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"J'ai été une victime oubliée, enterrée" : Rachel Le Nan raconte son combat contre l’omerta autour de l'abbé Pierre

Rachel Le Nan a subi des violences sexuelles commises par l’abbé Pierre et son beau-père proche de ce dernier durant son enfance. Cinq décennies après avoir parlé sans que les adultes l’entendent, elle raconte dans "Les Voix du crime" les mécanismes de silenciation qu’elle a endurés avant de répondre à l’appel à témoins lancé à l’été 2024 et d’enquêter sur sa propre histoire.

Rachel Le Nan, qui dénonce les agressions sexuelles de l'abbé Pierre, le 9 janvier 2026 sur RTL

Crédit : RTL

Elle était "une victime oubliée, enterrée" : agressée sexuellement par l'abbé Pierre, Rachel Le Nan raconte son combat contre l'omerta

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Maëwenn Le Coroller-Richard & Marie Zafimehy

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Être une enfant et se confier sur les violences sexuelles subies sans être entendue par des adultes, c’est ce qu’a vécu Rachel Le Nan lors de son enfance marquée par les agressions successives de son beau-père René et de l'abbé Pierre. Dix-neuf ans après la mort de ce dernier qui fut célébré pour son engagement en faveur des plus démunis par le biais de sa fondation et des structures Emmaüs, l’image du saint s'est brisée en 2024. En un an, quatre rapports ont fait état de 68 victimes de viols et d’agressions sexuelles, dont 12 mineures. Emmaüs et l’Église catholique ont depuis engagé des processus d’indemnisation.

Dans Les Voix du crime, Rachel Le Nan raconte avoir été agressée à deux reprises par l'abbé Pierre lorsqu'elle avait huit ans. En 1974, sa mère l'emmène à Emmaüs où elle rencontre René, un compagnon de l'association fondée par l'homme d'Église. Cet homme entretient une relation extraconjugale avec sa mère et devient son beau-père. Il profite de l'absence de la mère de Rachel, gravement atteinte de dépression, pour agresser la fillette : "Il me dit que si je dis quelque chose à ma maman, vu qu'elle est un peu malade, elle risque d'être jalouse".


Quand le beau-père de Rachel lui présente l'abbé Pierre, il parle "d'un grand monsieur". Elle est alors surprise : "Je vois un petit papi tout ratatiné." Seule dans le bureau de l'homme célébré, elle a face à elle "un animal" avec un regard qui a changé. Une première agression a lieu, puis une seconde, cette fois perpétrée par les deux hommes ensemble.

Enfermée dans un huis clos avec son bourreau

Ces premières agressions commises par l'abbé Pierre représentent un basculement pour Rachel Le Nan. Sa mère, en grande souffrance psychique, est envoyée en maison de repos et son père s'endort ivre avec une cigarette, ce qui provoque un incendie dans l'appartement familial où elle vit avec ses deux frères. Elle est placée avec sa fratrie et devient pupille de l'État. Sans aucune vérification de ses antécédents judiciaires, René obtient la garde de la petite-fille. 

Rachel vit au sein d'un foyer de Seine-et-Marne la semaine et chez son beau-père les week-ends et les vacances scolaires dans son appartement de la cité de l'Étoile à Bobigny mis à disposition par l'Abbé Pierre. Au sein de ce huis clos, elle a vécu un véritable calvaire et perçoit cette intensification des violences physiques, psychologiques et sexuelles comme un passage de témoin entre l'abbé Pierre et René.
Contrairement à ce que l'on pourrait imaginer, Rachel Le Nan ne s'est pas tue durant les années d'agressions sexuelles et de viols. Bien au contraire, elle a parlé à des institutions. Dès le début des violences, elle comprenait l'anormalité et la dangerosité du comportement de ces hommes. "L'enfant ressent les choses mais on ne peut pas l'exprimer ou l'expliquer", explique-t-elle.

Un appel à témoins en 2024 fait tout ressurgir

En 1976, Rachel Le Nan se confie à la psychologue du foyer. Après lui avoir révélé que son beau-père "lui faisait des choses", l'adulte éclate de rire et lui oppose qu'elle ferait "n'importe quoi pour sortir du foyer" et se demande comment elle ose accuser "monsieur René, un proche de l'abbé Pierre". Le lendemain, elle est convoquée par la directrice qui la traite de menteuse et lui assène une énorme gifle qui la réduit au silence. Elle se confie ensuite à sa mère un an plus tard, qui se suicide au lendemain de ces aveux, comme elle le raconte dans Les Voix du crime.

Il lui a fallu attendre 1978, après plus de quatre ans de violences sexuelles, pour que les crimes cessent. À peine treize ans, Rachel Le Nan confronte René. " À partir d'aujourd'hui, tu ne me toucheras plus jamais", lui lance-t-elle. Il ne la touche plus et la jeune fille de 17 ans fugue de son foyer pour commencer à travailler.

L'été 2024, cinquante ans plus tard, dans sa maison bretonne, elle entend des bribes de phrases prononcées à la radio : l'abbé Pierre est accusé de violences sexuelles et un appel à témoins est lancé. Rachel Le Nan compose le numéro indiqué puis est rappelée par le cabinet spécialisé Egaé, chargé de mener cette enquête interne à Emmaüs. Au téléphone, la personne au bout du fil lui signifie : "On vous croit". "À chaque fois que j'entends cette phrase, j'ai des frissons (...) Je me sens libérée. J'ai été une victime, une très jeune victime, oubliée, enterrée. Et là on me donne la parole et on m'écoute", témoigne Rachel Le Nan.

Un combat pour l'imprescriptibilité

C'est à la suite de ces révélations que Rachel Le Nan a décidé d'enquêter sur son histoire personnelle et de le relater dans son livre Et pourtant, tout le monde savait, publié aux éditions City en janvier 2026. Elle découvre alors l'impensable : lorsque son beau-père est entré dans sa vie et celle de sa mère, il venait de sortir de prison où il avait purgé une peine pour pédocriminalité. Plus encore : il était prêtre avant d'être réduit à l'état laïc. Tous les éléments se recoupent dans son esprit et l'évidence émerge. Rachel Le Nan comprend que "c'est l'abbé Pierre lui-même qui l'a récupéré à sa sortie de prison" en connaissant ses antécédents avec la justice.

Moi, je voudrais que la justice puisse prendre le contrôle de ces enquêtes

Rachel Le Nan, victime de l'abbé Pierre

Rachel Le Nan a notamment porté plainte contre X, soit "contre le Vatican, contre l'Église, contre Emmaüs et contre le système qui ne l'a pas protégée", décrit-elle. Une enquête judiciaire est en cours. Une autre est menée par le cabinet Egaé, ainsi qu'une menée par la Commission indépendante d'études sur les violences commises par l'abbé Pierre (CEVAP). Elle attend beaucoup de ce travail effectué par un consortium de chercheurs qui sera rendu en 2027. Mais elle regrette toutefois : "Ces enquêtes sont financées par qui ? Une partie du moins par Emmaüs. Moi, je voudrais que la justice puisse prendre le contrôle de ces enquêtes".

Aujourd'hui, elle appelle Emmaüs à "accepter" le fait que leur "fondateur était aussi un agresseur" pour "faire du bien aux victimes, aux bénévoles et aux donateurs". Rachel Le Nan se bat également pour l'imprescriptibilité des crimes sexuels sur les mineurs, aujourd'hui portée à 30 ans après la majorité des victimes. Relatant sa propre histoire et celle de nombreuses autres victimes, elle rappelle que "le traumatisme fait qu'on peut rester des décennies sans pouvoir parler de ce qui est arrivé et à n'importe quel moment il peut y avoir un déclic chez une victime et il faut lui laisser la parole".

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