bénédicité ?

"J'aime bien prendre les tables en photos quand je passe un bon moment, pour me rappeler le moment de partage, sans pour autant être en mode selfie (pratique qui le plus souvent m'exaspère). En revoyant les photos je me rappelle le bon moment et les gens présent ce jour là. Par contre je manque de photo avec mes amis...", poursuit la jeune lyonnaise qui n'est pas la seule à m'évoquer son besoin de se souvenir des beaux plats comme des bons moments passés avec des proches. 

Une obsession sexuelle ?

Tout au long de son livre, Nathalie Helal lie l'histoire de l'alimentation avec celle de la sexualité. Avec un nom pareil, il est impossible d'échapper à la portée pornographique de la tendance foodporn. "Le parallèle avec les images pornographiques est limpide", écrit la journaliste, "mis en scène comme dans des films, les mets sont à la fois exagérés et sublimés, prêts à être 'consommés' sans modération". 

Gros plans, lumières flatteuses, angles de prises de vues travaillés, les points communs de ces images statiques sont évidents. Au rayon des gifs, amusez-vous à chercher le terme "porn" sur la plateforme giphy (où les représentations pornographiques - et non érotiques - semblent être interdites ou modérées) : vous y trouverez un grand nombre d’images suggestives culinaires : une gaufre sensuellement arrosée de sirop d’érable, des parts de pizza dégoulinantes de fromage ou des spaghetti saupoudrées avec amour de parmesan frais. 

"Pour moi, l’assiette devient le premier partenaire sexuel", expliquait Nathalie Helal à RTL Girls à l'occasion de la sortie de son livre. "Le dernier verrou de la sphère intime et privée a sauté. En cause : la pornographie n'émeut plus personne".

Il faut alors trouver, ailleurs, de nouvelles images excitantes, un érotisme qui fait dans la suggestion plutôt que dans le frontal, une forme d'indécence ou d’obscénité belle à regarder et surtout... jamais censurée. 

Ces nouveaux codes de communication se sont imposés dans les échanges amoureux ou dans les sextos. S'envoyer une aubergine ne veut pas vraiment dire qu'on a une soudaine envie d'un gratin veggie pour le dîner. Sur les réseaux sociaux, on utilise également des émojis en forme de fruits ou de légumes pour indiquer aux autres son statut conjugalrapporte Le Parisien (une myrtille pour le célibat, une pomme pour les personnes en couple ou encore une framboise pour celles qui souhaitent filtrer).

L'application de rencontres FRUITZ en a fait son fonds de commerce. Selon le fruit que vous indiquez sur votre profil, la personne de l'autre côté de l'écran saura si vous souhaitez trouver votre moitié, juste prendre un verre ou encore coucher sans prise de tête. 

Une obsession maladive ?

Le foodporn comme les sextos remplis de végétaux ne s'apparentent pas vraiment à des pratiques dangereuses. Pourtant, en 2013, c'est-à-dire dès l'apparition des premiers foodies, plusieurs grands restaurants ont interdit à leur clientèle d'immortaliser leurs créations, de la même manière que certains musées refusent que les visiteuses et visiteurs photographient les œuvres d'art exposées.

Le chef américain David Bouley parlait même d'un "cirque" au New York Times tandis que, la même année, Valerie Taylor, la cheffe du service de psychiatrie du Women's College Hospital à l'université de Toronto, a analysé le comportement de ces photographes compulsifs et compulsives comme relevant, peut-être, d'un trouble alimentaire, rapporte le HuffPost

Chaque photo veut dire que j'ai pris soin de moi, que je vais bien

Tiphaine
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"Je n'aime pas trop que l'on se moque des personnes ayant des petits rituels sur les réseaux sociaux parce que l'on ne sait pas ce que cela peut cacher", confie de son côté Tiphaine, trentenaire installée à Amsteradam. "J'ai par exemple fait beaucoup de photos de petits déjeuners car c'est une victoire pour moi, ancienne anorexique avec grosse prise de poids à la suite d'une dépression. Chaque photo veut dire que j'ai pris soin de moi, que je vais bien", ajoute la jeune femme.

À l'inverse, Enjoyphoenix, youtubeuse suivie par plus de trois millions de personnes, racontait dans une vidéo que le lancement de son autre chaîne YouTube dédiée à la cuisine correspond au moment de sa vie où elle était la plus touchée par ses troubles du comportement alimentaires. "J'ai créé une chaîne de cooking pour pouvoir faire des pâtisseries que je ne pouvais pas manger".

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POURQUOI J'AI "PRIS DU POIDS" ? Date :

Combien sont-elles, ces personnes (en majorité des jeunes femmes) mal dans leur corps qui prônent une alimentation saine ou grasse sur les réseaux mais qui, en coulisses, ne touchent pas à leur assiette ? Combien sont celles qui, à l'inverse, portent une attention très particulière, voire maladive, sur ce qu'elles mangent, comptent les calories et sont obsédées par le fait de "manger sain" au point que cela occupe une grande partie de leur quotidien au détriment de tout plaisir gustatif.

Ce trouble alimentaire a un nom et il s'agit de l'orthorexie. Ce concept a pour la première fois été utilisé par un chercheur américain, Steven Bratman, en 1997, rappelle un article de La Croix. Alors pour contrer les complexes, de plus en plus de personnes usent des réseaux sociaux pour rééquilibrer la tendance. À l'image de Sophie Riche qui a ouvert cette année un nouveau compte Instagram dédié au fitness et à l'alimentation. 

La comédienne a choisi de partager son quotidien d'adepte du sport (et fan de fromage et de saucisson) dans un espace différent de son compte principal. Son idée ? Ne pas imposer ces images à celles et ceux à qui pourraient être dérangés ou complexés par ces représentations, nous confiait-elle il y a plusieurs semaines

Avec Sophie Riche, on est cependant loin du foodporn bien léché. La comédienne a remis de l'imperfection, de la vérité et de l'humour dans un réseau social qui, parfois, peut enfermer ses utilisateurs et utilisatrices dans une obsession de la perfection... alimentaire ou pas.

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