4 min de lecture

"Un phénomène manifestement sous-évalué" : immersion avec les directeurs de prison d'Île-de-France en formation anti-corruption

Le 1er février prochain sera créée l'IGPN de la pénitentiaire, appelée IGAP, dans le but notamment de mieux lutter contre la corruption. RTL a pu assister à l'une des premières formations des directeurs à la détection et à la prévention de ce phénomène sous-évalué, dans les établissements pénitentiaires. Ces formations, en partenariat avec l'Agence française anti-corruption, ont été lancées en 2025 par le ministre Gérald Darmanin, dans le contexte de la lutte contre l'emprise du narcotrafic en détention.

La prison de Fleury-Mérogis est le plus vaste établissement pénitentiaire d'Europe

Crédit : Philippe LOPEZ / AFP

Plana Radenovic

Je m'abonne à la newsletter « Infos »

Dans une salle de formation aux tables organisées en U, à deux pas de Fleury-Mérogis (Essonne), la plus grande prison d'Europe, treize directeurs d'établissements pénitentiaires d'Île-de-France écoutent en silence, très concentrés, leurs cinq formateurs de la journée. C'est la quatrième formation de ce type depuis leur lancement en 2025, partant d'un constat, largement étayé par Henry de Sacsé, chef du département des acteurs étatiques à l'Agence française anti-corruption (AFA). 

L'administration pénitentiaire est "structurellement" la plus exposée au risque corruptif : "Entre 2021 et 2023, on compte 2,2 agents condamnés en moyenne pour 10.000 agents, détaille Henry de Sacsé qui a épluché tous les chiffres. Dans la police, cette proportion est de 0,4 ; 0,6 pour les douanes ; 0,1 pour la gendarmerie.


Or cette exposition au risque corruptif est loin d'être anodine, insiste Marie-Line Hanicot, cheffe de la Mission de contrôle interne de la direction de l'administration pénitentiaire, "dans un contexte de grande tension liée à la hausse du narcotrafic". Il faut, continue-t-elle, "protéger nos agents un peu plus exposés que d'autres fonctionnaires".

Une affaire de corruption amoureuse

Au bout d'un peu plus d'une heure de formation, l'un des directeurs de prison, qui préfère rester anonyme, brise le silence et raconte son expérience, dans le précédent établissement où il était affecté : "J'ai eu à gérer une affaire de corruption amoureuse, trois jeunes femmes, surveillantes stagiaires, se sont faites entourlouper par un détenu, "beau gosse de banlieue". De son côté à lui c'était bien sûr de l'instrumentalisation, il leur a fait introduire des objets illicites en détention." Dans 61% des cas selon les chiffres de l'AFA, la finalité du pacte corruptif est l'introduction de téléphones portables en prison, de stupéfiants dans 41% des cas, et le reste concerne d'autres objets, comme des effets de toilette, ou de la nourriture.

Le directeur détaille d'après lui ce qui a fait de ces surveillantes des proies : "En région parisienne, nous avons beaucoup de jeunes stagiaires qui débarquent, isolés socialement, avec un sujet budgétaire pas négligeable". Marie-Line Hanicot abonde : "L'isolement sur la coursive des jeunes professionnels en fait des proies beaucoup plus faciles." La formatrice propose "d'introduire le sujet de la déontologie chez les stagiaires", et de "leur poser la question de savoir s'ils ont été approchés, afin qu'ils puissent parler". 

À lire aussi

Parler avant qu'il ne soit trop tard, que le surveillant ne se sente englué dans un pacte corruptif. "Si une main doit être tendue, c'est à nous de la tendre", détache Jean-Claude Chapu, directeur général de la MCI. Dans un outil qu'il présente aux élèves du jour, le pass anti-manipulation, sont détaillées les cinq phases de "l'emprise" : de la conversation anodine entre un détenu et un surveillant, qui sort un peu du cadre, aux pressions sur la famille de l'agent afin qu'il continue de risquer de perdre son travail pour faire entrer en détention des objets illicites. Dans 80% des cas, l'agent corrompu enfreint la loi et sa déontologie pour moins de 1800 euros.

"On a déjà des difficultés d'effectifs"

La question du recrutement des surveillants, dans un contexte où les syndicats évaluent à 4.000 le nombre de postes vacants dans les prisons de France, est cruciale. Comment être sûrs pour ces directeurs que leurs jeunes recrues adhèrent aux valeurs qu'elles doivent défendre, dont la déontologie ? Le ministre de la Justice a rendu les prestations de serment obligatoires, depuis une circulaire de mars 2025. "Je m'engage à ne faire qu'un usage légitime des pouvoirs qui me sont conférés", doivent désormais dire tous les surveillants devant des magistrats. "Je m'engage", et non pas "Je jure", pour enlever toute connotation religieuse. 

Jean-Paul Chapu évoque les "réfractaires", "de moins en moins nombreux", et donne aux directeurs trois manières de les convaincre : la douce, en valorisant leur "engagement personnel", et deux plus dures, en insistant tout simplement sur le caractère obligatoire, et sur la sanction, qui peut aller jusqu'au licenciement. Ces refus peuvent en effet, appuie-t-il, être "des signaux faibles contre la République". Mais se séparer de trop d'agents n'est pas le but, nuance le formateur, "on a déjà des difficultés d'effectifs".

Durant cette formation très dense, sont évoquées aussi, donc, les sanctions, judiciaires et disciplinaires, contre ces "atteintes à la probité". Pour objectiver le phénomène, l'agence française anti-corruption a scruté d'une part : le nombre de condamnations judiciaires de surveillants pour "remise illicite d'objets à détenus", elles passent de 19 en 2020 à 25 en 2023. Et d'autre part les sanctions disciplinaires pour manquement au devoir de probité, sont en augmentation elles aussi : 17 en 2022, contre 46 en 2023

Le corporatisme de certains agents

Ces chiffres, s'ils montrent une augmentation, dépeignent un phénomène qui apparaît comme marginal, mais "manifestement sous-évalué", commente Henry de Sacsé. Car, d'abord, la détection de ce phénomène par définition caché se heurte au corporatisme de certains agents : "Ce n'est pas toujours facile de signaler des comportements inadaptés", pointe Marie-Line Hanicot. Et l'articulation entre procédures judiciaire et disciplinaire peut être compliquée. Souvent l'administration préfère attendre la décision de justice avant de sanctionner, mais la justice peut être très lente. 

De nombreux agents, à écouter une directrice chargée des ressources humaines, "finissent par démissionner", avant d'être sanctionnés, donc, et "rien ne leur interdit de repasser le concours" de l'Ecole nationale de l'administration pénitentiaire, ni de travailler dans une autre administration. Formateurs et formés insistent pour que la justice prononce davantage d'interdictions d'exercer, même dans le cadre d'un contrôle judiciaire avant le jugement.

La rédaction vous recommande
À écouter aussi

L’actualité par la rédaction de RTL dans votre boîte mail.

Grâce à votre compte RTL abonnez-vous à la newsletter RTL info pour suivre toute l'actualité au quotidien

S’abonner à la Newsletter RTL Info