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Larry Flynt, roi du porno et mauvaise conscience de l'Amérique

PODCAST - Larry Flynt n'a jamais été l'empereur du porno. Il fut bien plus que cela. Symbole du rêve américain pour les uns, pire cauchemar de toute une nation pour les autres. Sa vie entière, il la passa sur cette ligne de crète, toujours plus proche des flammes de l'enfer que des limbes du paradis.

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Larry Flynt, roi du porno et mauvaise conscience de l'Amérique Crédit Image : FREDERICK M. BROWN / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / GETTY IMAGES VIA AFP | Durée : | Date : La page de l'émission
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Jean-Alphonse Richard et Marie Bossard

Larry Claxton Flynt Junior est né en 1942 dans l'un un misérable recoin de l'Amérique. Lakeville, un trou perdu du Kentucky où tout le monde est pauvre. Les Flynt, et leurs trois enfants, une fille et deux garçons - Larry est l'aîné de la fratrie - n'échappent pas à la règle. Le père de famille, Larry Senior, est métayer dans une ferme, la mère, Edith, s'occupe de la maison. Pas la misère noire mais une enfance déshéritée. À six ans Larry Junior préfère gagner quelques dollars en ramassant des baies sauvages plutôt que d'aller à l'école. À neuf ans, quand sa petite sœur Judy meurt d'une leucémie, son père se met à boire. Les parents divorcent. Larry va être balloté entre sa mère, qui refait sa vie dans l'Indiana avec un nouveau mari violent et sa tante qui sera la seule à vraiment l'élever. De ces jeunes années en forme de traversée du néant, Larry Flynt héritera d'un atout majeur : un indestructible instinct de survie.

Larrry Flynt comprend très vite que son salut est loin de ce bourg miteux de Lakeville dans le comté de Magoffin. L'adolescent vivote de petit larcins et de trafic de bouteilles de bourbon. Le bureau du shérif le recherche, il est temps de lever le camp. En cette année 1957, il s'engage dans l'armée. Comme il est trop jeune, quinze ans, il triche. Il présente un faux certificat de baptême et devient ainsi le plus jeune soldat de l'armée américaine. Il se retrouve dans la Navy, sur un patrouilleur qui sillonne la région des grands lacs. Puis il est opérateur radar à bord du porte avions USS Enterprise avec une mission qui lui donnera du galon. Localiser dans la mer des Bahamas, la capsule de l'astronaute John Glenn, héros de la première mission spatiale habitée de la Nasa. Deux ans plus tard, 1964, Larry Flynt quitte l'armée avec d'excellents états de services. "J'avais réussi à être le meilleur à mon poste", se souvient t-il, mais avec la certitude qu'il gagnera davantage derrière une table de poker que sur un bateau de guerre.

Larry Flynt, 22 ans, retrouve la vie civile avec une idée fixe : empocher un maximum d'argent. Il est tout jeune mais il s'est déjà marié deux fois. À une Linda puis à une Peggy. À chaque fois le ménage a tourné court. Les divorces ont été rapides. Avec ses économies, 1.800 dollars, Flynt rachète à sa mère un petit bar qu'elle tient sur Milburn Avenue à Dayton, dans l'Ohio, le Keewee Club. Il le rebaptise  le Larry's Hillbilly Haven. Rendez-vous favori d'une clientèle de jeunes ouvriers, de journaliers agricoles et de petits employés. On y boit sec, on y joue au billard, au flipper, on s'y bagarre beaucoup. Larry Flint, aidé par son jeune frère Jimmy, est un vrai patron de saloon, il ramène le calme à coups de poings ou à coups de tête. Les affaires marchent bien mais Larry n'a pas envie de rester le tenancier d'un tripot digne du Far West. Lors d'un voyage à Phoenix, Arizona, il déniche un nouveau divertissement qui fait fureur : les Go Go Girls. Des filles payées quelques dollars pour danser en bikini sur les tables. Lui qui misait jusqu'ici sur l'alcool, est désormais convaincu que le sexe peut rapporter bien plus gros.

Une nuit de 1968, Larry Flynt embarque six de ses danseuses dans sa gigantesque et toute neuve Cadillac, direction le meeting des Jeunes Démocrates qui se tient en ville. Les Go Go Girls y débarquent en bikini. Un photographe immortalise cette scène qui va faire le tour des journaux : un jeune militant démocrate cravaté presque écrasé par une demi douzaine de filles en maillot de bain. Le Hustler Club se taille une belle publicité. Quelques mois plus tard, nouveau coup d'éclat. Flynt mobilise à nouveau ses danseuses en bikini pour pousser des brouettes chargées de pièces de monnaie dans la rue principale de Dayton. Le patron du Hustler Club, sommé par une banque de rembourser un prêt de 10.000 dollars, a finalement consenti à payer. Les pièces sont déversées sur le sol de la banque. Flynt refait la Une des journaux. Les photos du versement de la bikini rançon comme il dit, sont partout. La réputation de ce patron de club au visage poupin, cheveux roux frisés et sourire carnassier, est en marche. À 26 ans, au mois de décembre 68, il se marie une troisième fois, à une danseuse, Kathy Barr. Une fille, Thérèsa va naître de cette union, mais une nouvelle fois la noce est de courte durée, le divorce est prononcé au mois d'avril 1969.

"J'ai commencé à devenir une cible dès que j'ai eu de l'argent"

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Au tournant des années 70, Larry Flynt prospère. Il est devenu un baron de l'érotisme bon marché. Pas moins de huit clubs portent son nom. Il a racheté un petit journal, The Bachelor Beat, qu'il transforme en feuille racoleuse, préfiguration du magazine qu'il lancera un jour. Le journal, destiné à la clientèle qui fréquente ses clubs, affiche chaque semaine une go go dancer à la une. Flint lance aussi une newsletter, The Hustler News, où les danseuses, bien plus dénudées que sur scène, donnent de leurs nouvelles, indiquent où elles se produisent. Des clients énamourés font parfois des centaines de kilomètres pour aller les retrouver. Flynt a pris jusque là de court les autorités, mais dans cet Etat protestant qu'est l'Ohio, les églises grognent. Le procureur de Cincinnati, Simon Leis, va  être pendant des années la bête noire du pornographe. Il l'envoie une première fois en prison, 27 jours pour atteinte à la pudeur. Le matricule 101-181 se réjouit, de cette publicité et distribue partout sa photo de garde à vue. Flynt ne va alors plus cesser de défier l'ordre établi. Au nom de la liberté des citoyens, clame-t-il. Au nom du seul dieu qu'il connaisse, le dollar, le fric, lui répond le procureur.

Larry Flynt est désormais dans la ligne de mire des juges et des shérifs. Mais plutôt que de le freiner, cette traque l'excite et l'encourage. Les affaires tournent à plein régime. Il a des clubs partout, Cincinnati, Dayton, Cleveland... Pas moins de 305 danseuses sous contrat et parmi elles, une qui retient subitement son attention. Elle s'appelle Althea Leisure, 17 ans, mineure, 13 ans de moins que lui. Flynt va aller demander sa main à bord d'une limousine au toit recouvert de peau de serpent, la mère d'Althea le prendra pour un proxénète. Althea va être la femme de sa vie, celle qui va bâtir avec lui le premier empire du X, et lancer un magazine qui va faire de l'ombre à Playboy. Flynt a choisi de le baptiser Hustler. Pour  réaliser ce rêve, il a vendu tous ses clubs, fini le gogo dancing. Althea a placé toutes ses économies dans l'aventure. Au mois de juillet 1974, le premier numéro de Hustler est en kiosque. Pas vraiment un succès. Au mieux, la pâle copie des magazines qui existent déjà. Quatre numéros mais pas de lecteurs. Flynt confiera : "J'ai alors regardé la concurrence. Les filles de Playboy et Penthouse étaient des fantasmes inaccessibles, des filles pour milliardaires. Je me suis dit que les hommes normaux avaient besoin de voir des filles normales, leur voisine qu'ils croisent tous les jours".

Larry Flynt est assiégé par la justice. En 1976, le procureur Simon Leis parvient à le faire condamner lourdement : 26 ans de prison pour obscénité et crime organisé. Mais le patron de presse soulève un vice de forme, il ne passe que six jours en détention. "J'ai commencé à devenir une cible dès que j'ai eu de l'argent et que j'ai pu me payer des avocats", dit-il. Flynt est peut-être intouchable mais pas immortel. Le 6 mars 1978, il est à Lawrenceville, Georgie, pour une énième convocation devant un tribunal. Des coups de feu claquent sur South Perry Street, les balles le fauchent. Flynt est donné pour mort. Un projectile a touché sa moelle épinière. Il s'en sort miraculeusement mais il est condamné à vie au fauteuil roulant. Même si le sien sera plaqué or, 17.000 dollars, Flynt va souffrir le martyr. Des douleurs incessantes qu'il essaie de calmer avec un cocktail d'antalgiques et d'alcool. Sa voix a été modifiée, il parle au ralenti. Le roi du porno, un comble, est également devenu impuissant. Il se fera poser une prothèse. Le tireur est un certain Joseph Paul Franklin, un suprémaciste blanc impliqué dans des meurtres. Il n'a pas supporté les photos de Hustler mettant en scène un Noir et une Blanche. Il est condamné à la chaise électrique. Flynt, opposant déclaré à la peine de mort, demande de ne pas l'exécuter. "La peine de mort ne dissuade personne. En Angleterre quand les pickpockets étaient condamnés à mort, on les pendait le samedi. Ce jour-là, d'autres pickpockets se mélangeaient alors à la foule et faisaient les poches du public", expliquera-t-il dans une interview à l'Obs.

Larry Flynt est devenu l'homme à abattre, au propre, comme au figuré. La vie dans l'Ohio est devenue trop risquée. Il déménage en Californie où il rachète sur Bel Air une maison de star ayant appartenu à Tony Curtis puis à Sonny and Cher. Le court de tennis est remplacé par un jardin japonais et une cascade. Moquette rouge dans l'ascenseur, robinetterie dorée, des gardes armés en costumes noirs sont aux quatre coins de la propriété. Flynt est affaibli. Il confie la marche de l'empire  à son épouse Althea. Elle qui avait posé dans le tout premier numéro de Hustler tient parfaitement son rôle. Jusqu'à ce que la vie avec son mari devienne impossible. Flynt a beau être cloué dans un fauteuil roulant, il devient incontrôlable. Les 400 coups contre la justice, les politiciens, l'ordre moral et l'ordre tout court. Emprisonné 60 jours pour outrage au drapeau, après avoir porté la bannière étoilée en guise de slip, alors qu'il protestait devant un tribunal. Il reste prostré pendant des jours, puis s'agite frénétiquement. Il est diagnostiqué bipolaire. Althea commence alors à se droguer, avec les antidouleurs prescrits à son mari, puis sombre dans l'héroïne. Une longue entreprise d'autodestruction. Elle contracte le sida. On la retrouvera morte, bourrée de sédatifs, dans une baignoire de la villa de Bel Air en 1987.

L'invité "Confidentiel"

Philippe Boulet-Gercourt, journaliste, correspondant aux Etats-Unis pour l'Obs

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Édition Pistolet Armes
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