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#Blackpackeuses : quand les femmes noires s'organisent pour voyager

TÉMOIGNAGES - Remarques sexistes, racistes, exotisation... Plusieurs femmes noires racontent la manière dont leur couleur de peau joue un rôle dans leur expérience de voyageuses et comment elles s'organisent pour s'y préparer.

Voyager quand on est une femme noire n'est pas toujours facile
Voyager quand on est une femme noire n'est pas toujours facile Crédit : Unsplash/Jakob Owens
Marie Zafimehy
Marie Zafimehy

"C'était un cauchemar." Il y a trois ans, Titia est partie deux semaines en Inde avec son copain. Elle est noire, lui est blanc. "Lorsqu'on se baladait, il n'y avait pas une seule personne qui ne venait pas me voir de plus près. Ce n'était pas des regards de curiosité mais des regards qui voulaient dire 'qu'est-ce que tu fais là ?'", raconte-t-elle aujourd'hui à RTL Girls

"Parfois ils marmonnaient en me regardant, parfois ils crachaient par dessus leur épaule à mon niveau - j'ai su plus tard en parlant avec une connaissance indienne que c'était pour enlever le mauvais oeil. C'était lourd, hostile et gratuit."

N'y étant pas préparée, cette expérience a été d'autant plus désagréable pour Titia. "Je savais que c'était une société très dure, que les indiens étaient difficiles entre eux, mais je ne m'attendais pas à vivre ça", explique-t-elle. Elle a fini par en parler avec son copain au bout de quelques jours. "Il n'a remarqué qu'une fois que je lui ai dit, et à la fin de chaque journée on était content tous les deux de rentrer à l'hôtel."

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Sur le groupe "We are #Blackpackeuses", les femmes noires se donnent des conseils pour voyager
Sur le groupe "We are #Blackpackeuses", les femmes noires se donnent des conseils pour voyager Crédit : Unsplash/Shalom Mwenesi

Depuis cette mésaventure, Titia a désormais pris l'habitude de se renseigner sur ses destinations de voyage, en tant que femme noire. C'est ce qui l'a d'ailleurs conduite à créer le groupe Facebook "We Are #Blackpackeuses" en octobre 2017. "J'avais posté un message sur le groupe 'We Are Backpackeuses' pour savoir comment c'était lorsqu'on était noir-e à Bali... Et tout le monde s'est emporté", raconte-t-elle à RTL Girls.

En quelques jours son post enregistre 600 commentaires. Beaucoup de personnes estiment "qu'il n'y a pas de différence" entre être Noire ou Blanche en voyage. "Une personne a suggéré de créer un groupe spécifique" et c'est comme ça qu'est né "We Are #Blackpackeuses".

Beaucoup de personnes blanches demandent à rejoindre le groupe pour comprendre ce que leurs proches vivent

Titia, administratrice du groupe Facebook "We Are #Blackpackeuses"
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Aujourd'hui, le groupe, ouvert à tous et à toutes, réunit près de 900 membres. "Beaucoup de personnes blanches demandent à le rejoindre pour comprendre ce que leurs proches vivent, d'autres parce qu'elles ont des enfants métisses", explique Titia.

Caroline est devenue membre il y a quelques mois, lorsqu'elle a décidé de partir avec son fils de 10 ans en Asie du Sud-Est. Celle qui a "surtout voyagé en Europe" avait "comme projet d'aller plus loin", raconte-t-elle à RTL Girls. "Je m'inquiétais de savoir comment j'allais être reçue et je voulais savoir à quoi m'attendre. En France, on vit déjà la discrimination au quotidien donc dans un pays où ils n'ont pas l'habitude de voir des Noir-e-s, j'avais peur que ce soit pire". 

Finalement, Caroline a choisi d'emmener son enfant aux Philippines, le mois dernier. Leur voyage leur a réservé de belles surprises et le duo en garde un bon souvenir. "On a été très bien reçus, il n'y avait pas de jugement. Les gens étaient contents de voir d'autres étrangers. On s'est sentis tellement bien qu'on a prolongé notre visa !"

Voyager lorsqu'on est une femme noire est parfois un défi.
Voyager lorsqu'on est une femme noire est parfois un défi. Crédit : Unsplash/Jakob Owens

Un manque d'informations

Malgré cette bonne expérience, les préoccupations de Caroline, en amont de son voyage, traduisent un problème. Lorsqu'on est une femme noire, voyager en devient presque un défi. "Il y a toujours un enjeu à être noir-e dans le monde dans lequel on vit", explique Rose NDengue, politiste et historienne spécialiste des questions de racisme et de sexisme. "Être noir-e ça veut dire être 'extra-ordinaire'. Quand on est une femme, s'ajoute à cela la question du sexisme."

Voyager veut aussi dire évoluer dans un environnement qui n'est, par définition, pas familier. Il est dès lors rapidement possible d'être en danger. "Le fait d'être seule, avec une différence aussi visible, te rend par définition plus exposée aux gens qui n'ont pas forcément les meilleures intentions du monde", précise Clémence, youtubeuse de 23 ans, à RTL Girls.

Se poser la question de sa sécurité en tant que femme noire en voyage est légitime.
Se poser la question de sa sécurité en tant que femme noire en voyage est légitime. Crédit : Unsplash/Jean Gerber

Sur sa chaîne "Keyholes & Snapshots", elle a créé une playlist intitulée "Survivre (et être noire)...". Aux conseils de base sur la langue ou la culture du pays en question, elle ajoute son expérience de femme noire à l'étranger.

"Il n'y a pas beaucoup de gens qui s'en rendent compte ou qui veulent l'admettre, mais c'est une question légitime", estime Clémence. "Cela peut réellement avoir un impact sur la manière dont on est touriste à l'étranger et peut avoir une incidence grave... Mais c'est quelque chose qui est très rarement mentionné sur les plateformes de récits de voyages."

Des moines m'ont prise par les épaules et ont voulu prendre des photos avec moi

Clémence, 23 ans, YouTubeuse voyage afroféministe
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Clémence prend l'exemple du Cambodge, où elle s'est rendue en 2015 avec un groupe d'étudiants de son école. Une de ses amies et elle étaient les seules femmes noires.

"Des moines m'ont prise par les épaules et ont voulu prendre des photos avec moi, alors qu'ils ne sont même pas censés approcher les femmes", se souvient-elle. "Je me suis sentie déshumanisée... D'autant plus qu'être touchée sans consentement, mine de rien, ça a un impact sur notre mental." 

Lors de ce voyage, l’équipe encadrante n'était pas préparée à cette violence. "Elle ne voyait pas forcément le problème dans le fait que ça nous dérange d'être prises en photo. Personne ne nous comprenait ou ne nous écoutait, et cela rendait tout plus compliqué."

Être une femme noire signifie faire attention à ses destinations de voyage.
Être une femme noire signifie faire attention à ses destinations de voyage. Crédit : Unsplash/Ayo Ogunseinde

Pour parer aux mieux ces situations, Clémence a conscience qu'elle doit se préparer deux, voire trois fois plus lorsqu'elle planifie un voyage. "Quand j'en parle avec d'autres amis voyageurs qui ne sont pas noirs mais blancs, je me rends compte qu'à part mettre des billets dans leurs chaussettes, ils n'ont pas beaucoup de précautions prises."

Pas question pour autant de s'interdire de voyager : il s'agit simplement de choisir ses destinations en connaissance de cause.  Prévenir le plus de monde possible des destinations prévues, s'enregistrer à l'ambassade, apprendre les rudiments de la langue... À tous ces conseils, Clémence ajoute qu'il faut se renseigner sur la manière dont les personnes noires sont perçues dans le pays que l'on projette de visiter.

Quand on voyage, on n'est pas dans son environnement, et on n'a pas les clés pour se protéger

Clémence, 23 ans, YouTubeuse voyage afroféministe
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"Si demain je dois être confondue avec quelqu'une qui est citoyenne de ce pays-là, qu'est-ce qui m'arrivera ? Je pense que c'est important de partir au moins quand on a un semblant de réponse à cette question", estime-t-elle.

Être à l'étranger rend plus vulnérable, d'autant plus lorsqu'on est en minorité. "Quand on voyage, on n'est pas dans son environnement, et on n'a pas les clés pour se protéger, se prémunir et se défendre de la même manière qu'on pourrait le faire en France." 

Un arbitrage nécessaire

Si bien qu'il est parfois nécessaire de faire un choix : passer des vacances au calme, sans avoir à se soucier du traitement qui nous sera réservé, ou partir où l'on veut mais assez préparée mentalement et physiquement. Valéna a opté pour le premier choix et ne se rendra finalement pas à Kiev au printemps prochain.

À 23 ans, cette étudiante parisienne a décidé de modifier ses projets de vacances entre ami-e-s, après une mauvaise expérience en Europe de l'Est. L'année dernière, le groupe s'est rendu à Budapest : là-bas, Valéna a réalisé que sa peau noire interpellait. "Les gens me fixaient, avec des regards un peu méchants, appuyés".

En en parlant avec ses parents, puis son groupe d'ami-e-s, elle a donc décidé de renoncer à se rendre en Ukraine, où les agressions racistes sont fréquentes, pour privilégier une destination qui lui est déjà connue : Amsterdam. "Je préfère partir la tête et l'esprit libres, en me disant que quoiqu'il arrive ça ira", explique-t-elle.

Parfois il faut faire un choix entre partir "l'esprit libre" ou partir où l'on veut.
Parfois il faut faire un choix entre partir "l'esprit libre" ou partir où l'on veut. Crédit : Unsplash/Graham Hunt

Un problème de représentations

Pourquoi les femmes noires subissent-elles ces comportements ? "De manière très contemporaine, on a cette image de la migrante et du migrant, qui est nécessairement une personne subalterne", analyse la politiste et historienne Rose NDengue.

En 2013 par exemple, Oprah Winfrey avait dénoncé le racisme d'une vendeuse dans un magasin suisse. Celle-ci lui avait déclaré qu'un des sacs à main qu'elle convoitait était "trop cher pour elle".

"Forcément, comme on te voit comme noire, on pense que tu n'as pas de pouvoir d'achat, que tu es pauvre et que tu ne peux pas être une touriste !", réagit Clémence, qui partage le constat de l'historienne. 

Face à ce problème de représentation, blogueuses et influenceuses s'organisent pour montrer qu'il est possible d'être une femme noire et de voyager. Parmi elles, Jessica Nabongo, ancienne employée de l'ONU, souhaite devenir la première femme noire à visiter tous les pays du monde.

Avec Instagram et Facebook, c'est devenu plus facile de se réunir

Wendie Zahibo, co-fondatrice du webzine "Reine des Temps Modernes"
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En France, le webzine "Reine des Temps Modernes" confie chaque semaine sont compte Instagram à une femme noire en voyage, pour qu'elle donne ses conseils et raconte son périple. 

"Ce sont des conversations qu'on a toujours eues", explique Wendie Zahibo, co-fondatrice du webzine. "Mais cela restait des choses intimistes, alors qu'avec Instagram et Facebook, c'est devenu plus facile de se réunir."

Pour Wendie Zahibo, les marques ont d'ailleurs tout à gagner à mieux représenter les femmes noires, notamment dans les publicités : "On est aussi une cible !", rappelle-t-elle. 

Pour Rose NDengue, ces initiatives s'inscrivent alors dans "une forme de résistance" : "C'est une manière de revendiquer un droit qui est celui de la liberté de circuler."

Aux États-Unis, des agences spécialisées proposent depuis peu des voyages réservés aux femmes noires, comme Black Girls Travel Too ou aux personnes noires en général, comme Black Travel Movement. Ce modèle, qui répond à une vraie problématique de société, selon Wendie Zahibo, serait difficile à importer en France. "Le marché américain est très particulier, il y a une vraie communauté noire", ajoute-t-elle tandis que Rose NDengue conclut : "Je trouve aussi que la stratégie qui consiste à dire 'je vais continuer à voyager seule' est très intéressante. Il n'y a pas de solutions, il n'y a que des stratégies."

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2018-12-29 09:09:00
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