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Omar Raddad, le 25 novembre 2021
Crédit : Alain JOCARD / AFP
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Ce sont quatre mots qui ont bouleversé et divisé la France dans les années 1990. "Omar m'a tuer". Cette inscription avec une faute d'orthographe qui confond l'infinitif et le participe passé est retrouvée le 24 juin 1991, dans le sous-sol d'une luxueuse villa de la Côte d'Azur où une femme est morte, frappée à coups de chevron.
Elle s'appelle Ghislaine Marchal et semble avoir voulu, dans son agonie, laisser un dernier message pour incriminer son jeune jardinier marocain, Omar Raddad. Il est arrêté, inculpé puis écroué à Grasse dans les jours qui suivent le décès de sa patronne. Dès son arrestation, il clame son innocence. Une innocence qu'il n'a cessé de manifester depuis 35 ans.
La victime, a-t-elle pu écrire ces lettres avant de mourir ? Est-ce qu'elle a pu être forcée à le faire ? Ou est-ce l'écriture de quelqu'un d'autre qui a voulu brouiller les pistes et accuser Omar Raddad, le coupable idéal ? La voix du crime de cet épisode a dû répondre à toutes ces questions en septembre 1991, à peine trois mois après les faits.
Dans cette affaire, Florence Buisson-Debar est la deuxième experte en écritures mandatée par le juge d'instruction. Un premier expert avait conclu qu'il s'agissait bien de l'écriture de Ghislaine Marchal. Le travail de contre-expertise débute sur les lieux du crime. En septembre 1991, Florence Buisson Debar se rend à "La Chamade", la villa de la veuve défunte, accompagnée des enquêteurs. Prise d'émotion, elle est interpellée par les lettres de sang qui se trouvent sur deux des portes du sous-sol. "Mais il faut s'efforcer de rester dans la technique et non dans l'affectif", explique-t-elle.
Sur place, elle prend en photo les mentions : "Omar m'a tuer" et "Omar m'a t". Le deuxième message est inachevé et est moins lisible que le premier. Puis, elle mesure les lettres, l'espace entre elles et la hauteur des inscriptions par rapport au plafond et au sol pour vérifier si une personne de la taille de la victime a pu écrire en position agenouillée ou allongée.
L'experte en écritures doit également récupérer des pièces de comparaison. Ce sont des mots-croisés et des pages de l'agenda de Ghislaine Marchal, mis sous scellés, qui permettront de comparer les lettres ensanglantées et celles des écrits personnels.
De retour à son bureau, Florence Buisson-Debar travaille un mois entier pour analyser ces dix-sept lettres. Elle développe ses photos argentiques et débute son étude. Elle regarde la taille, l'épaisseur, la forme de chaque lettre et la fluidité de l'écriture. "Il n'y a aucun élément qui me fasse dire que ces lettres ont été écrites par quelqu'un qui aurait tenu la main de Madame Marchal", décrit l'experte.
La victime, présentée comme cultivée, a pu, selon elle, commettre cette faute d'orthographe emblématique. "Elle utilisait beaucoup d'infinitifs (...) On en a retrouvé dans les écritures de comparaison", indique Florence Buisson-Debar. Elle ajoute : "Je pense que personne à l'agonie n'a essayé d'écrire et je ne pense pas que l'orthographe ait été sa priorité à ce moment-là". Au terme de son travail, elle rédige un rapport qu'elle remet au magistrat instructeur. Florence Buisson-Debar expose qu'il s'agit bien de l'écriture de la victime. Sa mission est terminée.
Trois ans plus tard, en 1994, Florence Buisson-Debar est appelée à la barre au procès d'Omar Raddad, aux côtés de son collègue qui a produit le premier rapport. Elle doit présenter ses conclusions au président. À l'issue des débats devant la cour d'assises des Alpes-Maritimes, le jardinier est condamné à 18 ans de réclusion criminelle. L'appel n'existait pas à l'époque et son pourvoi en cassation est rejeté. Il est donc définitivement condamné.
L'affaire devient de plus en plus médiatique et l'opinion publique se divise. Certains soutiennent le jardinier et estiment qu'il est victime d'une erreur judiciaire et de racisme et d'autres épousent la théorie des enquêteurs. Le rapport de Florence Buisson-Debar est publié et est accusé d'être "à charge". Une période difficile pour elle : "Je l'ai mal vécu parce que je ne suis pas quelqu'un de public (...) donc je vis mal ces attaques à travers la presse". Des attaques qu'elle a d'autant plus mal vécues puisque son rôle n'était pas de désigner le coupable mais d'apporter un élément à l'enquête, décrit-elle.
Après le procès, d'autres experts ont aussi travaillé sur ces écrits. Plusieurs ont conclu que Madame Marchal n'avait pas rédigé ces lettres et d'autres ont exprimé leur impossibilité de se prononcer. Omar Raddad continue aujourd'hui de se battre pour démontrer son innocence, accompagné par son avocate, Me Sylvie Noachovitch. Si Omar Raddad est libre depuis 1998 après la grâce partielle que lui a accordée Jacques Chirac en 1996, il n'en est pas à ce jour innocenté, ce qui le pousse à demander que l'affaire soit à nouveau jugée. Après deux refus de ses requêtes en révision, son avocate a déclaré à l'AFP en octobre 2022 qu'elle comptait saisir la Cour européenne des droits de l'Homme.
Dans "Les Voix du crime", Florence Buisson-Debar confie elle aussi souhaiter qu'un procès en révision ait lieu si des "éléments nouveaux et probants" le permettent. Elle tire "beaucoup d'humilité" de cette affaire et a aujourd'hui plus que jamais conscience qu'une fois son rapport remis, elle ne sait pas "quelle sera sa vie".
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