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Des fruits misogynes aux propos crus : comment "L'île de la Skibidi Tentafruit", cette téléréalité générée par IA, rend les jeunes accros sur TikTok

Entièrement générée par intelligence artificielle, la téléréalité "L’île de la Skibidi Tentafruit" explose sur TikTok avec plus de 100 millions de vues en une dizaine de jours. Inspirée des codes de la téléréalité, elle met en scène des fruits aux formes humaines dans des intrigues de tromperie et de séduction. Un phénomène viral qui séduit particulièrement les jeunes générations… mais soulève aussi des questions sur ses contenus et son impact.

Affiche de la série Skibidi Tentafruit

Crédit : Capture d'écran TikTok

Des fruits racistes et misogynes cartonnent sur TikTok

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Des fruits racistes et misogynes cartonnent sur TikTok

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Yasmine Boutaba

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"Pomito" et "Pomita", "Cerisa", "Myrtilo" et "Myrtilla", "Fraisio" et "Fraisita", "Banano" ou encore "Bananella" : ces personnages aux allures de fruits humanisés sont devenus les nouvelles stars de TikTok. Diffusée notamment sur le compte Onlymoviesfr, qui cumule près de 3 millions d’abonnés, la série enregistre des vidéos atteignant jusqu’à 23 millions de vues sur la plateforme.

Le succès est fulgurant. En à peine une dizaine de jours, L’île de la Skibidi Tentafruit principalement diffusée sur le compte officiel TikTok "Onlymoviesfr" dépasse les 100 millions de vues, soit davantage que certaines émissions de téléréalité françaises.

Face à cet engouement, de nombreux comptes dérivés, eux non officiels, ont émergé, comme "Île de la Skibidi tentafruit" (près de 198.000 abonnés), "Skibiditentafruits" (près de 100.000 abonnés) ou encore "Skibiditentafruit" qui dépasse le million d’abonnés.

Le phénomène s’inscrit dans le quotidien des jeunes utilisateurs. Dans les commentaires des épisodes, beaucoup expliquent regarder la série dès le réveil. "Team 7h/8h vous êtes là ?", "Team 9h ici", "On se lève tôt pour regarder des fruits s’embrasser" ou encore "Je regarde dès le matin comme si c’était les infos" : autant de messages qui témoignent d’un rendez-vous devenu un rituel.

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À tel point que les les personnalités publiques s’en mêlent. Dans le premier épisode, le chroniqueur Jeremstar qui cumule 5 millions d'abonnés réagit sous la publication TikTok : "Je commence la série à presque 4h du matin jpp [j’en peux plus, NDLR]".

@clem_riv6 #CapCut #skibidi #fruit #trend #pourtoi ♬ original sound - F1CONTENT16

Derrière l'idée, deux étudiants dans une grande école de commerce française. Contacté par Libération, le créateur de ces vidéos, aussi alternant dans une entreprise de la tech explique avoir eu l’idée avec son associée en observant le succès brutal du compte anglophone AI cinema, produisant Fruit Love Island et ayant dépassé les 3 millions de followers en deux semaines avant de disparaître. 

Des codes de téléréalité parfaitement reproduits

La série reprend fidèlement les mécaniques de la version TV L'Île de la tentation diffusée sur M6. Quatre couples de fruits testent leur fidélité sur deux îles distinctes. Les hommes vivent entourés de tentatrices, tandis que les femmes sont confrontées à des tentateurs. Et les personnages évoluent dans un décor codifié : les femmes en bikinis et shorts, les hommes torses nus avec chemise ouverte.

Chaque épisode, d’une durée de 1 minute 30 à 6 minutes, enchaîne révélations, tromperies et clashs. La présentatrice, une poire, résume systématiquement les événements précédents : "Hier, Fraisita a appris que Cerisa et Fraisio ont couché ensemble et Bananello s’est enfui de l’île après avoir appris que Bananella l’avait trompée".

Les intrigues s’intensifient rapidement. Bananella confie sa peur : "Il est très colérique et j’ai peur qu’il vienne m’attraper". De son côté, Fraisita, trahie, lâche : "Après avoir appris la tromperie de Fraisio je suis vraiment perdue… bon il faut bien crever de quelque chose donc je vais faire la tana [autrement dit, une traînée]".

Des dialogues crus et très sexualisés

La série se distingue aussi par son langage, directement inspiré des codes des générations Z et Alpha. Les dialogues, souvent crus et très sexualisés, participent à son succès viral. "Vous avez vu les bouts de viande qu’on a en face de nous ?", ou encore "Les filles sont jalouses de moi parce que vous voulez tous me doro [autrement dit, coucher avec moi]".

Une direction artistique qui suscite de nombreux réactions de la part des internautes. Sous l'un des épisodes, on peut lire : "Non Pomita pas toi !", "Pomita s'il te plaît reste avec Pomito", "Cerisa pas toi !", "Banano a trop la dalle" ou encore "Fraisita ne fait que pleurer elle me gave".

Un phénomène qui inspire les marques et s'exporte à l'étranger

Face à ce succès, la marque Oasis a rapidement capitalisé sur la tendance. Le lundi 30 mars, elle annonce uniquement sur son compte TikTok une canette collector inspirée de la série, avec Pomita et Poirita en visuel, accompagnée du message : "Y a de la Tentafruit dans l’air !". Et promet de faire gagner une canette à l'un des heureux élus qui aura commenté la publication.

@oasisbefruit Y a de la Tentafruit dans l’air ! Commente pour tenter de gagner la canette collector Oasis x Skibidi Tentafruit @OnlyMoviesFr ♬ son original - Oasis Be Fruit

Et le concept est un phénomène tel qu'il dépasse également les frontières. Des versions en dialecte arabe marocain circulent sur les réseaux. L’une met en scène un homme-pomme de terre rejeté par une jeune femme-ananas, qui décide de se transformer physiquement avant de prendre sa revanche. Une autre raconte l’infidélité d’une femme-carotte avec un homme-brocolis.

Des stéréotypes et des dérives du modèle pointés du doigt

Derrière l’aspect ludique, certains codes interrogent. Les hommes sont souvent représentés comme dominants, musclés et agressifs, cherchant à reprendre le contrôle. Les femmes, elles, apparaissent comme rivales, jalouses et très sexualisées, réduites à leur apparence. Et surtout, les récits de la série légitiment l'infidélité.

Ces représentations, combinées à des dialogues explicites, soulèvent des critiques sur des critiques sur des contenus visionnés par un public très jeune. Si certains évoquent les restrictions d’âge de TikTok, empêchant l’accès à certains épisodes : "C’est pour ça que j’arrivais pas à voir l'épisode 10, purée". Certains internautes arrivent à contourner les limites imposées par la plateforme. "Qui comme moi a la restriction d’âge et regarde cette vidéo ?" commente l'une.

Si la série prolifère aussi rapidement, c’est grâce à l’intelligence artificielle, qui permet de produire massivement des épisodes optimisés pour l’algorithme. Mais cette production a un coût environnemental.

Dès 2019, une étude de l’université du Massachusetts citée par Le Monde estimait que l’entraînement du modèle de langage BERT avait généré 652 kg de CO2, soit l’équivalent d’un aller Paris-Hong Kong en avion. En 2022, le modèle Bloom a nécessité 24,4 tonnes de CO2 pour 118 jours de calcul, soit 37 fois plus. Un impact invisible, mais bien réel, à mesure que ces contenus se multiplient.

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